AccueilExpressions par MontaigneDavos 2026 ou l’agonie d’un mondeLa plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne Europe26/01/2026ImprimerPARTAGERDavos 2026 ou l’agonie d’un mondeAuteur Michel Duclos Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie La réunion du World Economic Forum du 19 au 23 janvier à Davos est l'occasion, pour Michel Duclos, d'une analyse en forme de nécrologie : il s'agit de constater le décès de l'ordre libéral et de la relation transatlantique. Comment se traduit la tentative de résistance des Européens et que retenir du retournement du président des États-Unis sur le Groenland ? Quels sont les enjeux qui entourent son nouveau Board of Peace, concurrent de l'ONU voire du G7 ? Cartographie des nouveaux axes selon lesquels le monde est en train de se réorganiser.C’est à une chanson d’autrefois, une chanson de Charles Aznavour, que l’on songe pour évoquer l’atmosphère de l’édition 2026 du Forum de Davos (22-23 janvier) : "ils sont venus, ils sont tous là…". Affluence record en effet pour un événement que l’on disait en déclin : soixante chefs d’État et mille CEO, avec une guest star, Donald Trump et une "vedette américaine", Mark Carney, le Premier ministre canadien, sans compter un impressionnant casting de dirigeants européens ou autres.Énigme au lecteurOn connaît la suite de la chanson : "ils sont tous là, car elle va mourir, la mama". De quelle figure maternelle entourait-on l’agonie à Davos cette année ? On laissera le lecteur choisir entre une gamme de réponses possibles : l’ordre libéral international issu de la Seconde Guerre mondiale, le monde occidental, la relation transatlantique, avec en toute hypothèse, en facteur commun pour ainsi dire, le rôle traditionnel des États-Unis comme puissance hégémonique sinon toujours bienveillante du moins ayant le sens de ses responsabilités mondiales.Deux développements en particulier ont illustré ce singulier "moment Davos 2026". D’abord le retournement du président des États-Unis sur le Groenland. Il y avait de quoi avoir le tournis : Trump arrive en fulminant des hausses de droits de douanes contre les États européens qui ont osé envoyer des éléments militaires dans l’immense île arctique, il réaffirme dans un discours encore plus décousu que d’habitude sa volonté inébranlable d’obtenir la propriété de celle-ci, il annonce en même temps renoncer à l’option militaire, puis quelques heures plus tard il fait état d’un "accord-cadre" conclu avec le secrétaire général de l’OTAN sur une base non précisée, mais dont on comprend qu’elle est très en deçà des exigences initiales de la Maison-Blanche.À Washington, des trumpologues avertis indiquent que l’on a un exemple de la méthode de négociation du locataire de la Maison-Blanche : déstabiliser le partenaire pour obtenir un "bon deal".À Washington, des trumpologues avertis indiquent que l’on a un exemple de la méthode de négociation du locataire de la Maison-Blanche : déstabiliser le partenaire pour obtenir un "bon deal". Si tel est le cas, le coût de ladite méthode, en termes de crédibilité, paraît élevé.D’autres facteurs ont pu jouer un rôle : le non-soutien de l’opinion américaine, sondage après sondage ; la réaction des marchés (cf. le cours de la bourse en baisse), entraînant une correction de la politique de l’Administration, suivant exactement ce qui s’était passé après le "Liberation day" (annonces unilatérales le 2 avril 2025 de droits de douanes massivement rehaussés) ; enfin, la réaction européenne, opposant la menace à la menace avec l’évocation du "dispositif anti-coercition", jusqu’ici jamais utilisé par Bruxelles, si l’administration américaine persistait dans son intention de passer en force.Soyons sans ambiguïté : rien ne prouve que l’élément décisif dans le retournement de Trump ait été le facteur européen ; rien n’assure que les 27 auraient vraiment pu mettre en œuvre les contre-menaces évoquées par certains d’entre eux (à commencer par les Français) ; et surtout, tout laisse penser que le feuilleton groenlandais connaîtra d’autres épisodes, d’où naîtront d’autres tensions. D’ores et déjà cependant, un "effet défense du Danemark" a modifié le jeu des uns et des autres ou en tout cas celui des Européens. Ceux-ci constatent qu’avec un peu de courage, ils ont pu obtenir au moins un recul de Washington. Ils s’aperçoivent aussi qu’un minimum de répartition des rôles, au lieu de la cacophonie habituelle, renforce leur efficacité : la Commission a joué sa partition, les "durs" avec le Président Macron en avant-garde ont joué la leur, le Parlement européen a reporté la ratification de l’accord de Turnberry avec l’Amérique sur les droits de douane, et le secrétaire général de l’OTAN a procuré à Trump la nécessaire "off ramp", la voie de sortie, chère aux diplomates.L’ambiance s’en trouve modifiée. Dans un dîner du Forum, ne supportant plus les sarcasmes d’un officiel américain (le secrétaire d’État au Commerce Howard Lutnick), Christine