AccueilExpressions par Montaigne[Le monde vu d’ailleurs] - Conférence sur la Sécurité : l’UE en quête de sa souverainetéLa plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne Europe Sécurité et défense18/02/2026ImprimerPARTAGER[Le monde vu d’ailleurs] - Conférence sur la Sécurité : l’UE en quête de sa souverainetéAuteur Bernard Chappedelaine Ancien conseiller des Affaires étrangères Découvreznotre série Le monde vu d'ailleursLes États-Unis ont rappelé leur volonté de se désengager du continent européen lors de la Conférence de Munich sur la Sécurité. Le ton plus feutré du secrétaire d’État Marco Rubio reprend sur le fond la fermeté de J.D. Vance un an avant. Dans ce contexte, les Européens prennent de plus en plus conscience de l’impératif d’affirmer leur souveraineté stratégique, mais aussi économique et technologique. Des décisions sont attendues dans ces domaines lors du prochain Conseil européen. Une prise de conscience progressive de la nécessaire souveraineté européenneUne année s’est écoulée depuis le discours controversé de J.D. Vance devant la conférence sur la sécurité de Munich (MSC), observe l’Irish Independent. Cette intervention, rappelle le quotidien, avait stupéfié les Européens et dissipé tous les doutes : les États-Unis entendaient désormais suivre leur propre voie, comme l’ont montré par la suite les droits de douane imposés par Donald Trump, ses revendications sur le Groenland et la Stratégie de sécurité nationale, publiée à la fin de l’année dernière. Marco Rubio, qui conduisait cette année l’importante délégation américaine, s’est voulu plus conciliant sur la forme, notent les commentateurs, ce qui a pu rassurer l’auditoire ("avez-vous entendu le soupir de soulagement ?", lui a demandé Wolfgang Ischinger, président de la MSC après son intervention) mais, sur le fond, les demandes de l’administration Trump sont inchangées. Au-delà des apparences, l’intervention du Secrétaire d’État n’a rien de rassurant pour les Européens, "les discours de Rubio et de Vance sont les deux faces d’une même pièce", affirme Nathalie Tocci. Également présent à Munich, Elbridge Colby, l’influent secrétaire d’État adjoint à la Guerre, a appelé à mettre en place une "OTAN 3.0", au sein de laquelle les Européens assumeraient une part nettement plus importante des dépenses de défense pour permettre aux États-Unis de se concentrer sur d’autres théâtres, rapporte Politico.Ce nouveau partage du fardeau est d’ores et déjà une réalité pour ce qui est de l’aide à l’Ukraine, souligne le blog de la LSE. Depuis le printemps 2025, le soutien des États-Unis s’est tari. D’un montant de 177,5 Mds€, l’assistance européenne dépasse celle fournie par Washington, mais cet effort se traduit par une dépendance plus forte envers les livraisons d’armes américaines, puisque, de 2020 à 2024, les importations européennes d’armes américaines ont augmenté de 155 % par rapport à la période antérieure (2015-2019). Dans le cadre du programme PURL ("Prioritised Ukraine Requirements List") de l’OTAN, les gouvernements européens et leurs alliés se sont engagés à acheter pour un montant de 4 Mds $ d’armes aux États-Unis et à augmenter leurs achats pour améliorer l’interopérabilité au sein de l’OTAN. Les Européens se sont employés à réduire leur dépendance envers l’énergie russe, mais ils ont accru leurs achats de gaz (GNL) et de pétrole aux États-Unis.Les deux-tiers des personnes interrogées pour le dernier Eurobaromètre estiment que l’UE est une zone de stabilité dans un monde troublé.À lire les différentes enquêtes d’opinion publiées ces dernières semaines, les citoyens européens sont conscients de cette nouvelle donne géopolitique. Les deux-tiers des personnes interrogées pour le dernier Eurobaromètre estiment que l’UE est une zone de stabilité dans un monde troublé. 