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[Paroles de candidats] - Attal : celui qui était "en même temps" héritier et rénovateur

[Paroles de candidats] - Attal : celui qui était
 Bruno Cautrès
Auteur
Expert Associé - Sociologie politique et Institutions

C’est en homme d’action que Gabriel Attal a voulu se présenter dans son premier discours de candidat, prononcé à Paris le 30 mai devant environ 5000 personnes, lançant officiellement sa campagne. Quels sont les nouveaux cadres discursifs que l’ancien Premier ministre veut imposer et dans quelle mesure se démarquent-ils du macronisme ? Comment analyser la prégnance du trio sémantique "école-travail-avenir" ? Premier épisode d’une série d’analyses logométriques sur les discours des candidats à la présidentielle.

D’ici l’été, cinq des principaux candidats à l’élection présidentielle auront tenu leur premier grand discours de campagne. Après Gabriel Attal (30 mai) et Jean-Luc Mélenchon (7 juin) viendront Raphaël Glucksmann (13 juin), Bruno Retailleau (20 juin), puis Édouard Philippe (5 juillet). Si le cas du RN demeure particulier compte tenu de l’incertitude judiciaire pesant sur une éventuelle candidature de Marine Le Pen, le parti de Jordan Bardella a déjà organisé deux importants rassemblements début mai.

Les premiers discours constituent une mise en scène de la candidature, un moment inaugural crucial : les candidats livrent leurs registres rhétoriques, leurs catégories de pensée, leurs mots-clefs et l’imaginaire politique de leur message.

Pour la présidentielle de 2027, l’absence d’Emmanuel Macron libère non seulement un espace électoral, mais aussi un espace symbolique et sémantique considérable. Pendant près d’une décennie, le macronisme a profondément recomposé le langage politique français, brouillant les frontières traditionnelles entre la gauche et la droite et imposant ses catégories rhétoriques ("émancipation", "progressisme", "en même temps"). La campagne de 2027 verra-t-elle réapparaître plus nettement des registres discursifs classiques de gauche et de droite ? Assistera-t-on à un effacement plus profond encore de ces marqueurs idéologiques traditionnels, pris en tenaille entre la survie du macronisme et les nouveaux cadres discursifs produits par le RN et la FI ?

Un discours dense et complexe, en quête de distinction

Dans ce contexte, le discours prononcé par Gabriel Attal le 30 mai présente un intérêt particulier. Héritier direct du macronisme, l’ancien Premier ministre est engagé dans une tentative audacieuse mais complexe : préserver ce qui a fait la singularité discursive macroniste sans apparaître comme le simple imitateur ou continuateur d’Emmanuel Macron. L’analyse quantitative de son discours du 30 mai montre toute la difficulté de l’entreprise. Long de près de 7 000 mots, ce discours repose sur une "densité lexicale" soutenue : environ un mot sur quatre est différent. Si l’on retire les "mots vides" (les "stop words", les mots qui n’apportent pas de sens mais sont des mots de liaison, des prépositions ou des articles) ce sont un peu plus de 2 700 mots qui ont été prononcés, dont plus de 1 300 (près de 50 %) sont différents).

Ces premières données suggèrent que l’objectif de l’ancien Premier ministre était de marquer une forte empreinte dans l’opinion et de prendre de vitesse son principal concurrent au centre, Édouard Philippe. Il s’agissait aussi, et peut-être surtout, de ressusciter le rêve de conquête électorale auprès des militants de Renaissance dont le nombre a considérablement chuté depuis 2017 et l’époque de la fondation du mouvement "En Marche !".

D’autres indicateurs statistiques permettent d’apprécier la tonalité du discours et notamment ce que les spécialistes d’analyse du discours appellent sa "lisibilité". Il peut paraître paradoxal de mesurer la "lisibilité" d’un discours prononcé à la tribune lors d’un rassemblement de campagne électorale, un exercice basé sur le prononcé et l’oral. Mais la plupart des candidats à la présidentielle - c’était le cas de Gabriel Attal le 30 mai - écrivent leur discours et le lisent à la tribune de manière à éviter l’improvisation et les propos non-validés en amont par leurs équipes. On dispose, dès lors, de différents indicateurs statistiques qui mesurent cette "lisibilité". Nous avons choisi l’indice de Coleman et Liau (calculé notamment à partir du nombre moyen de lettres et du nombre moyen de phrases pour 100 mots, les textes très techniques ou académiques et scientifiques ont un score de 20 environ) mais des alternatives existent, qui prennent en compte d’autres critères. L’indice statistique de Coleman et Liau prend une valeur de 10.4 sur l’ensemble du texte, ce qui correspond à un niveau de complexité déjà soutenu. L’échelle des valeurs possibles de cet indice (pour le cas de la langue française) classe le texte du discours de Gabriel Attal entre un texte de niveau fin de lycée et un texte début de cycle universitaire. La densité lexicale du texte du discours renvoie donc également à une densité argumentative relativement soutenue, ce que confirme le nombre moyen de mots par phrases (un peu plus de 17 mots en moyenne). C’est donc un discours assez dense que l’ancien Premier ministre a livré, ce qui n’est pas sans rappeler les discours d’Emmanuel Macron.

