AccueilExpressions par MontaigneLettre de Munich - Les faux semblants transatlantiquesLa plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne États-Unis et amériques Europe16/02/2026ImprimerPARTAGERLettre de Munich - Les faux semblants transatlantiquesAuteur Michel Duclos Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie Un an après la conférence de Munich où le vice-président J.D. Vance avait brutalement obligé les Européens à prendre conscience de la faille transatlantique, l'édition 2026 de la conférence sur la Sécurité a mieux été accueillie. Quelles conclusions tirer du discours du Secrétaire d'État Marco Rubio, qui a insisté sur les racines européennes de l'Amérique ? Peut-on s’accommoder d'une divergence sur les valeurs dès lors que les États-Unis continuent à soutenir les Européens ? Comment penser une OTAN plus européenne et quelles conséquences pour l'Ukraine ?Une image a marqué cette année la conférence sur la sécurité de Munich (23-24 février), celle de la standing ovation qui a conclu le discours du secrétaire d’État Marco Rubio.Une ovation debout qui interrogeL’accueil fait aux propos de Marco Rubio contrastait avec le silence consterné qui avait suivi la diatribe anti-européenne du vice-président J.D. Vance l’année dernière dans la même enceinte. Il est vrai que le Secrétaire d’État a usé d’un ton et d’un langage très différents de celui du vice-président, insistant avec éloquence sur les racines européennes de l’Amérique et la communauté de destin entre les deux rives de l’Atlantique, auquel les États-Unis resteraient attachés. Sur le fond cependant, le message n’était pas tellement différent, les critiques de Rubio sur la politique d’immigration et la désindustrialisation du vieux continent, ou sur la liberté d’expression et les choix environnementaux, rejoignant celles de Vance.Les personnalités du parti démocrate qui se trouvaient dans la salle n’hésitaient d’ailleurs pas à afficher leur incompréhension devant la réaction de l’auditoire. C’était le cas du Gouverneur Gavin Newsom, l’un des "présidentiables" possibles du parti démocrate. Une personnalité politique américaine d’origine coréenne faisait observer que dans l’Amérique blanche et chrétienne de Rubio, il n’y avait pas de place pour des gens comme lui.Un détail du discours de M. Rubio dit beaucoup de choses sur l’approche de l’actuelle administration américaine ; l’orateur a proclamé que son gouvernement "ne voulait pas d’alliés menottés par la culpabilité et la honte" : c’est là l’un des mantra de l’AFD, le parti d’extrême droite allemande.Un détail du discours de M. Rubio dit beaucoup de choses sur l’approche de l’actuelle administration américaine ; l’orateur a proclamé que son gouvernement "ne voulait pas d’alliés menottés par la culpabilité et la honte" : c’est là l’un des mantra de l’AFD, le parti d’extrême droite allemande. Certes, à la différence de Vance, le Secrétaire d’État n’a pas rencontré en marge de la conférence la chef de file de l’AFD ; mais il a quitté Munich pour se rendre en Hongrie et en Slovaquie, pour bien montrer que c’est une Europe illibérale que l’administration Trump souhaite avoir pour partenaire. La réception enthousiaste du discours de Marco Rubio apparaissait d’autant plus étrange que la veille même, le Chancelier Merz d’abord puis le président Macron, répondant un an plus tard aux critiques de Vance, avaient eux-mêmes marqué leurs distances avec la philosophie de l’Administration Trump. Sur la liberté d’expression par exemple, M. Merz avait noté que "chez nous, celle-ci s’arrête quand elle porte atteinte à la dignité humaine ou à la constitution" ; et le président Macron a réfuté l’idée selon laquelle "les faits alternatifs pourraient prétendre au même droit de cité que la vérité elle-même". À noter que les deux dirigeants ont l’un et l’autre plaidé pour une Europe plus autonome, avec comme il se doit des accents différents, que l’on peut estimer cependant plus complémentaires que divergents. Le Chancelier n’a pas manqué par exemple d’insister sur sa foi dans un partenariat transatlantique renforcé dès lors que l’Europe aurait accru ses capacités autonomes de défense.Que veulent les Européens ?En un mot, Marco Rubio a plaidé pour un retour à une alliance transatlantique forte, "pour défendre le projet occidental", c’est-à-dire à condition que l’Europe suive le leadership américain, y compris dans la vision réactionnaire du trumpisme. D’où la question : pourquoi, au-delà de la simple politesse (qui impliquait des applaudissements non une ovation debout), un accueil aussi positif ?On hasardera deux réponses à cette question. Une explication possible tient à la tentation toujours forte chez les élites européennes de la "vassalité heureuse" ; il suffirait que les Américains parlent un peu plus courtoisement pour que toute velléité d’indépendance d’une partie des dirigeants européens disparaisse. Une autre explication serait que l’auditoire de M. Rubio, composé de responsables expérimentés et d’experts de défense, n’ait pas été dupe : les uns et les autres enregistrent les bons côtés du discours du Secrétaire d’État comme un répit, une opportunité mais sans ignorer que sur le fond, l’éloignement de l’Amérique est désormais irréversible et qu’il faut en tirer les conséquences.C’est