Rechercher un rapport, une publication, un expert...
La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne
Imprimer
PARTAGER

Qui a peur du Grand Méchant Marché Carbone ? 3 scénarios pour le futur de l’ETS européen

Qui a peur du Grand Méchant Marché Carbone ? 3 scénarios pour le futur de l’ETS européen
 Joseph Dellatte
Auteur
Responsable de projets et Expert Résident - Climat et énergie

En Europe, le prix du carbone est d'environ 80 dollars la tonne ; il varie en Chine entre 8 et 14 dollars. Le Système d'échange de quotas d'émissions (ETS) de l’UE, où l’énergie reste plus chère qu'ailleurs, a fait des émules. Afin de rester compétitifs, ne faut-il pas baisser le prix du carbone, voire supprimer l’ETS ? Contre le court termisme et le simplisme de certaines approches, Joseph Dellatte revient sur l’impact de l’ETS et du MACF (Mécanisme d’ajustement Carbone aux frontières) et montre en quoi ils constituent des moteurs de compétitivité, essentiels pour le climat mais aussi pour l’industrie. Loin d'être abandonné, l’ETS doit monter en puissance et mettre ses recettes au service du financement de la décarbonation industrielle.

Haro sur l’ETS européen : les raisons du malaise

Le système d'échange de quotas d'émission de l'Union européenne (EU-ETS) est la pierre angulaire de la stratégie climatique européenne depuis son lancement en 2005. Il fixe les émissions de CO2 à un certain plafond, divisé en quotas négociables ; les entreprises doivent acheter un quota pour chaque tonne de CO₂ qu'elles émettent. Un tel mécanisme oblige les pollueurs à payer pour leurs émissions, internalise le coût du carbone dans les décisions commerciales et offre une certaine flexibilité grâce aux échanges de quotas, de sorte que les réductions ont lieu en priorité là où elles sont les moins coûteuses.

L’avantage de l’ETS est sa neutralité technologique (il ne prescrit pas la manière de réduire les émissions, mais crée uniquement un signal de prix) et sa rentabilité (en théorie, il permet de réduire les émissions au moindre coût global pour l'économie, avec un impact limité sur les finances publiques).

L’EU-ETS a permis de réduire considérablement les émissions dans les secteurs couverts : en 2023, les émissions des centrales électriques et de l'industrie lourde européennes avaient baissé d'environ 47 % par rapport à 2005.

Face aux divers outils de décarbonation, l'Europe a parié sur un signal de prix du carbone, qui encouragerait la transformation et stimulerait l'innovation verte, sans favoriser certains acteurs plutôt que d'autres. Des études ont montré que l’ETS a contribué à une augmentation des brevets liés à la transition vers le net-zéro et à une innovation progressive dans les industries concernées.

Pendant des années, l’ETS a pâti de prix bas (en raison d'une surallocation et de crises économiques), ce qui a retardé son impact. Des réformes (telles que la réserve de stabilité du marché) ont finalement resserré l'offre, et les prix du carbone sont passés de moins de 10 euros il y a quelques années à environ 80 euros la tonne récemment (voir plus de 100 euros lors du pic de 2023). Cela a renforcé le signal en faveur de la décarbonation, mais a de fait augmenté les coûts pour les industries européennes.

Alors que les ambitions climatiques deviennent une réalité tangible, les réactions politiques se sont intensifiées : les entreprises et certains États membres s'inquiètent des charges supplémentaires imposées par l’ETS, auxquelles la concurrence étrangère n’est pas soumise. Au nom de la compétitivité industrielle, certains se demandent si le leadership climatique européen est tenable, dans un contexte de rivalité économique mondiale et de profonde disparités des coûts énergétiques et climatiques.

Le présent document examine trois scénarios de réforme pour le système d'échange de quotas d'émission de l'UE et évalue leurs implications pour les ambitions climatiques et la compétitivité industrielle de l'Europe.

Points clés et conclusions politiques
  • La tarification du carbone s'est mondialisée, mais l’EU-ETS reste particulièrement strict en termes de niveau de prix, de couverture sectorielle et d'ambition.
  • La plupart des marchés du carbone hors UE protègent délibérément leur industrie nationale par des prix bas, des allocations gratuites ou une portée limitée.
  • Cette asymétrie crée un risque réel pour la compétitivité de l'industrie européenne, aggravé par des coûts énergétiques structurellement plus élevés en Europe.
  • Cette asymétrie crée un risque réel pour la compétitivité de l'industrie européenne, aggravé par des coûts énergétiques structurellement plus élevés en Europe, notamment dans le cadre du Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières.
  • Affaiblir le MACF ou prolonger les quotas gratuits romprait cet équilibre et saperait la crédibilité de la politique de l’Union.
  • La suppression de l’ETS apporterait un soulagement à court terme, mais détruirait la sécurité des investissements, la crédibilité climatique et les incitations à l'innovation.
  • Un ETS dégradé reproduirait les échecs passés : prix bas, décarbonation lente et stagnation industrielle.
  • La seule voie viable consiste à poursuivre la montée en puissance de l’ETS et du MACF tout en augmentant le soutien à l'industrie pour sa décarbonation.
  • Les recettes de l’ETS devraient être anticipées et réinvesties dans des outils de décarbonation industrielle à grande échelle (par exemple, à travers des CCfD [Carbon contracts for difference] ou un soutien à des marchés pilotes).
  • La compétitivité doit être repensée : il ne s’agit plus de produire à faible coût et à forte intensité carbone mais d’entrer dans une logique de leadership dans les technologies industrielles à faible émission de carbone.
Qui a peur du Grand Méchant Marché Carbone ? 3 scénarios pour le futur de l’ETS européen (15 pages)Télécharger
Recevez chaque semaine l’actualité de l’Institut Montaigne
Je m'abonne