AccueilExpressions par Montaigne[Afrique : les rivalités stratégiques] - Un continent à investir ?La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne Moyen-Orient et Afrique06/01/2026ImprimerPARTAGER[Afrique : les rivalités stratégiques] - Un continent à investir ?Auteur Jonathan Guiffard Expert Associé - Défense et Afrique Découvreznotre série Afrique : les nouvelles rivalités stratégiquesPour terminer notre nouvelle série sur les rivalités stratégiques en Afrique, tout en ouvrant une perspective pour l’année 2026, notre expert associé, Jonathan Guiffard, propose de dresser une cartographie des intérêts occidentaux sur le continent, à rebours des discours pessimistes et des représentations d’un fardeau sécuritaire associés à l’Afrique.L’effondrement de l’espace sahélo-saharien, du Mali à la Somalie, le retour des juntes militaires, les logiques génocidaires au Soudan, l’enracinement de régimes politiques anciens et autocratiques, la systématisation de la corruption et les appétits prédateurs des grandes puissances nourrissent de bien mauvaises perspectives pour un continent africain qui semble empêtré dans ses démons. Ces représentations infusent chez les élites politiques et économiques françaises et européennes qui ne voient le continent que comme une source de problèmes, dont ils ont pourtant été au moins partiellement responsables.Dans le contexte de recul de la France en Afrique de l’Ouest ces dernières années, le commerce extérieur a souvent été mobilisé pour expliquer que la France avait peu d’intérêts économiques et devait quitter le continent, pour se concentrer ailleurs, notamment dans l’espace indo-pacifique. Ainsi, il est vrai qu’en 2023, par exemple, le volume d’échange était de 24,5 milliards d’euros entre la France et l’Afrique sub-saharienne, soit 1,9 % du commerce extérieur français, mais ceci pour à peine 3,2% de parts de marché pour les produits français. En y incluant l’Afrique du Nord, cela représente 4,6 % des exportations françaises et 5,1 % de ses importations, pour un total de 64,6 milliards d’euros.Ces indices ne rendent toutefois pas compte du poids stratégique de certains produits échangés, ni du rôle de ce faible volume commercial dans le maintien ou le renforcement de relations bilatérales importantes.Or, ce volume est comparable avec ceux d’autres grands espaces comme l’Amérique Latine, et ils sont très bas car le très grand volume des échanges concerne la zone intra-européenne, mais aussi les grandes puissances économiques développées. Rien de bien surprenant là-dedans : c’est mécanique. Ces indices ne rendent toutefois pas compte du poids stratégique de certains produits échangés, ni du rôle de ce faible volume commercial dans le maintien ou le renforcement de relations bilatérales importantes.Ces indices montrent aussi que s’il y a eu recul, il y a des opportunités, la Chine ayant par exemple une part de marché de 17,3 % : la marge de progression française et européenne est réelle.Enfin, ce serait résumer les intérêts d’un pays à sa seule dimension de commerce, sans regarder le vaste panorama des autres intérêts, plus difficiles à mesurer et pourtant essentiels dans le cadre stratégique, économique et écologique qui est désormais le nôtre. Nous proposons donc ce tour d’horizon, nécessairement non exhaustif, pour en donner un aperçu et tordre le cou aux représentations misérabilistes d’un continent en pleine croissance. Ainsi, s’il est vrai que les intérêts français, européens, britanniques ou américains sur le continent africain sont pris dans la tenaille sécuritaire, les évolutions à venir sur le continent vont offrir des opportunités significatives.La fin du pré-carré français ouvre des perspectives à 360°Si la France a disposé d’un pré-carré en Afrique de l’Ouest, dans le cadre d’une politique post-coloniale d’ingérence et d’influence, souvent qualifiée de "Françafrique", ce schéma a disparu. Pas totalement, car les habitudes ont la vie dure et que la politique africaine est soumise à de fortes dépendances de sentier, mais il est clair que la France est désormais dans une position similaire à de nombreuses autres nations, avec quelques atouts et quelques boulets au pied. Pour revoir sa stratégie, il faut comprendre ses intérêts. Alors, quels sont-ils ?Premièrement, donnée fondatrice et héritière de l’histoire