83 % considèrent qu’elle doit accroître son indépendance économique et diversifier ses relations commerciales avec le monde entier.79 % se déclarent favorables à une politique de défense et de sécurité européenne commune. De même, l’euro bénéficie d’un niveau de soutien historique, dans l’UE (74 %) et au sein de la zone euro (82 %). Selon les résultats d’un sondage commandé par Politico, les États-Unis sont désormais largement perçus comme un allié non fiable et leur image s’est nettement dégradée, notamment en Allemagne, en France et au Royaume-Uni. La moitié des Allemands juge que les États-Unis ne partagent plus leurs valeurs, seuls 18 % estiment qu’ils défendent la démocratie. Les citoyens européens sont nettement en avance par rapport à leurs gouvernements et aux discours officiels, conclut Luuk van Middelaar, convaincu que le "consensus transatlantique s’est brisé". L’évolution est notable, y compris en Pologne, pays traditionnellement tourné vers les États-Unis, où selon un sondage récent, 53 % des personnes interrogées ne considèrent plus les États-Unis comme un allié. En se rendant au Conseil européen informel, Donald Tusk a souligné que son pays demeurerait "l’allié fiable" de Washington, mais ne serait jamais "son vassal". Sur fond de tensions avec le Président Nawrocki, proche de Donald Trump, qui s’est inquiété du prêt de 44 Mds€ sollicité par le gouvernement polonais auprès de l’UE pour l’acquisition d’armements européens, le Premier ministre polonais a déclaré "ne pas comprendre totalement les inquiétudes" de Karol Nawrocki et espéré qu’elles n’auguraient pas d’un veto présidentiel. Autre dirigeante d’un pays traditionnellement proche des États-Unis, la Première ministre danoise a souligné dans un entretien au Financial Times l’urgence pour les Européens d’adopter un nouvel état d’esprit en matière de dissuasion et de défense afin de pouvoir "survivre dans un désordre global où c’est la force qui prime avant tout". "Une Europe qui est incapable et qui n’est pas désireuse de se défendre elle-même disparaîtra à un certain moment", avertit Mette Frederiksen. Les divergences entre EuropéensDans ce contexte, l’intervention de Friedrich Merz à Munich était très attendue. Comparée aux autres grands pays européens (France, Royaume-Uni), l’Allemagne demeure assez stable politiquement et économiquement, observent Claudia Major et Jana Puglierin. Berlin va bientôt devenir la première puissance militaire sur le plan conventionnel, ce que certains redoutent, alors qu’il s’agit d’une évolution souhaitée par les Baltes et les Scandinaves. Devant la MSC, tout en indiquant que les Européens devaient renoncer à leur attitude de dépendance, le Chancelier allemand a pris soin de ne pas tirer un trait sur le partenariat avec les États-Unis, qui recèle un "grand potentiel", note die Zeit. L’hebdomadaire de Hambourg résume son message en quatre points : les Européens doivent se réarmer, se concentrer sur l’essentiel, bâtir un nouveau partenariat transatlantique et nouer des partenariats globaux. Friedrich Merz a également indiqué avoir engagé des discussions confidentielles avec la France sur la dissuasion nucléaire. Toutefois, notent les correspondants de la FAZ, il n’a pas repris une précision qui figure dans la version de son intervention publiée par la revue Foreign Affairs, ("nous espérons nous mettre d’accord dès cette année sur les premières mesures concrètes"). Le quotidien de Francfort relève à ce propos que Boris Pistorius (SPD), le ministre fédéral de la Défense, a mis en garde contre l’ouverture d’une discussion susceptible de remettre en question la garantie américaine qui, d’après lui, reste solide. Au sein même de la CDU, Johann Wadepuhl, ministre fédéral des Affaires étrangères, et Armin Laschet, président de la commission des Affaires étrangères du Bundestag, ont eux aussi fait état de leurs doutes sur l'urgence d'un débat sur la dissuasion nucléaire. À juste titre, a ajouté Johann Wadepuhl, le président