Une tonalité majoritairement positive et tournée vers l’action

Le nuage des mots permet de visualiser les fréquences des mots (figure 1). Bien que cette technique de visualisation des données textuelles soit assez limitée sur le plan méthodologique, elle permet néanmoins une intéressante première approche du contenu du discours et des mots les plus fréquents. On remarque immédiatement la place très importante prise dans le discours des mots à forte consonance "positive" ou qui veulent incarner l’action et la décision. Prenons quelques exemples : en haut à gauche du nuage des mots, on voit l’importance fréquentielle des mots comme "proposer", "mieux" ou "vie" ; en bas à gauche : "changer", "ami", "assumer", "prendre", "décision" ; en bas à droite : "espoir", "défi" mais surtout "école" ; en haut à droite : "possible", "nouveau", "refuser" mais surtout "avenir". Cette première visualisation permet déjà de décoder les principales dimensions du discours, des dimensions que nous allons explorer à l’aide de techniques plus sophistiquées.

On peut en effet pousser plus loin l’analyse quantitative en ne retenant que les mots prononcés au moins dix fois ; plusieurs axes lexicaux commencent à se dégager clairement. Le mot "France" est bien sûr le plus fréquent (50 fois), une fréquence habituelle dans des discours politiques pour l’élection présidentielle (de même que le mot "pays", le troisième le plus cité avec 37 occurrences). Beaucoup plus significatifs sont les mots "avenir" (41 fois cité), "école" (27), "amis" (23), "système" (23), "force" (18), "veux" (16), "promesse" (14), "travail" (14), "peur" (13), "puissance" (12), "agir" (12), "changer" (12), "mieux" (11), "monde" (11), "espoir" (11), "crois" (10), "Europe" (10), "possible" (10), "élèves" (10), "confiance" (10). Le mot "génération"et le mot "générationnelle" ("la fracture générationnelle") apparaissent également dix fois. Les mots "salaires" et "écologie" neuf fois.

Nuage de mots : Cartographie lexicale du discours attaliste

Nuage de mots : Cartographie lexicale du discours attaliste

L’analyse de contenu montre que le discours veut envoyer un message positif, centré sur des valeurs consensuelles comme l’école, mais surtout sur la promesse d’un retour de la France sur le chemin de "l’espoir" et de la "promesse française".

L’analyse de contenu montre que le discours veut envoyer un message positif, centré sur des valeurs consensuelles comme l’école, mais surtout sur la promesse d’un retour de la France sur le chemin de "l’espoir" et de la "promesse française". Le registre du "faire", de l’action, de "l’espoir" est central chez Gabriel Attal qui veut capitaliser sur son passage à l’Éducation nationale et son âge pour incarner la détermination. On retrouve une forte empreinte macroniste, lorsque l’ancien Premier ministre désigne ses adversaires : "mes adversaires, ce sont les marchands de haine, les apôtres du déclin, les artisans de la nostalgie (…) ceux qui veulent assigner les Français à résidence, les mettre dans des cases". Comme chez Emmanuel Macron (une caractéristique identifiée par le linguiste Damon Mayaffre), le discours est parsemé de verbes avec le préfixe "re" : "relancer", "rétablir", "reprendre", "renforcer", "redevenir", "résorber" (3 fois), "réformer", "redorer", "refonder".

Un propos rythmé par l’école, le travail et l’avenir

On peut également s’intéresser au discours prononcé sous l’angle de sa dynamique, ce que l’on appelle ses "tendances". Comme on le voit sur la figure 2, le mots "école", "travail" et "avenir", n’occupent pas qu’une place quantitativement importante dans le discours de Gabriel Attal, ils rythment son discours comme autant de fils directeurs : si l’on découpe le texte en dix segments de taille égale, on remarque que les fréquences relatives (autrement dit le nombre de fois où ces trois mots apparaissent, divisé par le nombre total de mots) du mot "avenir" sont au plus haut en début et en fin de discours tandis que celles des mots "école" et "travail" sont davantage présentes dans le milieu du discours qu’à ses extrémités. C’est donc un trio sémantique autour de "école-travail-avenir" qui caractérise les grandes tendances de ce discours, comme autant de thèmes auxquels se rattachent et de relient les autres.