coloniale : la France dispose d’un nombre très conséquent de citoyens français sur le continent africain. En 2020, la France avait 14,5 % de ses nationaux expatriés et de ses bi-nationaux sur le continent africain, environ la moitié en Afrique du Nord (109 000) et la moitié en Afrique sub-saharienne (117 000). Ces derniers sont majoritairement dans l’espace francophone (environ 80 %). L’Afrique est le troisième continent d’accueil de Français, après l’Europe et l’Amérique du Nord, mais devant tous les autres espaces géographiques. Et encore, ces chiffres sont sous-estimés car ils ne concernent que les citoyens enregistrés dans les consulats français : en rajoutant les non-enregistrés et les touristes, il est clair que ce continent est important pour la France.Ces citoyens sont des entrepreneurs, des étudiants, des artistes, c’est-à-dire autant de ponts entre les deux continents. Ils doivent faire l’objet d’une protection consulaire, de services aux Français et d’une sécurité, dans le cas de contexte dégradé. Les prises d’otage au Sahel nous le rappellent : 17 Français avaient été capturés depuis le début des enlèvements en 2003, dont plusieurs assassinés. Ces Français sont aussi une ressource humaine peu exploitée dans la promotion des intérêts économiques et culturels français, mais aussi dans la construction de partenariats. Ils sont à la frontière de deux mondes et constituent, à ce titre, des individus précieux pour bâtir des ponts. Il y a d’ailleurs de plus en plus de Français, issus de l’immigration africaine, qui tentent leur chance dans le pays de leurs parents : il faut les aider et les encourager. Dans une période où la politique française par le haut est vivement critiquée, le rapprochement par le bas serait susceptible d’apaiser les relations et d’améliorer l’image de la France.Deuxièmement : si la France a un volume d’échanges relativement faible, elle dispose néanmoins d’intérêts économiques importants. Les entreprises françaises, estimées à environ 5000 engagées sur le continent, sont positionnées dans les secteurs de l’énergie (pétrole, gaz, nucléaire, solaire, hydrogène), de l’agriculture et de l’agroalimentaire, du traitement de l’eau et des déchets, de la haute technologie, de l’automobile, de la téléphonie, de la défense, des services financiers et bancaires, de l’aéronautique, etc : il ne s’agit donc pas uniquement, comme on l’entend trop souvent, de ressources minières ou fossiles avec Elf devenu Total. Dans ce domaine, il est vrai qu’elle a toutefois de très gros intérêts financiers, qu’il est difficile de mettre en cohérence avec ses objectifs climatiques : Total Energie est bien implantée au Nigéria, au Maroc, en Côte d’Ivoire et travaille sur des projets très structurants avec l’Ouganda, la Tanzanie et le Mozambique. Ceux-ci sont controversés mais cherchent à répondre à une demande de pays en fort développement et qui ne disposent pas, pour l’heure, de capacités énergétiques non carbonées. La perspective fossile restera importante à court-terme, mais ne sera pas viable à moyen-terme.Dans une période où la politique française par le haut est vivement critiquée, le rapprochement par le bas serait susceptible d’apaiser les relations et d’améliorer l’image de la France.Qu’en est-il des minerais stratégiques ? S’agissant de l’uranium, nécessaire au programme nucléaire français, le Niger représentait une source importante et stable jusqu’au changement de pouvoir survenu en 2023. Désormais, il n’est plus exploité par Orano ni exporté vers la France.Cette perte est toutefois présentée à tort comme une perte stratégique, alors qu’elle est en réalité limitée si l’on considère l’ensemble de ses approvisionnements : la perte du Niger ne cause pas de risques pour le nucléaire français, mais réduit la diversité des sources. Celles-ci viennent notamment du Kazakhstan. La Namibie serait par exemple un pays africain pour remplacer l’approvisionnement nigérien, mais au regard de la distance, le Canada apparaît aussi comme une option.En revanche, à la différence de la Chine ou des Anglo-Saxons, la France et l’Europe sont en retard pour acquérir des terres et minerais rares dans une compétition à venir. La transition écologique et la compétition technologique entraînent une compétition économique forte, notamment sur le continent africain, qui rend