• Accueil
  • Expressions
  • [Paroles de candidats] - Édouard Philippe, ou le discours d'un candidat qui ne veut parler que quand...
Expressions par Montaigne

[Paroles de candidats] - Édouard Philippe, ou le discours d'un candidat qui ne veut parler que quand il a des choses à dire

PARTAGER
[Paroles de candidats] - Édouard Philippe, ou le discours d'un candidat qui ne veut parler que quand il a des choses à dire
 Bruno Cautrès
Bruno Cautrès
Expert Associé - Sociologie politique et Institutions

Édouard Philippe a inauguré sa campagne le 5 juillet, après s’être engagé à ne parler que le moment venu. Pourtant, son discours a été plus symbolique que programmatique, au sein technique du terme : le candidat a insisté sur le rôle de l’école, tout à la fois fédératrice et émancipatrice. Tout en cherchant à construire sa crédibilité présidentielle, il a aussi érigé la justice, les déficits publics et l’avenir du système de protection sociale en axes prioritaires. Un objectif : parler à la fois au "socle commun” (Renaissance, Horizons et Modem principalement) et à la fraction la plus large possible des LR. 5e épisode d’une série d’analyses logométriques.  

Édouard Philippe a parlé, et longuement parlé le 5 juillet, lors de son premier rassemblement de campagne, à l’Adidas Arena à Paris. Enfin !, diront certains…. exagérant un peu le sentiment que donnait l’ancien Premier ministre de tarder à dévoiler son "programme massif". Si le maire du Havre (et président de Horizons) cultivait l’image de celui qui ne parle que lorsqu’il a des choses importantes à dire, il n’était pas resté muet au cours des dernières semaines : l’ancien Premier ministre avait débattu, à l’invitation de Florence Portelli, avec David Lisnard et avait posé les jalons de son entrée en campagne lors de l’émission C à Vous, 23 mai.

Mais il est bien vrai que le discours du 5 juillet était attendu comme un moment très important pour la campagne d’Édouard Philippe, celui où il allait dévoiler les grandes lignes de cette campagne.
 

Le premier discours d’Édouard Philippe a principalement été un moment symbolique plus qu’un moment programmatique

À l’image des autres candidats dont nous avons déjà analysé les premiers discours, le premier discours d’Édouard Philippe a principalement été un moment symbolique plus qu’un moment programmatique : pour le moment il s’agissait davantage d’incarner le début d’une campagne et de cadrer les grands thèmes qui vont jalonner la campagne de l’automne. Disposant toujours d’un avantage en intentions de vote comme en image présidentielle sur ses deux concurrents directs, Gabriel Attal et Bruno Retailleau, Édouard Philippe avait un enjeu de taille : parler à la fois au “socle commun”" de la macronie (Renaissance, Horizons et Modem principalement) et à la fraction la plus large des LR. 

Ce dernier point a sans doute poussé Édouard Philippe à renouer avec l’affirmation qu’il avait été un "Premier ministre de droite", reprenant le fil de sa passation de pouvoir avec Bernard Cazeneuve en 2017 lorsqu’il avait déclaré, sur le perron de Matignon, qu’il était "de droite". 

Très attendu, le discours qu’Édouard Philippe a livré le 5 juillet était particulièrement structuré. Prononcé devant plusieurs milliers de soutiens (autour de 5000 personnes selon les observateurs présents), au pupitre et devant un très large panneau affichant "Édouard, Président ! ", ce discours était rédigé. À quelques rares exceptions près, le prononcé est l’exact copie du texte, une habitude chez Edouard Philippe dont le parti diffuse très rapidement la transcription des discours. Le corpus de ce discours est donc d’une nature différente de ce que nous avons analysé pour Raphaël Glucksmann ou Bruno Retailleau, dont le discours était préparé mais prononcé sans le support d’un texte. De leur côté, tant Gabriel Attal que Jean-Luc Mélenchon avaient, comme Édouard Philippe, un discours-texte. 