Macron évoque régulièrement l’aspiration à une souveraineté européenne mais, à la différence de l’Allemagne, qui accomplit un effort budgétaire important en matière de défense, les efforts de la France dans ce domaine demeurent selon lui insuffisants. De tels propos, rapporte la Süddeutsche Zeitung, suscitent de vives réactions à Paris. Autre irritant entre Berlin et Paris, "l’avion du futur" (SCAF), projet emblématique de la relation franco-allemande, vient d’être mis en question par le Chancelier Merz. Emmanuel Macron estime pour sa part qu’il serait "incompréhensible" au vu des défis stratégiques auxquels l’UE est confrontée que "les divergences industrielles ne soient pas surmontées", rapporte die Zeit. Tout en indiquant que les Européens devaient renoncer à leur attitude de dépendance, le Chancelier allemand a pris soin de ne pas tirer un trait sur le partenariat avec les États-Unis.Alors que, depuis des années, la France appelle ses partenaires européens à acquérir une "autonomie stratégique", Christoph von Marschall exprime les interrogations d’une partie de la classe politique allemande en estimant que, désormais, "la France est plus une partie du problème que de la solution" et l’éditorialiste d’évoquer les blocages politiques actuels, la hausse de la dette, qui, bien plus que la Grèce en son temps, pourrait mettre en danger la stabilité de la zone euro, les demandes excessives des industriels français de l’armement (SCAF…) et la perspective d’une arrivée au pouvoir du RN.Le troisième "sommet industriel européen", réuni à Anvers le 11 février, a abouti à un diagnostic partagé sur les difficultés économiques dont souffre l’UE - énergie chère, bureaucratie et concurrence de la Chine et des États-Unis - sans cependant que les remèdes fassent consensus, en particulier entre Berlin et Paris, note Euractiv. Les Européens sont en effet divisés sur la question de la souveraineté, analyse une note de Chatham House mais, assure le think-tank, une synthèse est possible entre ceux (France) qui plaident pour une plus forte intégration et ceux (Allemagne, Italie) qui critiquent l’excès de centralisation et déplorent une croissance atone. Ces questions de la compétitivité et de la souveraineté européennes ont été abordées le lendemain par les chefs d’État et de gouvernement de l’UE réunis lors d’un Conseil européen informel à Alden Biesen (Belgique), à quelques kilomètres de Maastricht, ville symbole d’avancées décisives dans la construction européenne, rappelle Politico. "Il n’y a jamais eu d’époque plus propice à ce que les dirigeants européens utilisent le désir des citoyens européens de voir l’UE plus active", souligne Alberto Alemanno, expert des questions européennes, cité par l’agence AP. Anciens Premiers ministres italiens, auteurs de rapports importants en 2024, Enrico Letta et Mario Draghi étaient invités à ces discussions. Mario Drgahi a souligné, il y a quelques jours, que "l’ordre économique actuel est mort, l’UE risque la subordination, la division et la désindustrialisation tout à la fois" et appelé à passer de "la confédération à la fédération". "Alors que l’UE est confrontée à des défis existentiels et risque d’être broyée dans un monde de grandes puissances, Macron et Merz sont en désaccord sur des questions politiques importantes" et leur querelle "paralyse l’UE", déplore le Handelsblatt.L’entretien accordé par le président de la République à plusieurs journaux européens, dans lequel il plaide en faveur d’une capacité commune d’endettement européen, illustre à nouveau ces divergences, relève Euractiv. Un "diplomate allemand" anonyme a réagi sans délai en estimant que cette proposition - qui recueille le soutien de Giorgia Meloni, mais aussi désormais du président de la Bundesbank - est une "manœuvre de diversion" qui ne répond pas aux problèmes urgents, à savoir la nécessité de réformes structurelles et