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21/01/2026
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Face à la Chine et aux États-Unis, resserrer nos ambitions pour renforcer notre industrie

Face à la Chine et aux États-Unis, resserrer nos ambitions pour renforcer notre industrie
 François Godement
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Asie et États-Unis

Le 16 janvier, le Canada annonçait un compromis avec la Chine, le 17, le président Trump menaçait d'une surtaxe de 10 % les pays qui ne soutiendraient pas ses aventures groenlandaises : deux illustrations des reconfigurations géopolitiques en cours. Que peuvent faire les Européens, puisqu'il n'est plus possible de compter sur les États-Unis ? Pourquoi la stratégie du Deng inversé est-elle plus que jamais opportune ?

Un certain nombre d’auteurs - y compris celui-ci - ont plaidé pour une stratégie d’investissement avec la Chine, sur le modèle d’un "Deng inversé", en référence aux débuts de l’ouverture commerciale chinoise post 1978 [lancement de la politique de la porte ouverte pour faciliter l'implantation d'entreprises étrangères en Chine par Deng Xiaoping]. Ceci pour endiguer un tsunami d’importations devenu insoutenable, grâce à des coentreprises qui localiseraient en Europe une partie de cet assaut industriel chinois. Sous conditions strictes - majorité du capital pour les acteurs européens, quotas d’emplois et de fournisseurs européens, transferts de technologies plutôt que "boîtes noires", systèmes informatiques transparents et vérifiables - cette approche pourrait constituer un compromis viable entre les ambitions extérieures de la Chine et la sécurité économique européenne au sens large : préserver l’emploi et les capacités industrielles, contenir le déficit commercial, maintenir une concurrence de marché qui stimule les entreprises européennes sans les asphyxier.

Pékin continuera-t-elle à camper sur ses positions ?

Cette approche européenne postule que les dirigeants chinois finiront par revenir à la raison, qu’ils ne peuvent durablement maintenir une stratégie de winner takes all ("le gagnant rafle toute la mise"), même en combinant subventions, déflation, sous-évaluation de la monnaie avec la politique industrielle la plus active du monde. L’Union européenne, qui est désormais le marché le plus ouvert du monde, ne souhaite pas un retour de bâton qui l’obligerait au découplage. Pour éviter une telle issue, la Chine doit aussi accepter des compromis - loin de l’attitude d’intransigeance adoptée jusqu’ici et vaguement tempérée de discours lénifiants.

Les dirigeants chinois finiront par revenir à la raison, qu’ils ne peuvent durablement maintenir une stratégie de winner takes all ("le gagnant rafle toute la mise"), même en combinant subventions, déflation, sous-évaluation de la monnaie avec la politique industrielle la plus active du monde.

Il y a encore quelques semaines, il semblait qu’une inflexion, même limitée, était possible. Des signaux répétés laissaient croire qu’un compromis commercial sur les véhicules électriques était envisageable : l’UE aurait renoncé aux droits de douane imposés l’an dernier, en échange d’engagements chinois sur des prix "raisonnables", neutralisant par exemple l’effet des subventions identifiées par la Commission européenne.

Un compromis plus classique a été conclu sur le même sujet avec le Canada, ainsi que l’a annoncé le 16 janvier le Premier ministre canadien Mark Carney en visite à Pékin : un quota d’exportation de véhicules électriques en échange de l’abandon de surtaxes chinoises sur le colza.

Ce compromis avec l’UE (qui reste à confirmer) est, à nos yeux, sous-optimal. Mais il représente un pas en avant. Les concessions informelles déjà annoncées par Pékin à certains États membres relèvent par contre de la tradition chinoise : ouverture sur le bœuf ou le porc pour des pays spécifiques (comme le colza pour le Canada, un obstacle que la Chine avait elle-même introduit), ou achat d’avions Airbus qui était depuis longtemps en discussion. Pour les constructeurs automobiles européens comme pour le budget de l’Union, laisser des prix élevés générer des profits pour les entreprises chinoises est une victoire à la Pyrrhus : ces profits conforteront les constructeurs chinois, engagés dans une spirale de concurrence à perte sur leur marché propre marché intérieur. Par contre, des surtaxes douanières n’étaient pas à dédaigner pour le budget européen. Dans les deux cas, il est vrai, ce sont les consommateurs européens qui paient la facture.

Mais ne soyons pas trop difficiles. Depuis dix ans, les compromis de Pékin avec l’UE sont inexistants ou exceptionnels, et se font le plus souvent avec les États membres - selon la vieille tactique du "diviser pour régner" - plutôt qu’avec l’Union elle-même. Un pas, même limité, doit être encouragé.