Mais ce trio sémantique est lui-même relié à d’autres thèmes. On a utilisé ici une méthode d’analyse des "cooccurrences lexicales" visualisées sous forme de réseau sémantique. Ce type d’approche consiste à identifier les mots qui apparaissent fréquemment dans le voisinage d’un terme donné à l’intérieur d’un corpus, grâce au logiciel Voyant Tools, qui s’inscrit dans la tradition de l’analyse distributionnelle du langage, laquelle postule qu’un mot tire une partie de son sens des contextes dans lesquels il apparaît : des mots employés dans des environnements similaires tendent ainsi à partager des proximités sémantiques. Concrètement, on calcule les associations entre un mot central (ici le mot "avenir") et les autres termes présents dans son environnement textuel, généralement à partir d’une "fenêtre de proximité" ou d’une fréquence de cooccurrence à l’intérieur du corpus.

Le résultat prend la forme d’un graphique (figure 2) dans lequel les liens représentent des associations lexicales récurrentes. On ne s’intéresse, dans le cadre de cette méthode qu’à la présence des liens et non à la longueur des segments.

L’évolution des thèmes "avenir", "école" et "travail" au fil du discours

L’évolution des thèmes "avenir", "école" et "travail" au fil du discours

Les cooccurrences lexicales associées au terme "avenir"

Les cooccurrences lexicales associées au terme "avenir"

On voit très clairement à présent que l’ancien Premier ministre a souhaité accentuer la dimension de projection vers "l’avenir" de son discours et que le seul regard vers le passé concerne la valorisation de son action lorsqu’il était au gouvernement. Cette projection vers "l’avenir" reprend incontestablement les grands marqueurs sémantiques du macronisme (valorisation de l’action, optimisme, dépassement des clivages issus d’un monde politique dépassé par les nouveaux enjeux comme l’intelligence artificielle). Même s’il cherche à corriger plusieurs angles morts du macronisme (thème des frontières et de l’immigration, valorisation du dialogue social, fort accent sur les déséquilibres générationnels), les structures sémantiques manifestent la tentative de réinterpréter le "en même temps".

Une "contradiction performative" à résoudre

Coincé entre deux écueils - assumer une forme de rupture sur le fond avec le macronisme ou assumer une décennie passée aux côtés d’Emmanuel Macron - Gabriel Attal se retrouve dans une situation qui n’est pas simple à gérer, ce que les linguistes appellent une "contradiction performative" : c’est en effet le même locuteur qui laisse penser qu’il faut tourner la page du macronisme, tout en étant lui-même un produit de cette page de notre vie politique.

Coincé entre deux écueils - assumer une forme de rupture sur le fond avec le macronisme ou assumer une décennie passée aux côtés d’Emmanuel Macron - Gabriel Attal se retrouve dans une situation qui n’est pas simple à gérer, ce que les linguistes appellent une "contradiction performative".

L’empreinte macroniste du discours attaliste se retrouve particulièrement marquée sur le thème de l’école. L’école a, en effet, joué un rôle central dans le projet macroniste de départ, celui fondé sur l’autonomie, l’émancipation et le progressisme. Avec l’Europe, le thème de l’école et de son rôle émancipateur constituait en effet l’un des ciments unissant la première génération des macronistes. Ce thème joue dans le discours du 30 mai un rôle très important également. On peut d’ailleurs le voir en analysant l’ensemble du discours à l’aide des puissantes techniques de l’analyse géométrique des données, notamment l’analyse des correspondances des données textuelles. Pour ce faire, nous avons découpé le discours en segments de taille égales ou presque, au total 45 segments (d’autres découpes du texte ont été testées, par exemple en 20 ou 30 segments, ce qui ne remet pas en cause fondamentalement les analyses.)Nous avons ensuite analysé le "tableau lexical" des données qui croise ces 45 segments par leurs mots, après lemmatisation du corpus. Au total, ce sont 138 mots qui ont été retenus pour l’analyse.