ce qui explique l’intérêt qu’a suscité - sans les notations critiques d’autrefois - l’annonce par M. Merz, confirmée par M. Macron, d’une concertation approfondie sur la prise en compte des intérêts européens par les dissuasions françaises et britanniques. De même, dans les couloirs du Bayerische Hof, on rencontrait de hauts responsables britanniques au pedigree atlantiste immaculé plaidant pour une accélération de l’européanisation de l’OTAN. La question du "derisking" face à une Amérique devenue imprévisible était aussi dans toutes les têtes. Le Premier ministre britannique qui s’est exprimé le deuxième jour, après M. Rubio, a dans le même esprit déclaré que la brouille post Brexit entre le Royaume-Uni et ses voisins devait prendre fin, les intérêts communs en matière de sécurité devant prévaloir. Sir Keir Starmer a prononcé un très bon discours, avançant une série de propositions pratiques sur une plus grande coopération inter-européenne, même s’il veut croire que les États-Unis garderont sur certains créneaux un rôle prépondérant.Le Premier ministre britannique qui s’est exprimé le deuxième jour, après M. Rubio, a dans le même esprit déclaré que la brouille post Brexit entre le Royaume-Uni et ses voisins devait prendre fin, les intérêts communs en matière de sécurité devant prévaloir.De façon moins visible que les têtes d’affiche, le secrétaire-adjoint à la Guerre Elbrige Colby, réputé être le penseur stratégique du Pentagone actuel, a retenu l’attention d’un public spécialisé sur les modalités de ce que serait un "burden shifting", un transfert du fardeau, entre les Européens et les Américains au sein de l’OTAN, résultant d’un inévitable retrait d’une partie de la présence militaire américaine en Europe. Au passage, cette conférence de Munich 2026 a peut-être été l’occasion d’une prise de conscience par les stratèges transatlantiques qu’une diminution de la présence conventionnelle américaine renouvelait en pratique la problématique de l’articulation entre garantie nucléaire américaine et posture conventionnelle des Alliés.L’inconnue ukrainienneAu total, une bonne partie de l’auditoire européen de Munich veut croire qu’une divergence d’approche avec l’Amérique sur les valeurs pourrait ne pas empêcher le maintien de la coopération transatlantique sur les questions de défense. Terminons sur ce point : une telle dichotomie entre fins et moyens est-elle effectivement tenable ? Alors que ce que propose l’administration Trump par la voix de Marco Rubio, c’est précisément de refonder l’alliance sur une base dite "civilisationnelle" et non pas sur des intérêts de sécurité partagés ? Et que la Russie, perçue comme une menace majeure en Europe, n’est plus considérée à Washington au pire que comme une nuisance mineure voire comme un partenaire potentiel ?L’avenir le dira peut-être mais une sorte d’éléphant dans la pièce incite à la prudence : l’Ukraine - mentionnée une seule fois par M. Rubio dans son discours, pour noter que seul M. Trump avait été capable d’amener les deux parties à la table des négociations ; et alors qu’il avait au dernier moment décommandé une réunion avec les principaux Européens sur le soutien à l’Ukraine. Or, pour les Européens, la guerre qui s’y déroule depuis plus de quatre ans reste une préoccupation centrale. Le président Macron y a consacré des développements significatifs, y compris en évoquant les défis qu’il faudrait relever pour stabiliser la situation stratégique en Europe dans la période post-conflit. Dans les couloirs et les groupes de travail, la question ukrainienne est restée un sujet de discussion majeur entre Européens, notamment sous deux aspects : comment soutenir l’Ukraine aussi longtemps que nécessaire si l’administration Trump ne se décide pas à accentuer la pression sur Poutine ? Et si un jour ce conflit s’arrête, quelles formules mettre au point pour faire en sorte que la paix soit instaurée de manière durable ?Une bonne partie de l’auditoire européen de Munich veut croire qu’une divergence d’approche avec l’Amérique sur les valeurs pourrait ne pas empêcher le maintien de la coopération transatlantique sur les questions de défense.Le président Zelenski a été l’un des derniers à prendre la parole, évitant cette fois à la différence de ce qu’il avait fait à Davos de critiquer les Européens mais présentant de façon détaillée (images projetées sur un écran à l’appui) la difficulté pour la défense ukrainienne de tenir. Nous venons d’écrire que l’Ukraine restait au cœur des préoccupations européennes.Zelenski a été l’autre orateur de cette conférence de Munich 2026 à déclencher une ovation debout de la salle. Sans qu’il soit besoin, dans son cas, de se demander pourquoi.Copyright image : Copyright Alex Brandon / POOL / AFPImprimerPARTAGERcontenus associés à la uneMai 2025Construire une politique étrangère économique européenne, avec et sans les États-UnisFace au techno-nationalisme et à la rivalité sino-américaine, l’Europe doit renforcer son autonomie économique. Le bilan du Trade and Technology Council, entre avancées et limites, éclaire l’urgence d’une politique étrangère économique européenne plus cohérente, autonome et diversifiée.Consultez la Note d'action 19/02/2025 Europe : prendre acte du sabotage des relations transatlantiques François Godement