l’Europe dépendante de partenaires et rivaux déterminés à instrumentaliser leurs avantages stratégiques. Ce retard est d’autant plus important que, jusqu’à présent, la France et les Européens dépendent d’une large manière de la Chine, sans se soucier des risques de cette dépendance ; mais aussi que la France ne dispose que d’Eramet comme société minière, peinant à rivaliser avec les multinationales chinoises, canadiennes ou australiennes.Or, comme l’indique la Banque de France : "L’Afrique possède un nombre important de pays producteurs majeurs de minerais critiques essentiels à la transition énergétique, répartis de façon hétérogène. En 2022, l’Afrique du Sud était le premier producteur mondial de manganèse et le troisième de titane, le Gabon le deuxième producteur mondial de manganèse, la République démocratique du Congo (RDC) le premier producteur mondial de cobalt, le Mozambique le deuxième producteur mondial de graphite et le troisième producteur mondial de cuivre, et Madagascar le troisième producteur mondial de graphite".Via Eramet, la France n’est présente qu’au Gabon et au Sénégal, mais dans ce dernier pays le minerai n’est pas de la catégorie des terres rares. Il y a donc fort à faire pour sortir des dépendances stratégiques, de la volatilité du marché et construire une chaîne d’approvisionnement robuste. En reprenant cette étude, on note les pays dans lesquels la France devrait investir : tantale (Burundi, Ethiopie, Mozambique, Nigéria, Ouganda, RDC ou Rwanda), cobalt (Afrique du Sud, Madagascar, Maroc, RDC, Zambie), manganèse (Afrique du Sud, Côte d’Ivoire, Gabon et Ghana), chrome (Afrique du Sud), hafnium (Afrique du Sud, Mozambique, Sénégal), titane (Afrique du Sud, Kenya, Madagascar, Mozambique, Sénégal), graphite (Madagascar, Mozambique, Namibie, Tanzanie, Zimbabwe), cuivre (RDC, Zambie), vanadium (Afrique du sud), étain (Nigéria, RDC, Rwanda), lithium (Ghana, Mali, Namibie, RDC, Zimbabwe). Ainsi, l’Afrique du Sud est centrale mais la France n’y est pas bien implantée. L’Afrique australe anglophone aussi. Les pays francophones ici cités ne sont plus nécessairement des terrains faciles pour la France. Or, comme les investissements en infrastructures minières s’imposent pour plusieurs années, il est nécessaire de bâtir une stratégie qui ne se verrait pas percuter par des secousses politiques ou géopolitiques, et ceci sans retomber dans les travers post-coloniaux.La France dispose d’intérêts de sécurité réels sur le continent africain, mais qui ont trop souvent pris le pas sur les autres intérêts.Troisièmement : la France dispose d’intérêts de sécurité réels sur le continent africain, mais qui ont trop souvent pris le pas sur les autres intérêts. En effet, avant son retrait en 2022 de la bande sahélienne, la France était désignée comme l’ennemi n°1 d’Al Qaida au Maghreb Islamique (AQMI), dont le JNIM demeure encore à ce jour une composante.Les ambassades et citoyens français en Afrique de l’Ouest étaient régulièrement visées par ce groupe jihadiste, ciblage qui a commencé en 1995 avec le Groupe Islamique Algérien (GIA). Aujourd’hui, cette menace vise essentiellement les pays et populations d’Afrique de l’Ouest, mais la France doit rester vigilante, d’autant que d’autres groupes jihadistes comme l’État Islamique (Mali, Niger, Libye, RDC, Mozambique, Somalie), Ansaru-l-Islam (Nigéria), Boko Haram (Nigéria, Niger, Tchad, Cameroun) et les Shebab (Somalie) continuent de sévir dans des insurrections armées qui visent régulièrement des intérêts occidentaux.La persistance de la menace jihadiste se conjugue à des conflits durables et l’enracinement d’États autoritaires, tout en nourrissant des vagues migratoires importantes. Ainsi, à la guerre civile au Soudan, la guerre éthiopienne au Tigré, la guerre en RDC ou la prolifération de groupes armés en République Centrafricaine, s’ajoutent la persistance de régimes autocratiques, illibéraux ou fortement corrompus qui sont la source des grands flux de migration vers l’Europe. Ce phénomène est renforcé par l’absence de perspectives socio-économiques dans des pays corrompus et très inégalitaires. Contrairement à une idée reçue, si l’insurrection jihadiste au Sahel a massivement déplacé les populations dans les villes et pays avoisinants, elle a très peu entraîné de migrations de Maliens, Burkinabé ou Nigériens