Le "Attal de gouvernement" contre le "Attal candidat"

L’analyse géométrique des données de ce corpus montre que plusieurs dimensions organisent le discours. Nous ne retenons ici que les deux premières, les plus significatives : la première dimension oppose des mots comme "salaires", "productivité", "net", "travail", "dialogue social", "partenaires sociaux", "innovation", "chômage" à des mots comme "avenir", "espoir", "engagement", "école", "élèves", "peur", "extrêmes", "croire", "respecter", "énergie", "déclin", "amis", "adversaires", "briser". Cette première dimension du discours oppose une vision de la gestion socio-économique, employant un vocabulaire économique, voire technocratique - celui des politiques publiques - à un univers sémantique beaucoup plus axé sur un récit national, plus émotionnel et mobilisateur, basé sur une projection d’avenir. Tout se passe comme si cette première dimension opposait le "Attal de gouvernement" au "Attal candidat".

La seconde dimension oppose des mots comme "France", "nation", "frontières", "république", "engagement", "campagne", "combat", "déclin", "adversaires", "défendre" ou encore "extrêmes" à des mots comme "salaires", "retraite", "école", "élèves", "enfant", "vie", "peur", "espoir", "mieux", "croire" ou "vouloir". Cette seconde dimension semble ainsi opposer deux registres du discours : l’un tourné vers la confrontation politique, la mobilisation de la campagne électorale qui débute ; l’autre davantage centré sur les préoccupations quotidiennes, les conditions de vie, les attentes sociales et les affects collectifs. Le premier registre dramatise la situation politique française menacée par les "extrêmes", les "adversaires", le risque du "déclin" et de blocage du pays, dramatisation qui appelle une mobilisation, un "combat" et un "engagement" collectif. Le second registre renvoie davantage à la proximité et à la réparation sociale, centré sur les inquiétudes, les aspirations et les expériences concrètes des individus. Tout se passe comme si cette seconde dimension opposait une forme de dramatisation politique à un registre de mots qui se veulent plus empathiques, davantage orientés vers la protection et la proximité avec les expériences vécues.

On peut représenter dans un plan factoriel ces deux premières dimensions (en ne faisant figurer que les mots plus caractéristiques), qui montrent parfaitement les trois univers sémantiques et lexicaux du discours prononcé par Gabriel Attal le 30 mai : la productivité, les salaires (d’autres mots comme "net" également ou "dialogue social") d’une part, l’école et les chantiers d’avenir d’autre part, les adversaires de ce projet qui misent sur le déclin et le pessimisme enfin.

Cartographie factorielle des univers sémantiques du discours de Gabriel Attal

Cartographie factorielle des univers sémantiques du discours de Gabriel Attal

Conclusions

Les analyses statistiques ont un immense mérite : elles permettent d’objectiver les choses. Les choix méthodologiques ont bien sûr une influence sur les résultats quantitatifs, et d’autres choix pourraient produire d’autres analyses que celles présentées ici. Cependant, les méthodes que nous avons employées sont assez robustes et permettent de faire ressortir les grandes structures narratives des discours politiques.

En ce qui concerne celui prononcé par Gabriel Attal le 30 mai, on peut tirer une première série des conclusions : même interprétée différemment et dans un tout autre contexte, on retrouve bien dans la narration "attaliste" l’un des ressorts fondamentaux de la narration macroniste : l’opposition entre les forces du mouvement, qui incarnent l’optimisme et l’avenir et les extrêmes qui incarnent le déclin et la paralysie alors que le monde bouge. Le discours du 30 mai de Gabriel Attal apparaît ainsi comme une intéressante tentative de reformulation du macronisme pour tenter de s’en dégager. Nous ne sommes qu’au début de la campagne et nul doute que les prochains discours de Gabriel Attal, comme ceux des autres candidats, permettront d’enrichir la proposition et la vision initiale développée le 30 mai. Mais une importante question se pose à l’ancien Premier ministre : le moule n’a-t-il pas été trop abimé par dix ans de promesses (parfois déçues) pour rendre crédible l’audacieux pari de (re)naissance proposé l’un des figures les plus emblématiques du macronisme ?

On retrouve bien dans la narration "attaliste" l’un des ressorts fondamentaux de la narration macroniste : l’opposition entre les forces du mouvement, qui incarnent l’optimisme et l’avenir et les extrêmes qui incarnent le déclin et la paralysie alors que le monde bouge.

Il faut en tout cas espérer que la salve des premiers discours de cette campagne permette de belles confrontations discursives et sémantiques, alors que la défiance des citoyens à l’égard de la politique n’a jamais été aussi forte qu’en cette fin de "décennie Macron". Le risque est grand que le pays n’écoute que de loin ces discours alors que les inquiétudes sur le front du contexte international, des déficits, des inégalités et des dysfonctionnements de notre système politique sont à des niveaux exceptionnels.


Copyright image : Lou BENOIST / AFP
Gabriel Attal le 30 mai à Paris.

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