Donald Trump et le risque d’un "suicide par assistance mutuelle"

Or les enjeux ont changé brutalement. Donald Trump, en menaçant le 16 janvier d’imposer des surtaxes de 10 % aux pays qui ne soutiendraient pas sa volonté d’acquérir le Groenland (il a visé le Danemark, la Norvège, la Suède, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et la Finlande) étend l’usage des droits de douane dont il fait des instruments de coercition diplomatique et géopolitique à l’encontre de huit États européens. Ce faisant, l’administration américaine en place est allée plus loin que la Chine ne l’a jamais fait à l’égard de l’UE (par exemple dans le cas lituanien). Elle neutralise un accord commercial péniblement conclu l’été dernier, et qui était déjà perçu comme très favorable aux intérêts américains. L’idée selon laquelle une promesse de Donald Trump ne vaut rien se trouve une fois encore confirmée. Le président menace ouvertement de violer le droit international à l’encontre d’un État souverain de l’UE, posture que la Chine répugne à assumer officiellement, quels que soient ses agissements en pratique.

Les États-Unis viennent de ruiner toute perspective de coordination avec l’UE là où cela aurait pu faire la différence avec la Chine : contrôle des exportations, fuites technologiques, cybersécurité, et bien sûr toute action concertée sur le commerce.

À un niveau plus prosaïque, les États-Unis viennent de ruiner toute perspective de coordination avec l’UE là où cela aurait pu faire la différence avec la Chine : contrôle des exportations, fuites technologiques, cybersécurité, et bien sûr toute action concertée sur le commerce. Kaja Kallas, haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, critiquée pour son indulgence supposée envers Washington, a peu ou prou tweeté le 17 janvier, à l’annonce des rétorsions américaines, que l’on entendait sauter les bouchons de champagne sauter à Pékin et à Moscou.

En matière commerciale, Donald Trump et son entourage immédiat ont une vision de négociations purement bilatérales, pays par pays - avec une préférence pour les plus petits. La réaction spontanée du président américain à l’accord canado-chinois sur les véhicules électriques (qui contredit la ligne américaine sur le sujet) est révélatrice : "si vous avez la possibilité de conclure un accord avec la Chine, n’hésitez-pas." Le camp MAGA n’accorde aucune valeur à des partenariats fondés sur les intérêts communs - ne parlons même pas de valeurs. Les États-Unis, qui ont l’impression d’être les caïds du quartier, estiment qu’ils sont capables de s’en sortir mieux que quiconque face à la Chine. Ou en tout cas moins mal.

Les Américains ont une expression parlante : le suicide by cop, ou "suicide par policier interposé", qui désigne l’attitude d’un individu qui provoquerait sciemment une réaction létale des forces de l’ordre. Il faudrait la compléter d’un nouvel idiome en parlant de "suicide par assistance mutuelle" : c’est la situation dans laquelle l’UE et les États-Unis, du fait des gesticulations de Donald Trump, se retrouvent tous deux face à la Chine.

Faire face à un problème inédit - les États-Unis - ne signifie pas pour l’Europe qu’elle a réglé ses anciens problèmes (la Chine). Quant aux États-Unis, ils se privent volontairement de l’allié européen et doivent s’attendre à une riposte, que le président américain rend inévitable. Elle prendra d'abord une forme commerciale, financière et peut-être numérique. Les contre-arguments que nous avons avancés dans un passé récent - selon lesquels cela détruirait des espaces indispensables de coordination - sont désormais caducs. Toute confiance a disparu, sans parler de l’espoir placé dans des "adultes dans la pièce" que le président exècre, sauf s’ils lui servent à réaliser ses caprices. Il est aussi un faiseur de deals, capable de pivoter à 180 degrés à tout moment. Son unique boussole morale est l’intérêt - le sien propre, celui de sa famille ou de ses proches, qu’il déguise sous le nom de "l’intérêt américain", et qui implique l’accaparement des ressources naturelles : pétrole, métaux, terres rares, territoires. Il joue ce jeu partout, y compris avec la Russie : faire baisser le prix du pétrole en vue des élections de mi-mandat - une catastrophe pour Moscou - prime finalement sur sa diplomatie de complaisance. Il est vain de chercher une rationalité d’ensemble en dehors de cette boussole.