vers l’Europe. En revanche, les Sénégalais, Ivoiriens ou Camerounais tentent de migrer illégalement vers l’Europe précisément pour trouver des perspectives personnelles meilleures.Le phénomène de corruption, de prédation et de fragilisation des États a aussi accru sensiblement le trafic de drogues vers l’Europe. Ainsi, comme partout ailleurs dans le monde, le continent africain est aussi un territoire fertile de transit de la drogue en provenance d’Amérique Latine.Enfin, exploitant directement les fragilités de la France, la Chine et la Russie ont aussi instrumentalisé ces phénomènes pour accroître significativement leur influence sur le continent. La première mène, depuis 25 ans, une politique planifiée, continue et assumée de pénétration des économies et des sphères politiques africaines afin de développer une influence considérable et de construire des dépendances. Approche subtile mais stratégique, la Chine cherche à confirmer son statut de meneuse du "Sud Global" et à disposer de leviers à arsenaliser en cas de conflits avec les Occidentaux. La seconde opère un retour rapide et fort, après 30 ans d’absence, pour bâtir un système d’alliances concret susceptible de contester la présence occidentale, de légitimer son monde multipolaire et d’offrir des perspectives économiques et logistiques permettant de contourner le système économique occidental. La France est désormais une cible directe de ces deux puissances sur le continent, capables de travailler à remettre en cause ses fondations, ses alliances, son influence et ses intérêts stratégiques.Enfin, la France dispose d’un atout qu’elle ne parvient pas à valoriser sur le plan politique : sa langue. Partagée par plus de 320 millions de locuteurs, répartis dans 25 pays, sur le continent africain, le français pourrait être parlé par 85 % des locuteurs du monde en 2050. Toujours associée à la colonisation, elle bénéficie d’une image négative et se voit contestée dans divers espaces politiques, au profit des autres langues nationales, de l’arabe ou de l’anglais, alors que la France a l’opportunité de valoriser cet espace linguistique et cognitif partagé. En favorisant l’autonomisation et l’appropriation de la langue dans des cadres nationaux et culturels variés, elle pourrait maintenir une influence indirecte et le privilège de penser le monde ensemble. Pour cela, la francophonie doit sortir d’une relation asymétrique qui tourne autour de la France, pour devenir une organisation autonome et dont se saisissent les autres. Plutôt que de défendre le français, par réflexe d’orgueil, elle doit arriver à un moment où les autres francophones se battront pour défendre la langue, dans leur version propre. Le français ne doit plus être la langue de la France.La France dispose d’un atout qu’elle ne parvient pas à valoriser sur le plan politique : sa langue. Partagée par plus de 320 millions de locuteurs, répartis dans 25 pays, sur le continent africain, le français pourrait être parlé par 85 % des locuteurs du monde en 2050.À travers sa langue, sa coopération scolaire et universitaire et son réseau d’instituts français, la France dispose d’intérêts culturels forts sur le continent africain. En revanche, elle ne dispose pas assez d’industries du divertissement en français à destination des francophones africains. Des initiatives sont perçues dans la musique ou le stand-up, mais peu dans le cinéma ou dans les séries. Le soft power américain, arabe golfique, indien ou turc est plus puissant.En conclusion, on voit bien que la France a des opportunités sur l’ensemble du continent et pas seulement dans son ancien pré-carré. Ceux-ci se croisent et s’influencent, ce qui implique de réfléchir à des stratégies interministérielles intégrées et transversales, mais aussi de soutenir tous les acteurs économiques, universitaires ou culturels impliqués sur les deux rives. En sortant d’une posture sécuritaire ou verticale, au profit d’un soutien tout azimut des initiatives menées par les acteurs non étatiques, la France doit pouvoir changer de posture. Enfin, plutôt que de favoriser ses réflexes post-coloniaux, elle devrait mettre son expérience et sa connaissance des réseaux politiques au profit de l’UE, en se faisant le poisson-pilote de l’Union sur le continent.Un continent stratégique pour l’Union EuropéenneLa géographie est