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Venezuela : avec la doctrine Donroe, les États-Unis vont-ils perdre l'Amérique latine ?

Venezuela : avec la doctrine Donroe, les États-Unis vont-ils perdre l'Amérique latine ?
 Alberto Maresca
Auteur
Chercheur en relations internationales - Amérique latine et caribéenne

En Amérique latine, la capture du dirigeant Maduro a été diversement accueillie et même certains dirigeants, en accord avec la ligne MAGA qui prévaut à Washington, répugnent à l'alignement monolithique avec les États-Unis. En choisissant de s’affirmer par la force via la "doctrine Donroe", Donald Trump n'oublie-t-il pas trop vite les alternatives stratégiques qui demeurent possibles pour les pays d'Amérique latine ?

Avec ce qui restera comme le premier bombardement aérien d'une capitale sud-américaine de l'histoire contemporaine et la capture de Nicolás Maduro, Washington a franchi un seuil : l'opération "Absolute Resolve" au Venezuela, le 3 janvier dernier, a remodelé la politique américaine sur le continent. Les conséquences matérielles de cette intervention perdurent, mais ce sont les répercussions politiques et diplomatiques sur les relations entre les États-Unis et l'Amérique latine qui doivent retenir l’attention. Le transfert d’un Maduro accusé de trafic de drogue à New York, sous la garde de la DEA (Drug Enforcement Administration), n’est que le début d’une nouvelle phase politique.

Au moment où la Chine continue d'étendre son empreinte financière et ses investissements en faveur d’infrastructures à travers l'Amérique latine, le choix par Washington d'une action militaire unilatérale en dehors des cadres juridiques internationaux établis a d’importantes implications stratégiques. Plutôt que de freiner l'influence de Pékin, la posture interventionniste de Trump risque de conforter la rhétorique chinoise d'une dénonciation de la démesure impériale américaine et d'encourager les gouvernements latino-américains à approfondir leur coopération avec Pékin.

La posture interventionniste de Trump risque de conforter la rhétorique chinoise d'une dénonciation de la démesure impériale américaine.

Les gouvernements latino-américains, qui n'ont pas réussi à s'entendre sur une condamnation commune de la violation de la souveraineté vénézuélienne dans le cadre de la CELAC (Communauté d'États latino-américains et caraïbes), sont divisés.

D’un côté, plusieurs dirigeants, notamment l'Argentin Javier Milei, le Salvadorien Nayib Bukele, l'Équatorien Daniel Noboa et le Paraguayen Santiago Peña sont alignés avec la Maison Blanche. Leurs administrations ont adopté des orientations de politique étrangère conservatrices de rejet du régionalisme latino-américain et d’un alignement explicite avec l'exécutif républicain à Washington. Dès après le 3 janvier, le secrétaire d'État Marco Rubio a d’aileurs entamé des conversations bilatérales avec l'Argentine et l'Équateur pour s'assurer de leur soutien à l'opération militaire. De l’autre, le Brésil, la Colombie, le Chili, le Mexique et l'Uruguay, soutenus par l'Espagne, ont critiqué publiquement le bombardement de Caracas par les États-Unis et le retrait forcé de Maduro, se distanciant ainsi de l'approche de Washington.

Malgré ces réactions diplomatiques contrastées, un point fait consensus : l'idée de sphères d'influence, selon laquelle les États-Unis seraient légitime à exercer une hégémonie complète sur l'Amérique latine, est rejetée. La région réaffirme sa souveraineté, et cela intéresse l’Europe dès lors que, si le cas vénézuélien cautionnait un ordre mondial de pré-carré stratégique, cela pourrait légitimer une éventuelle intervention au Groenland. Ajoutons que, comme l'a rappelé Celso Amorim, conseiller en politique étrangère du Brésil, les pays latino-américains disposent d’alternatives qui les dispensent de se soumettre à la volonté de la Maison Blanche : un rapprochement avec la Chine, l'UE, l'Inde ou d'autres partenaires mondiaux apparaît d’autant plus crucial, tant pour des raisons économiques que pour des raisons de sécurité.