Long de près de 8000 mots, le discours d’Édouard Philippe comportait un peu plus de 2000 mots distincts (25 % de l’ensemble des mots). En retirant du texte tous les "mots vides" (ces mots qui ne portent pas de sens, dont la liste est prédéfinie - articles, prépositions, conjonctions et déterminants), le corpus du texte du discours d’Édouard Philippe est ramené à un peu plus de 3000 mots dont plus de la moitié (58% ) sont des mots distincts les uns des autres. L’indice de "lisibilité " de Liau et Coleman prend une valeur inférieure à 10 (9.36) Un score de 9.36 n'est pas celui d'un texte universitaire complexe. Il suggère un discours construit dans une langue relativement claire, avec des phrases de longueur modérée et un vocabulaire généralement courant. Cette donnée, avec toute la prudence méthodologique qu’il convient de prendre avec ce type d’indices statistiques (un discours peut tout à fait obtenir un score de lisibilité plus faible qu’un autre tout en reposant sur une argumentation complexe), semble bien correspondre à l'image qu’a voulu donner, le 5 juillet, Édouard Philippe : un candidat qui cherche davantage à montrer qu’il incarne le sérieux, les propositions responsables, qu'à impressionner ou "faire des effets de manches". 

On peut commencer l’analyse de ce corpus comme nous l’avons fait pour les autres discours de candidats jusqu’ici analysés, à l’aide du nuage des mots. Depuis le début de notre série d’analyses, nous avons à chaque fois redit tout l’intérêt mais aussi toutes les limites de cette représentation visuelle d’un texte. Il convient toujours d’être prudent avec les visualisations que produit cette technique, davantage un outil d’infographie qu’un outil d’analyse statistique. 
Le nuage de mots permet néanmoins d'identifier clairement plusieurs pôles lexicaux qui structurent le discours d'Édouard Philippe. Il s’agit d’une première représentation synthétique du vocabulaire mobilisé par Édouard Philippe. Il a été construit à partir des 300 mots les plus fréquents parmi un ensemble de 1406 mots "lemmatisés". Comme tout nuage de mots, cette visualisation ne repose que sur les fréquences d'occurrence : plus un mot apparaît fréquemment dans le corpus, plus sa taille est importante. Cette visualisation ne renseigne pas sur les relations entre les mots ou leurs liens, qui feront l'objet d’analyses statistiques par la suite. Mais le nuage de mots permet d’identifier déjà les principaux "champs lexicaux" qui structurent le discours. 

La première caractéristique du nuage (figure 1) est son assez bon équilibre visuel. Contrairement à d’autres discours dominés par un nombre restreint de termes, aucun mot n'écrase ici l'ensemble du vocabulaire même si certains d’entre eux sont beaucoup plus fréquents. Plusieurs ensembles de taille comparable occupent le centre du nuage, ce qui traduit un discours relativement équilibré, organisé autour de plusieurs pôles ou thèmes complémentaires plutôt qu'autour d'un slogan ou d'un thème unique.

Figure 1 : Le nuage des mots du discours d’Édouard Philippe du 5 juillet 2026 (300 mots lemmatisés)
 

Figure 1 : Le nuage des mots du discours d’Édouard Philippe du 5 juillet 2026

Le centre du nuage est occupé par les "formes lexicales" (une autre façon de parler des mots) les plus fréquentes du corpus : "croire" (35 occurrences), "État" (30), "école" (30), "France" (27), "liberté" (27), "vouloir" (26), "justice" (26), "pays" (26), "apprendre" (23), "savoir" (23), "Français" (23), “professeur" (22), "Europe" (21), "République" (21), "vie" (21) ou encore "enfant" (20). Cette concentration reflète avant tout leur forte fréquence d'utilisation dans le discours. Elle montre la coexistence de plusieurs "champs lexicaux" ou thèmes majeurs : les institutions, l'éducation et l’école, la nation, les valeurs politiques et l'action. Rappelons que dans l’analyse d’un nuage de mots, on ne préjuge pas des relations que les mots entretiennent entre eux. Ces relations seront étudiées dans les analyses statistiques multivariées présentées ensuite.

Le quadrant supérieur gauche du nuage est largement dominé par le champ lexical de l'action et de la transformation. On y retrouve notamment les mots "avenir" (18), "préparer", "transformation", "servir", "promettre", "solution", "réussir", "république", "matière" ou "départ". Cet ensemble donne au discours une orientation prospective. Les verbes y occupent une place importante, traduisant une rhétorique tournée vers le mouvement, la décision et la capacité d'agir.