exigeante : en effet, la proximité du continent avec l’Europe en fait un territoire qu’elle ne peut pas se permettre d’ignorer. Avec son attention très souvent orientée à l’Est ou happée par des enjeux très spécifiques, comme la migration, l’Union européenne n’est pas encore parvenue à marquer d’un sceau et d’une posture claire sa politique africaine.Pourtant, l’agrégation du commerce, des investissements, de l’aide au développement et de l’aide humanitaire des pays de l’Union Européenne est bien supérieure à celle de la Chine : tout le monde parle de la Chine et personne ne réalise que l’UE est le premier partenaire économique du continent africain. La communication difficile et technocratique se mêle à la compétition interne européenne : l’UE joue très gros avec son projet Global Gateway, qui cherche à concurrencer les investissements massifs de l’initiative chinoise des routes de la soie, et pourtant ce projet est aussi en concurrence avec les intérêts nationaux de ses pays membres. Ainsi, l’Italie (Plan Mattei) et l’Allemagne (Plan Marshall) ont déjà annoncé des grands plans pour investir le continent. L’Afrique est aussi très importante pour l’Espagne et le Portugal. Les pays très opposés à la Russie, à l’image des pays Baltes, ont désormais aussi compris l’intérêt de combattre pied à pied Moscou sur le continent. En réponse, les alliés de cette dernière, la Hongrie en tête, en profitent pour s’insérer dans le sillon de Moscou (comme au Tchad).Pour les pays de l’UE, le continent représente les mêmes intérêts que la France : il s’agit d’un continent en forte croissance, de marchés gigantesques, de sources de ressources stratégiques, mais aussi d'un territoire avec des défis sécuritaires et politiques immenses. Les crises migratoires qui résultent de perspectives politiques et économiques bouchées, ou de conflits, viennent s'ajouter comme un enjeu pour une Europe un peu hypocrite dès lors qu’elle bénéficie de ses travailleurs peu qualifiés.Deux chocs systémiques ont replacé la géographie au cœur de la réflexion européenne : le réchauffement climatique ouvre des perspectives en Afrique ; la crise Covid a amené à une réflexion sur la réarticulation des chaînes de valeur. Dans ce contexte, le continent africain ouvre des opportunités. Dans le domaine de la transition écologique, les pays africains se montrent particulièrement conscients des enjeux, très irrités par la double injustice subie (effets directs du réchauffement, effets indirects sur leurs perspectives de développement sans fossile) et prêts à coopérer sur le plan technique. Des projets économiques sont déjà en cours de conception ou de construction, autour de l’énergie solaire ou hydrogène : ceux-ci offrent des opportunités de coopération avec une UE avancée techniquement et motrice pour une transition industrielle juste. En outre, le rapatriement des chaînes de valeur est susceptible de favoriser le continent, dès lors que les situations politiques et économiques le permettent. Dans le domaine des terres rares, évoqués ci-dessus, l’UE a déjà noué des partenariats avec la Zambie, Madagascar, le Malawi et l’Afrique du Sud.Dans le domaine de la transition écologique, les pays africains se montrent particulièrement conscients des enjeux, très irrités par la double injustice subie (effets directs du réchauffement, effets indirects sur leurs perspectives de développement sans fossile).Ainsi, l’Afrique ne doit plus seulement se penser à l’échelle française, mais européenne. Paris doit jouer son expertise, à Bruxelles comme sur le continent, pour se coordonner avec les autres pays membres intéressés susceptibles de bâtir des partenariats structurants, notamment dans le domaine des infrastructures, de l’industrie, de l’énergie ou de l’agriculture.