l’achèvement du marché intérieur. C’est pourquoi, relève l’agence Bloomberg, dans une volonté d’afficher leur unité, Friedrich Merz et Emmanuel Macron sont arrivés de conserve au château d’Alden Beisen et se sont adressés conjointement à la presse. Néanmoins, les divergences persistent sur nombre de sujets, dont la FAZ dresse l’inventaire, notamment sur la "préférence européenne", explique le Guardian, le Chancelier privilégie une définition plus large ("made with Europe") que celle défendue par Emmanuel Macron ("made in Europe").Des décisions attendues prochainement en matière économique et stratégiqueÀ Alden Beisen, les divergences traditionnelles entre dirigeants européens se sont manifestées. Ceux-ci se sont néanmoins mis d’accord sur la nécessité d’une action immédiate, relèvent Carsten Brzeski et Bert Colijn, experts de la Banque ING. Une feuille de route devrait être présentée au Conseil européen des 19-20 mars. D’ores et déjà, un consensus s’est dégagé sur des mesures dans plusieurs secteurs essentiels, expliquent Politico et Reuters. L’accord concerne en premier lieu l’utilisation de l’épargne des Européens pour des investissements dans des secteurs stratégiques. Des sommes considérables sont en jeu - plus de 10 000 Mds€ - dont une partie (300 Mds€ chaque année) est aujourd’hui investie aux États-Unis. Ursula von der Leyen a fait état d’un accord pour mettre en œuvre la première phase de "l’Union de l’épargne et des investissements" d’ici le mois de juin, ce qui marquerait une étape vers la création d’un marché des capitaux unique.L’accord concerne en premier lieu l’utilisation de l’épargne des Européens pour des investissements dans des secteurs stratégiques. Des sommes considérables sont en jeu - plus de 10 000 Mds€ - dont une partie (300 Mds€ chaque année) est aujourd’hui investie aux États-Unis.La présidente de la Commission s’est aussi engagée à examiner la question descoûts élevés de l’énergie, notamment le système d’échange de quotas d’émissions de CO2, réforme réclamée par certains États-membres. Elle devrait présenter en mars une proposition de réforme du marché de l’électricité et du gaz. Le président du Conseil européen António Costa a quant à lui indiqué qu’un "large accord existe sur la nécessité de protéger et de renforcer certains secteurs", citant la défense, l’espace, les technologies propres, le quantique, l’IA et le système de paiements. De nouvelles lignes directrices sur les fusions seront présentées pour favoriser l’émergence de champions européens dans des secteurs stratégiques, comme les télécommunications. La Commission devrait également mettre en œuvre des mesures de simplification administrative afin d’éviter la surtransposition ("goldplating") des directives et privilégier les règlements, qui sont d’application directe dans les États-membres. Il s’agit aussi d’économiser 15 Mds€ par an. Ursula von der Leyen a également annoncé la création d’un 28e régime juridique ("EU. Inc"), qui facilitera la création rapide d’entreprises de droit européen, en complément des régimes nationaux. Pour mener à bien ces réformes et surmonter les objections de certains États-membres, la présidente de la Commission a évoqué la possibilité de recourir au mécanisme de "coopération renforcée" prévu par les traités, qui permet à 9 États membres au minimum de lancer des initiatives, ce qui évoque le projet d’une "UE à deux vitesses". Ces formats flexibles ont des avantages, admet Nicolai von Ondarza, mais ils doivent s’inscrire dans le cadre des institutions européennes et rester ouverts aux autres États-membres intéressés, car l’objectif d’une "Europe à géométrie variable" est de renforcer l’UE dans son ensemble. Copyright image : Ludovic MARIN / AFPImprimerPARTAGERcontenus associés 16/02/2026 Lettre de Munich - Les faux semblants transatlantiques Michel Duclos 26/01/2026 Davos 2026 ou l’agonie d’un monde Michel Duclos