Le quadrant supérieur droit réunit davantage les références à l'éducation, à la transmission et à la construction intellectuelle. Les mots "école" (30), "apprendre" (23), "professeur" (22), "savoir" (23), mais aussi "républicain" (18), "avenir” (18), "ministre", "nouveau" ou "temps" indiquent univers lexical centré sur la formation, l’école, la préparation de l’avenir. Cette forte concentration lexicale autour de la question de l’école constitue l'une des particularités du discours d’Édouard Philippe. L'école n'apparaît pas comme un simple enjeu de politique publique dans ce discours. Annonçant qu’il proposera une grande réforme de l’école ("je propose pour ma part une refonte massive de l’école, la plus importante peut-être depuis Jules Ferry. C’est la clé de notre redressement"), Édouard Philippe a passé un long moment de son discours à mettre cette question en relation avec une réflexion plus large sur la transmission, l'émancipation et la capacité de la société française à préparer les générations futures. 

Cette insistance sur l'école et sur la transmission des savoirs n'est d'ailleurs pas seulement programmatique. Édouard Philippe est amateur de littérature, écrit également des livres. À propos de l’école et de la transmission des savoirs, l’ancien Premier ministre a ainsi cité plusieurs auteurs nous dévoilant un peu son " Panthéon " littéraire ou intellectuel : "c’est la France de Péguy, de Camus, de Zola, de Félix Eboué, de Marie Curie". Dans cette perspective, l'école apparaît moins comme une politique sectorielle que comme l'institution chargée de transmettre une mémoire, une culture commune et une certaine idée de la République. 

La place très importante prise par la question de l’école et des savoir dans son discours montre un point capital de celui-ci pour trois raisons : si la question de l’école et de la préparation de la France aux nouveaux enjeux de demain est un thème récurrent des discours de campagne présidentielle, on sait qu’il s’agit d’un thème très important parmi les soutiens d’Emmanuel Macron et au sein de l’électorat centriste ; c’est également un thème très présent dans le discours de Gabriel Attal, le concurrent direct d’Edouard Philippe dans cet électorat, comme nous l’avions montré dans l’analyse du discours du 30 mai prononcé par le président du parti Renaissance ; enfin, ce thème, à la fois fédérateur et prospectif, permet à Édouard Philippe de s’inscrire en faux contre ceux qui le décrivent comme le candidat des "larmes et du sang".

Le quadrant inférieur droit du nuage de mots met davantage en scène la dimension personnelle du discours, très présente dans le premier quart de celui-ci. Les termes "père" (18), "femme" (17), "famille", "vivre" (22), "ville" (16), "Havre" (17), "choix" (19), "voir" (18), "connaître" (19) ou "merci" (20) renvoient au registre biographique, aux origines et au parcours méritocratique du candidat. Dans cette partie de son discours, Edouard Philippe veut ancrer sa crédibilité politique à partir de son parcours personnel, de son ancrage local, de son expérience de terrain. Il a gravi, nous dit-il, une à une, grâce à l’école et à ses professeurs (cités par leurs noms), les marches qui l’ont conduit vers le pouvoir alors qu’il venait des classes moyennes, voire populaires dans la génération de ses grands-parents. 

Enfin, le quadrant inférieur gauche rassemble davantage les références à l'action publique, aux institutions et aux politiques publiques. Les mots "État" (30), "justice" (26), "droit" (16), "ordre" (19), "combat" (20), "travail", "priorité", "social", "public" ou "Europe" (21) renvoient à la dimension programmatique et gouvernementale du discours. Il s'agit du registre dans lequel sont esquissées les orientations politiques et les propositions d'action, notamment vis-à-vis de la justice, un thème qu’Édouard Philippe avait affiché très vite comme l’un de ces trois axes de campagne avec les questions de déficits publics et d’avenir de notre système de protection sociale. 

L'examen des fréquences confirme cette lecture. Le mot le plus fréquent du corpus est "croire" (35 occurrences), devant "État" et “école" (30 occurrences chacun). Le triptyque "croire"/ "État"/"école" est en fait très important dans ce discours : il associe un verbe symbolisant la conviction, la confiance, la projection vers l’avenir à deux références centrales aux yeux des Français, l’État et l’école. Viennent ensuite les mots "France" et "liberté" (27 occurrences chacune), puis "vouloir", "justice" et "pays" (26 occurrences). Le registre de l'éducation occupe une place tout aussi importante avec "apprendre", "savoir" et "professeur" (cité 14 fois), tandis que "Europe", "République", "enfant", "ordre", "choix", "combat" ou "avenir" complètent ce premier cercle lexical. Cette distribution statistique confirme que le discours repose sur plusieurs ensembles fortement articulés entre eux : la transmission des savoirs, les institutions républicaines, les valeurs politiques et la préparation de l'avenir, mais aussi les efforts à faire pour cela ("effort" est cité 8 fois). 