À titre d’exemple, l’UE pourrait favoriser le développement d’industrie de transformation locale des minerais pour proposer un contre-modèle plus vertueux et source de développement pour ses partenaires africains.Le Royaume-Uni, une ancienne puissance coloniale, discrète et toujours intéresséeDepuis le Brexit, le Royaume-Uni peine à définir les axes de sa politique étrangère, notamment en Afrique : après avoir déclaré en grande pompes le concept de Global Britain, celui-ci a été rapidement oublié ; après que David Lamy, ancien ministre des Affaires étrangères, a annoncé une nouvelle priorité donnée à l’Afrique, ce discours a disparu au profit d’un recentrage sur l’Europe… Difficile de percevoir la cohérence de ces postures.Pour autant, cela ne signifie pas que le continent ne représente rien pour le Royaume-Uni, bien au contraire. Depuis son processus de décolonisation, le Royaume-Uni cultive ses intérêts économiques, mais aussi stratégiques, de manière bilatérale mais surtout via l’organisation du Commonwealth, très active. À la différence de la francophonie, cette organisation n’est pas centrée sur la proximité linguistique ou culturelle, mais sur la coopération économique. Être membre du Commonwealth assure des discussions spécifiques, des avantages économiques et des partenariats qui rendent attractif de rester dans ce club d’anciennes colonies. Pour changer ces représentations historiques et s’orienter vers l’avenir, l’organisation accueille de nouveaux membres, qui ne sont pas des anciennes colonies, à l’image du Togo ou du Gabon. Ce forum, dont la présidence est tournante, s’est fixé un objectif de 2000 milliards de livres de commerce intra-Commonwealth pour 2030. En 2019, le commerce avec le Commonwealth représentait environ 9 % des échanges du Royaume-Uni, confirmant son importance mais aussi ses marges de progression, l’Afrique du Sud étant le seul pays africain parmi les 4 premiers partenaires du Commonwealth.Dans le domaine économique, sans surprise, les plus gros intérêts sont l'énergie fossile et les mines : les entreprises britanniques sont très bien positionnées dans ce dernier secteur. En 2016, plus de 37 pays africains (sur 54) accueillaient des miniers britanniques, pour des projets d’une valeur agrégée de plus de 1000 milliards de dollars.Ainsi, les intérêts économiques restent prioritaires pour le Royaume-Uni, les intérêts de sécurité suivant derrière. Dans ce domaine, la priorité est très corrélée à son histoire : ainsi, le Ghana, le Nigéria et le Kenya sont trois pays disposant de grandes diasporas au Royaume-Uni et d’une proximité historique entretenue. Dans ce contexte, la présence de jihadistes, notamment le JNIM sahélien, Boko Haram, l’État Islamique ou les Shebab somaliens, constitue un défi sécuritaire prioritaire, pour lequel les Britanniques s’investissent auprès de leurs alliés (coopération, équipement, entraînement). Ce lien historique et de population se vit aussi avec les pays du Sud du continent, notamment l’Afrique du Sud, une des premières colonies britanniques, le Zimbabwe ou la Namibie. Ainsi, en 2021, il y avait 2,5 millions d’Africains ou de Britanniques avec une descendance africaine au Royaume-Uni. En outre, le Royaume-Uni est un pays de destination de larges flux migratoires, notamment en provenance d’Afrique anglophone. Dans ce contexte, il travaille à développer ses liens avec les pays d’origine ou avec des partenaires comme le Rwanda pour trouver des solutions de gestion de ces flux.Tout comme l’Union européenne et les États-Unis, avec une posture singulière mais complémentaire, le Royaume-Uni s’investit de plus en plus dans la compétition, voire la confrontation, avec la Russie et la Chine.Enfin, tout comme l’Union européenne et les États-Unis, avec une posture singulière mais complémentaire, le Royaume-Uni s’investit de plus en plus dans la compétition, voire la confrontation, avec la Russie et la Chine. Dans ce contexte, le dispositif militaire britannique à l’étranger concerne aussi les itérations de cette compétition en Afrique et autour. Les forces armées britanniques ont une base permanente au Kenya (BATUK), mais aussi autour du continent (Gibraltar, Chypre, Maurice).Celles-ci seraient naturellement mobilisées en cas de conflit international sur le continent ou en Asie (crise à Taiwan par exemple). Ainsi, les évolutions diplomatiques et géopolitiques sont surveillées étroitement par le Royaume-Uni, pour ne pas se laisser cibler par Moscou ou Beijing sur le continent. Membre des alliances stratégiques AUKUS et Five Eyes, avec les États-Unis, le Royaume-Uni doit donc prendre en compte le continent aussi de ce point de vue stratégique.Un continent "utile" à la compétition stratégique pour les États-UnisLa politique africaine de Trump est à l’image de la politique américaine depuis le milieu du XXe siècle : le continent est avant-tout un territoire de soutien