Cela offre à Xi Jinping une véritable "opportunité du siècle" comme il les aime. Sans entrer dans des stratégies de long terme - elles n’ont clairement pas leur place ici - Xi peut pour la première fois se permettre d’être purement réactif, de s’abstenir de toute parole agressive et d’observer qui viendra à lui en premier : Donald Trump, qui est prêt à tout pour un succès optique avant les élections de mi-mandat (et donc affaibli face à Pékin), ou bien une Europe qui ne pourrait pas se permettre une guerre commerciale sur deux fronts. L’exemple canadien prouve que Xi peut être parcimonieux dans ses concessions tout en surmontant des conflits aigus dans un passé récent. Et face à cela, Mark Carneyn’est peut-être pas un ange, mais c’est un ancien banquier central réaliste, qui sait comment tirer le moins mauvais parti possible d’une position de faiblesse.

Les États membres et la Commission doivent se rendre à la raison : c’est précisément la position dans laquelle se trouve aujourd’hui l’Europe. Il reste un invariant : l’absence de coordination entre États membres serait l’assurance du désastre face au "diviser pour régner" que la Chine pratique en sous-main, et les États-Unis de manière tonitruante. La Chine a utilisé la géopolitique pour obtenir des avantages commerciaux et s’approprier l’économie du XXIᵉ siècle. Les États-Unis utilisent désormais le levier économique à des fins géopolitiques, cherchant à ressusciter un empire du XIXᵉ siècle fondé sur la terre et ses ressources naturelles. Le défi de long terme posé par la Chine est immense. Mais l’hypothèse d’une menace géopolitique immédiate venant des États-Unis est devenue concrète. Les deux dynamiques peuvent d’ailleurs se renforcer mutuellement : dans le jeu à somme nulle de Trump, une perte pour l’Europe est un gain pour les États-Unis, tandis que l’affrontement avec la Chine est une partie bien plus difficile.

Bien jouer une main perdante

L’Union européenne n’a jamais cessé de rechercher des compromis avec la Chine, mais en vain. Xi Jinping, dirigeant aguerri, sait néanmoins qu’aucune confiance ne peut être accordée aux déclarations ou engagements de Donald Trump. Cela peut modifier le jeu à court terme de Pékin. Conclure un accord avec l’UE, pendant que le monde se détourne de Washington, présente des gains tangibles : cela ne remet pas en cause le régime autoritaire chinois, et accroît sa marge de manœuvre face à de futures pressions américaines. Enfin, cela sécuriserait l’accès au marché européen, alors que, il y a encore quelques semaines, des obstacles majeurs et un découplage au moins sectoriel semblaient probables.

Trump et les MAGA démolissent l’alliance transatlantique, sans parler de toute notion d’"Occident", remplacée par une sphère suprémaciste blanche et chrétienne où Poutine trouve sa chapelle.

Un compromis UE-Chine n’est pas gratuit, et il ne doit pas modifier notre diagnostic de fond. Le parti-État chinois n’envisage pas de changer ses caractéristiques systémiques. Mais lorsqu’on est en position de faiblesse, on joue la main que l’on a, comme Mark Carney nous l’enseigne. Trump et les MAGA démolissent l’alliance transatlantique, sans parler de toute notion d’"Occident", remplacée par une sphère suprémaciste blanche et chrétienne où Poutine trouve sa chapelle.

Ils offrent ainsi la plus forte incitation jamais vue à l’autonomie stratégique européenne, qu’ils prétendront cyniquement applaudir, puisqu’ils souhaitent se délester de tout engagement global. S’aligner sur les États-Unis est impossible, parce qu’il est impossible de savoir sur quelle ligne s’aligner, et parce que celle-ci peut changer chaque jour. Le mot "Groenland" ne figurait même pas dans la nouvelle doctrine de sécurité nationale américaine, annoncée il y a à peine plus d’un mois.

C’est ici qu’intervient la nécessité d’éviter un "suicide mutuellement assisté". Notre force actuelle réside dans le commerce, non dans la puissance militaire. Si nous devons à tout prix renforcer notre défense, face à l’agression russe et au chantage américain, nous ne pouvons pas faire basculer l’équilibre mondial vers la Chine - ce n’est pas dans notre intérêt - ni désormais vers les États-Unis, car cela ne sert à rien : Washington, comme Pékin, interprète les compromis d’autrui comme des signes de faiblesse. Même le Japon et la Corée du Sud finiront par voir que la dépendance à l’égard des États-Unis est dangereuse, et Taïwan ne manquera pas de méditer l’encouragement du Groenland (après l’Ukraine) pour la Chine.