L’analyse du nuage de mots met en évidence un discours relativement équilibré, organisé autour de plusieurs univers complémentaires plutôt que dominé par une thématique unique.

Comme on le voit, l’analyse du nuage de mots met en évidence un discours relativement équilibré, organisé autour de plusieurs univers complémentaires plutôt que dominé par une thématique unique. Cette première lecture est néanmoins assez descriptive car elle repose uniquement sur les fréquences des mots. Comme on l’a expliqué déjà, depuis le début de cette série d’analyses des discours de campagne, les nuages de mots sont d’intéressantes visualisations d’un texte, mais au point de vue de l’analyse leur portée est assez limitée, pouvant potentiellement même conduire à des erreurs d’interprétation. 

 La principale limite du nuage de mots est que l’analyse n’est basée que sur les fréquences ; par ailleurs, la visualisation des mots peut laisser croire qu’il s’agit de proximité thématique entre les mots. Il faut donc recourir à d’autres techniques d’analyse des données textuelles pour comprendre les relations que les mots entretiennent entre eux. Nous avons complété cette première analyse par deux méthodes statistiques complémentaires et particulièrement puissantes : l'analyse factorielle des correspondances (AFC) et la classification ascendante hiérarchique (CAH). 

Ces deux méthodes poursuivent des objectifs proches mais complémentaires. L'analyse factorielle des correspondances projette les mots dans un espace géométrique où leur proximité traduit leur tendance à apparaître dans les mêmes segments du discours. Les mots proches sont donc utilisés dans des contextes comparables, tandis que les mots éloignés caractérisent des séquences argumentatives différentes. La classification hiérarchique adopte une logique différente : elle regroupe les mots selon leur proximité statistique afin de créer des groupes de mots, ce que l’on désigne habituellement comme des "classes lexicales". L'intérêt de mobiliser ensemble ces deux approches réside justement dans leur complémentarité. Alors que la première met en évidence les principales oppositions (on appelle cela des "dimensions") qui structurent le vocabulaire, la seconde identifie les ensembles lexicaux qui organisent le discours.

À l'issue de ces analyses, les deux méthodes statistiques convergent largement dans leurs résultats. Elles montrent que le discours d'Édouard Philippe ne s'organise pas principalement autour d'une succession de thèmes, mais selon plusieurs registres complémentaires de ce que la science politique appelle la "légitimation" politique. Un premier registre construit la crédibilité personnelle du candidat à travers les références à la famille, à la filiation, aux enfants, au parcours individuel et à l'expérience vécue. Un deuxième registre, particulièrement développé, est centré sur la transmission républicaine. Il rassemble les références à l'école, aux professeurs, aux savoirs, aux enfants, aux générations, mais également à la République et à la France. L'éducation n'y apparaît pas comme une politique publique parmi d'autres ; elle constitue le mécanisme, le socle, par lequel le pays peut se redresser sans se diviser. Enfin, un troisième registre est consacré à l'action publique proprement dite. Il mobilise le vocabulaire de l'État, du gouvernement, de l'Europe, du travail, des réformes, de la souveraineté et de l'économie. 
 

Si l’ancien Premier ministre a bien développé le thème des efforts à accomplir pour redresser le pays, il a pris soin de scinder la référence churchilienne à la "sueur", au "sang" et aux "larmes" en deux parties : de la "sueur" oui, du "sang" et des "larmes" non…

Si l’ancien Premier ministre a bien développé le thème des efforts à accomplir pour redresser le pays, il a pris soin de scinder la référence churchilienne à la "sueur", au "sang" et aux "larmes" en deux parties : de la "sueur" oui, du "sang" et des "larmes" non…. Reste à voir si cela suffira à convaincre un pays rempli de doutes, de colères, qui s’inquiète de notre situation mais qui veut débattre des alternatives pour répondre à ces défis et qui ne s'accorde pas forcément sur la responsabilité de la situation, l’ampleur et la nature des efforts à faire. C’est tout l’intérêt de la passionnante campagne électorale qui nous attend dès la rentrée ! 

Copyright SIMON WOHLFAHRT / AFP
 

Newsletter

Décryptons ensemble l'actualité chaque semaine

Je m'abonne