à la compétition stratégique. Alors que le Congo belge abritait les premières mines d’uranium nécessaires au programme nucléaire américain, durant la Seconde Guerre mondiale, le continent est resté important dans ce rôle (ressources, sécurité, compétition) dans la stratégie globale américaine mais peu important en lui-même.Donald Trump a dépriorisé le continent africain dans ses priorités de politique étrangère. En effet, l’administration Biden avait relancé une politique plus engagée sur le continent africain, pour tenter d’endiguer l’influence chinoise et russe, tout en admettant l’importance de construire des réseaux politiques fiables sur un continent traditionnellement évité par Washington (cf. notre article de l’été 2024). Ces dernières décennies, les États-Unis avaient largement délégué leur politique africaine aux grandes organisations internationales, estimant qu’un investissement financier massif suffisait à développer et intégrer le continent dans les réseaux de commerce international.À ce titre, la destruction de l’USAID, survenue début 2025, a logiquement touché directement les pays africains et réduit sensiblement la présence américaine et les partenariats de développement, d’éducation ou de santé. De même, une grande partie de l’expertise africaine de Washington venait aussi de ce réseau de coopérants et les ambassades admettent désormais devenir rapidement "aveugles" sur la réalité sociale et politique sur le continent.Pour autant, l’administration Trump a très bien compris l’intérêt de ne pas s’aliéner les responsables africains, dont beaucoup restent ouverts aux discours nationalistes, aux affirmations réalistes et viriles, et aux intérêts financiers sous-tendus. L’administration a bien identifié le sujet des ressources minières et du retour d’une course agressive face à la Chine et aux autres puissances. Les règles d’un commerce international régulé, juste et ouvert à tous ne fonctionnent plus, relançant donc la dimension politique de cet accaparement des ressources.C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les intérêts diplomatiques actuels : les États-Unis se sont investis pour obtenir un accord entre la RDC, le Rwanda et le M23, en échange d’accès privilégiés aux mines ;ils ont adouci leur position vis-à-vis du Mali, notamment pour entamer un dialogue autour de l’accès aux ressources (même si le visa-ban récent a touché le Mali et amené ce dernier à répondre) ;ils ont annoncé, en décembre 2025, investir massivement dans le corridor de Lobito en Angola ;ils souhaitent s’investir dans le projet Liberty Corridor, entre la Guinée et le Libéria, en soutien de l’entreprise américano-canadienne Ivanhoe Atlantic. Ce projet est à relier au lancement des mines de Simandou (Guinée), car il permettrait de sortir ces ressources minières par le Libéria. Ainsi, c’est aussi le prisme qu’il faut prendre pour comprendre l’action diplomatique de Trump qui ne montre aucun intérêt personnel pour ce continent. Les présidents africains invités par Trump à la Maison Blanche, en juillet 2025, démontrent certaines priorités géographiques (Gabon, Guinée Bissau, Libéria, Mauritanie et Sénégal), évènement durant lequel il a vanté "les terres précieuses, les minéraux rares et les riches gisements de pétrole" de ces pays.À Washington, le continent a toujours été perçu comme un territoire de rivalité stratégique avec les Européens (ex-colons devenus concurrents économiques), la Russie (soviétique et actuelle) et désormais la Chine.À Washington, le continent a toujours été perçu comme un territoire de rivalité stratégique avec les Européens (ex-colons devenus concurrents économiques), la Russie (soviétique et actuelle) et désormais la Chine. Cette compétition est économique (ressources minières et fossiles, marchés pour l’export), technologique (numérique notamment), politique (modèle des régimes) et militaire : la Chine comme la Russie développent une présence permanente accrue sur le continent, ce qui vient entamer la suprématie militaire et logistique des États-Unis dans la région.En effet, en plus de nombreux partenariats de défense, les États-Unis disposent de bases militaires permanentes à Djibouti et de bases dédiées à des opérations de contre-terrorisme en Côte d’Ivoire (anciennement au Niger), à Djibouti, en Égypte et au Cameroun. À ce titre, les