Lagarde et d’autres ont quitté la salle. Trump s’étant permis, de retour à Washington, de minimiser le rôle des soldats européens en Afghanistan aux côtés des Américains, le Premier ministre britannique, M. Starmer, demande des excuses. Il reste à voir si les Européens vont maintenant capitaliser sur ce premier acte de résistance.Deuxième illustration de notre propos : la création du Board of Peace, en présence d’une vingtaine de chefs d’État mais avec l’assentiment en tout d’une trentaine de pays. À l’exception de la Hongrie et de la Serbie, les Européens ont refusé cette mascarade - mascarade puisqu’il s’agit d’un organisme dont Trump serait le président à vie et le seul décideur. La Chine a aussi refusé ; la Russie hésite ; le Brésil s’interroge ; des pays comme l’Égypte ou l’Arabie saoudite n’ont pu dire non car le but initial du Board of Peace, tel que prévu par la résolution du Conseil de Sécurité endossant la trêve entre Israël et le Hamas, était de superviser la reconstruction de Gaza. La Charte de la nouvelle structure, dévoilée par Trump à Davos, confère à l’organisme un rôle très élargi, bien que vague, allant bien au-delà du texte de la résolution sur Gaza, ce qui laisse penser qu’il s’agit essentiellement de faire concurrence à l’ONU. À l’exception de la Hongrie et de la Serbie, les Européens ont refusé cette mascarade - mascarade puisqu’il s’agit d’un organisme dont Trump serait le président à vie et le seul décideur.Cela peut-il vraiment aller très loin ? On en doute quand même. Sauf si le Board of Peace évolue dans une autre direction, qui serait de constituer un club informel de régimes autoritaires pour lequel la présidence de Donald Trump paraîtrait alors en effet indiquée.Ce serait moins à l’ONU qu’aux BRICS, voire au G7, que ce club international trumpiste ferait concurrence. Si tel est le cas, la proposition avancée par M. Carney d’un rapprochement entre les moyennes puissances trouverait tout son sens. Sur les ruines de l’ordre libéral international - du fait de l’abdication par Washington de son rôle historique - toute une géographie politique se recomposerait ainsi sous nos yeux, dont Davos 2026 aurait marqué une étape importante :les Grands émergents, chapeautés par la Chine et la Russie depuis des lustres, dans le cadre des BRICS, les autoritaires associés, réunis autour de Trump dans le Board of Peace, les Puissances Moyennes ou du moins un groupe-cœur au sein de celles-ci, dont la structuration reste à définir mais dont la vocation serait de rétablir un minimum de stabilité dans un paysage international très secoué.Pronostic vital engagéSi l’on revient à l’essentiel, notons encore ceci : ce que prouve l’extravagance déployée à Davos par Trump, c’est finalement que les Européens ne peuvent plus faire confiance à l’Amérique - les Européens ni plus ni moins que d’autres certes, mais ils dépendaient plus que d’autres de l’alliance américaine. Le président Zelenski, dans sa diatribe anti-européenne qui a pu surprendre, l’exprimait à sa manière. Il espère avoir arraché à Trump un engagement sur des garanties de sécurité à l’égard de l’Ukraine, qui rendrait davantage envisageables des concessions territoriales de sa part à la Russie ; mais il ne peut pas ne pas être conscient de la valeur toute relative de tout engagement de Trump et il souffre d’autant plus de l’incapacité de l’Europe à fournir à elle seule des garanties équivalentes.Observons enfin, dans un autre registre, qu’il peut y avoir en effet comme le soutient M. Carney, un espace de coopération possible entre puissances du Sud global et vieilles puissances occidentales ; et cela dans la mesure où, comme l’a signalé Justin Vaïsse dans un entretien avec Expressions, la critique du Sud contre l’ordre passé n’exclut pas un attachement fondamental au système onusien comme gage de stabilité, voire au multilatéralisme comme vecteur de progrès.Ces éléments d’analyse nous conduisent à esquisser notre propre réponse à l’énigme que nous avons posé au lecteur au début de cet article :l’ordre libéral international n’est plus, Mark Carney vient de prononcer son éloge funèbre ;le pronostic vital du monde transatlantique est clairement engagé, car les Américains et les Européens ne semblent plus partager les mêmes rêves ; on ne peut exclure cependant qu’une redéfinition des missions assure ultérieurement à l’OTAN une forme de survie ;le monde occidental ? C’est plus difficile à dire mais si l’on admet que la relation transatlantique en constituait un élément essentiel, son avenir géopolitique paraît bien compromis. Voilà du moins ce que l’on comprend des oracles réunis au flanc de la Montagne magique en ce début d’année.Copyright Fabrice COFFRINI / AFP Donald Trump au World Economic Forum (WEF) le 22 janvier 2026. ImprimerPARTAGERcontenus associés 19/01/2026 [Le monde de Trump] - Un an après, avec Justin Vaïsse Michel Duclos 05/01/2026 De Caracas à Kiev : grands enjeux géopolitiques de 2026 Michel Duclos