Il n’y aura par ailleurs pas de renaissance de la défense européenne sans une base financière et économique solide. Nous avons beau revendiquer une excellence relative dans certains systèmes - notamment en France, avec l’aéronautique de combat, la construction navale ou l’électronique -, l’échelle financière requise impose un niveau européen, et donc les compromis qui l’accompagnent. Dans ce contexte, trois objectifs européens entrent en concurrence avec la compétitivité commerciale : la protection sociale, la transition écologique et l’aide au développement. À des degrés divers, ces trois objectifs se font au détriment du commerce extérieur. La protection sociale renchérit les coûts du travail et occasionne des charges indirectes. La transition écologique est extrêmement coûteuse : c’est pourquoi ni la Chine ni les États-Unis ne la poursuivent aujourd’hui comme objectif principal, mais seulement comme sous-produit de l’innovation rentable. L’aide au développement a un coût politique intérieur élevé, car les électeurs voient monter des économies émergentes dynamiques tout en redoutant pour leur propre niveau de vie.

Ce n’est pas le monde que nous aimerions. Mais c’est le monde tel qu’il est. Le nier, c’est se heurter au mur du réel. Le messianisme creux - l’idée d’une Europe capable de miracles - nourrit le fatalisme. Le contrecoup du déclin qui s’ensuivrait engendre fragmentation et politiques identitaires, soit exactement ce que le véritable MAGA pratique quotidiennement.

Resserrer nos ambitions et renforcer l’industrie

Le réalisme invite à une autre voie que la combinaison d’un messianisme vide et d’un déclin fataliste. Certes, la Chine n’est pas le seul partenaire possible. Des accords solides avec des pays tiers - voire "quaternaires", en-dehors donc de la Chine et des États-Unis - sont essentiels : mise en œuvre du Mercosur, accords de commerce et d’investissement avec l’Inde, finalisation d’un accord avec l’Indonésie, partenariats sur les matières premières critiques et la connectivité avec d’autres pays confrontés aux mêmes pratiques prédatrices ou coercitives. Rien de la stratégie de réduction des risques et de diversification poursuivie par l’UE ces dernières années ne doit être abandonné.

Mais la Chine, sans être le seul partenaire possible, est incontournable sur le plan économique, car elle détient un avantage que les consommateurs connaissent bien : le prix, donc le coût de la vie, aujourd’hui combiné aux résultats innovants de ses politiques industrielles. Ces avantages sont certes contrebalancés par un jeu qui n’est pas équitable - subventions, politique monétaire, épargne forcée, système politique verrouillé. Ce dernier point est précisément ce que les dirigeants chinois actuels ne changeront pas durant leur règne. Mais l’accommodement sur d’autres terrains est une politique qui mérite d’être à nouveau testée, certes avec les yeux ouverts plutôt que fermés.

Le réalisme invite à une autre voie que la combinaison d’un messianisme vide et d’un déclin fataliste.

C’est ici que la stratégie du "Deng inversé" - un cadre négocié pour des investissements en coentreprise - doit être explorée en priorité, avec les compromis nécessaires des deux côtés. Le danger pour l’Europe serait de la surcharger d’objectifs louables mais inatteignables

Nos exigences envers la Chine sont multiples : localisation des usines et de l’emploi, maintien du contrôle par les partenaires européens, transferts de technologies dans des domaines où nous sommes en retard (et que la Chine a mis des décennies à acquérir, souvent par des méthodes de contrainte étatique ou d’acquisitions non légales…), transition écologique. Sur ce dernier point, ni les États-Unis ni certains États membres européens moins exigeants - comme la Hongrie, et peut-être d’autres - ne se montreront très concernés. Idéalement, une impulsion européenne unifiée pourrait produire des résultats - mais nous savons que l’unité des États membres n’est jamais totale lorsque les intérêts sont en jeu. Elle ne l’est d’ailleurs pas davantage entre États américains, ni même entre provinces chinoises.

La priorité absolue doit donc être le résultat concret : part du chiffre d’affaires réalisée en Europe (y compris par les fournisseurs), emploi local, transferts négociés d’innovation, sans illusion sur le court terme. Les paramètres peuvent évoluer : plus d’unité européenne signifie plus de leviers ; la division conduit à l’échec. Les subventions à l’innovation et à la production sont par ailleurs nécessaires pour les entreprises industrielles et numériques européennes. Mais nous devons aussi reconnaître qu’un environnement protectionniste ne ferait pas progresser ces entreprises, et suscitera des représailles ailleurs.

Tout cela dessine pour l’Europe une voie de négociation étroite mais ouverte. Le message central qu’envoie le monde est la nécessité de renforcer notre base industrielle et d’innovation. Tout en découle. La principale leçon à retenir est donc de hiérarchiser nos objectifs et de privilégier ceux qui servent ce but premier. Nous ne réparerons peut-être pas la relation transatlantique, et cette relation n’aide plus, aujourd’hui, à relever le défi économique de long terme posé par la Chine.

Copyright Andrew CABALLERO-REYNOLDS / AFP
Donald Trump et Xi Jinping le 30 octobre 2025 à Busan

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