Plus largement, les réactions internationales ont révélé la pertinence croissante de la diversification diplomatique pour l'Amérique latine. L'Union africaine a fait partie des premières organisations internationales à exprimer son inquiétude face à la crise vénézuélienne. En leur nom propre, certains gouvernements du continent africains - le Bénin, le Ghana, la Namibie, l'Afrique du Sud, l'Iran, le Qatar et la Turquie - ont également appelé à la retenue et à la cessation des hostilités. Malgré leur poids limité, ces déclarations ont une valeur symbolique qui ne doit pas être sous-estimée. Le Sud global s’est en moyenne averé plus virulent dans son opposition à l'intervention américaine que les gouvernements latino-américains eux-mêmes. La politique étrangère du second mandat de Trump a ainsi involontairement favorisé un sentiment de solidarité politique entre l'Amérique latine et d'autres régions du Sud global, en particulier dans les cas où les actions de Washington étaient perçues comme unilatérales et déstabilisatrices.

L'Union africaine a fait partie des premières organisations internationales à exprimer son inquiétude face à la crise vénézuélienne.

En maintenant une pression politique explicite, Trump a réuni une coalition de dirigeants latino-américains de droite qui appuient son action au Venezuela et le soutiennent dans ses menaces à l’encontre de présidents de gauche (notamment le Colombien Gustavo Petro). Derrière ce succès, se cache une réalité plus complexe.

La Chine est toujours largement présente dans la région, et le Sud global a continué à étendre ses relations diplomatiques, commerciales et financières avec l'Amérique latine, quelle que soit l’orientation idéologique des États considérés. Le Paraguay l’illustre bien : le pays a beau être l'un des alliés les plus fiables de Trump, il veille à diversifier ses alliances, en se positionnant par exemple comme le principal interlocuteur de Tachkent en Amérique du Sud.

Trump, en s'appuyant sur une diplomatie coercitive justifiée par la lutte contre les stupéfiants, veut proposer une réinterprétation contemporaine de la Doctrine Monroe de 1823, qui serait une "Doctrine Donroe". En réalité, si l’intervention à Caracas a démontré la capacité continue des États-Unis à exercer une puissance militaire massive, elle a également amplifié les fractures politiques existantes, affaibli les mécanismes de consensus régionaux et accéléré les débats sur la souveraineté et l'autonomie stratégique. Même parmi les États d’Amérique latine qui sont des alliés proches des États-Unis, la stratégie qui prédomine est celle de la "couverture des risques" [hedging], soit la recherche d’un multi-alignement agile, révélant une réticence persistante à s'aligner exclusivement sur Washington. La récente conversation entre Petro et Trump, après la menace d'intervention militaire contre la Colombie également, suggère que certains pays ne sont pas disposés à se laisser dicter leurs actions par la Maison Blanche. Des politiciens idéologiquement conservateurs, dont le nouveau président élu du Chili, José Antonio Kast, ont dénoncé à bas bruit l'intervention au Venezuela. Le choix de placer Delcy Rodríguez, une chaviste de longue date, à la présidente par intérim du Venezuela, ne les arrange guère : loin d'être un changement de régime, il risque de ne pas faire évoluer la situation politico-économique du Venezuela. Le programme de Kast, qui souhaite déporter massivement les migrants vénézuéliens du Chili vers leur pays d'origine, sera impossible à réaliser.

L’intervention à Caracas a démontré la capacité continue des États-Unis à exercer une puissance militaire massive, elle a également amplifié les fractures politiques existantes, affaibli les mécanismes de consensus régionaux et accéléré les débats sur la souveraineté et l'autonomie stratégique.

Ainsi, le retour à une interprétation militarisée de la Doctrine Monroe n'a pas conduit au regain de clarté stratégique escompté mais a exposé les contradictions d'un projet se voulant hégémonique dans un contexte où les alternatives sont facilement disponibles. L'Amérique latine d'aujourd'hui n'est ni uniformément alignée sur Washington, ni uniformément opposée à elle

Elle navigue dans un environnement international complexe où elle peut choisir de se diversifier, de coopérer de manière sélective et de contester l’autorité des États-Unis. Dans ce contexte, la puissance américaine reste significative mais de plus en plus conditionnelle et contrainte par les pratiques interventionnistes pourtant censées réaffirmer sa force… 

Copyright image : Federico PARRA / AFP

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