opérations terroristes des années 1990 (Soudan, Tanzanie) et les deux décennies de guerre globale contre le terrorisme ont largement influencé la vision africaine de Washington : le continent était devenu uniquement le territoire d’accueil d’Al Qaida et de l’État Islamique contre qui il fallait lutter (Libye, Sahel, Somalie, Nigéria mais aussi RDC et Mozambique). Maintenir des accès et des partenariats, tout en formant les armées et services de renseignement locaux, était devenu l’alpha et l'oméga des intérêts américains.Sans que l’intérêt pour les organisations terroristes n'ait fortement diminué, la Chine est désormais l’adversaire principal sur le continent. L’apparition d’un consensus bipartisan et d’une politique d’isolement technologique et diplomatique, à partir de 2018, a aussi des conséquences en Afrique. Les États-Unis augmentent la pression sur leurs partenaires pour exclure la Chine, notamment de leurs sphères numériques, tout en proposant des services renouvelés (cloud, data center, Starlink, etc.). Ce processus est accéléré par la fragilité de la stratégie chinoise depuis la crise Covid qui ne parvient plus à financer à pertes ses partenaires africains : le piège de la dette est en train de se refermer sur plusieurs pays.Le continent africain reste néanmoins important sur le plan culturel et politique pour les communautés afro-américaines et africaines vivant aux États-Unis. Le renouveau des discours panafricains et les travaux scientifiques et culturels, particulièrement actifs pendant la présidence Obama, a replacé le continent dans le radar de populations qui travaillent sur leurs identités. Ainsi, certaines destinations, à l’image du Ghana, sont privilégiées par les touristes américains.Ce lien culturel est entretenu aussi par les intérêts religieux évoqués dans notre article précédent. Le continent est un territoire de prédication et d’influence significatif pour les églises protestantes et évangéliques américaines.Investir, oui, mais différemmentDans un article de l’été 2024, nous avions dressé des idées pour une stratégie africaine renouvelée pour une "France au milieu du gué". Nous terminerons donc cette analyse uniquement avec les quelques axes majeurs qu’il semble important de suivre pour la France, l’Europe et ses alliés, afin de faire face à l’ensemble des défis évoqués par ce panorama des intérêts. Intégrer l'Afrique de l'Ouest au commerce mondial en y développant les chaînes de valeur, l’agriculture, l’industrie et les partenariats climatiques.S’investir dans le domaine des ressources naturelles avec des partenariats plus larges, notamment économiques et écologiques, pour éviter une nouvelle prédation de l’Afrique et de ses conséquences (corruption, appauvrissement, conflits, migration). De nombreuses alternatives existent (industrialisation locale, verdisation, couplage avec des projets agricoles, etc.), mais demandent du capital politique et un cadre règlementaire.Se rendre influent par l’attractivité et la circulation entre les continents : visas de travail, étudiants, partenariats pour réintégrer, investissements, etc. Privilégier un soutien aux démocraties dans le cadre de ces partenariats, tout en combattant le retour de classes autoritaires et corrompues maîtresses des ressources.Promouvoir un cadre en échange d’un partenariat technique climatique et d’un effort plus important de l'Europe pour gérer la décarbonation de son économie et les conséquences du réchauffement climatique.Copyright image : Thomas SAMSON / POOL / AFP Le président du Congo Denis Sassou N’Guesso aux côtés d’Emmanuel Macron, du ministre de la Coopération Internationale et de la Promotion du Partenariat Public-privé Denis Christel Sassou Nguesso et du ministre délégué chargé de la Francophonie et des Partenariats internationaux de la France à l’Élysée, le 23 mai 2025.ImprimerPARTAGERcontenus associés à la uneSeptembre 2023Sécurité en Afrique de l’Ouest, investir la filière agricoleComment structurer la filière agricole en Afrique de l'Ouest pour lutter contre la marginalisation économique des populations rurales et, par extension, l'enracinement des groupes jihadistes dans cette région ?Consultez le Rapport 17/12/2025 [Afrique : les rivalités stratégiques] - Le religieux comme stratégie d’inf... 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