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Expressions par Montaigne
16/07/2026

[Le grand jeu du Pakistan] - Entre les États-Unis et la Chine, tactique et stratégie

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[Le grand jeu du Pakistan] - Entre les États-Unis et la Chine, tactique et stratégie
 Christophe Jaffrelot
Christophe Jaffrelot
Expert Associé - Démocratie et Populisme, Inde

[3/3] Les ennemis de mes amis sont mes ennemis ? Pas pour le Pakistan, qui joue de ses bonnes relations avec la Chine et les États-Unis, bien qu’elles ne soient pas sur le même plan. Comment comprendre le récent rapprochement entre Washington et Islamabad et dans quelle mesure s’inscrit-il dans l’histoire des relations entre les deux pays ? Peut-il durer ? Quels sont les objectifs que la Chine et le Pakistan partagent ? 3e et dernier volet d’une analyse sur la nouvelle politique étrangère du Pakistan. 

Le troisième niveau d’analyse sur lequel se déploie la stratégie pakistanaise dépasse la région Moyen-Orient, même s’il s’y articule, puisqu’il concerne la relation qu’Islamabad s’efforce d’entretenir avec les États-Unis et la Chine. Si Islamabad nous est déjà apparue dans une posture de grand écart entre l’Iran et l’Arabie saoudite, sa volonté d’entretenir des relations à la fois avec les États-Unis et la Chine paraît plus acrobatique encore. Pourtant, cette démarche s’inscrit dans une perspective très ancienne.

La relation qui unit le Pakistan à la Chine n’est pas équivalente à celle qui le relie aux États-Unis. La Chine est en effet devenue et restée "l’ami des mauvais jours" décennie après décennie depuis les années 1950, 

La relation qui unit le Pakistan à la Chine n’est pas équivalente à celle qui le relie aux États-Unis. La Chine est en effet devenue et restée "l’ami des mauvais jours" décennie après décennie depuis les années 1950, sans que jamais les deux pays n’approchent d’un point de rupture les obligeant à repartir de zéro pour renouer un lien ensuite. En d’autres termes, il s’agit d’une relation stratégique qui - on retrouve l’Inde - se nourrit de leur hostilité à un ennemi commun. Le Pakistan - on l’a vu - trouve auprès de la Chine l’allié qui lui permet de résister à l’Inde (a fortiori depuis que Pékin l’a aidé à acquérir la bombe) tandis que la Chine, en soutenant le Pakistan, a réussi à fixer l’Inde sur sa frontière occidentale, lui laissant les coudées franches en Asie.

 

Dans la crise née de la guerre d’Iran, le Pakistan et la Chine restent des partenaires. Le premier, comme souvent, prend en partie ses ordres à Pékin et la seconde utilise les Pakistanais, d’excellents diplomates ayant l’oreille de Washington, pour hâter la fin des hostilités. Plus encore que d’autres pays d’Asie, la Chine paye très cher cette guerre qui a fait bondir sa facture énergétique et fragilise une économie déjà ébranlée - entre autres - par la montée des protectionnismes. Que le Pakistan ait "reported to Beijing" de façon répétée au cours de la guerre ressort clairement des voyages du vice-Premier ministre Ishaq Dar dans la capitale chinoise à la fin du mois de mars et à nouveau du 19 au 21 mai. Cinq jours plus tard, c’était au Premier ministre Shabaz Sharif d’être à Pékin et d’être félicité par Xi pour les efforts de médiation du Pakistan. De fait, le chef de l’armée pakistanaise, Munir, était à Téhéran au même moment. 

Si la relation pakistano-chinoise s’inscrit dans une logique stratégique, celle que le Pakistan entretient avec les États-Unis relève davantage de la tactique 

Si la relation pakistano-chinoise s’inscrit dans une logique stratégique, celle que le Pakistan entretient avec les États-Unis relève davantage de la tactique - et ce depuis les années 1950, au moment où le général Ayub Khan se félicitait de savoir jouer "un lion contre un autre" (en référence aux États-Unis et à l’URSS au début de la guerre froide). Auprès des États-Unis, le Pakistan a su jouer un rôle d’intermédiaire, voire de "client" dans une logique clientéliste classique : en échange des services qu’Islamabad rendait à Washington, les États-Unis versait au Pakistan une aide considérable et acceptait de lui vendre des armes sophistiquées, voire de former ses officiers - un privilège très apprécié par les heureux élus. Le premier grand service rendu par les Pakistanais aux Américains n’est autre que le rôle d’intermédiaire joué par le général Yayha Khan vis-à-vis du Président Mao au début des années 1970, qui débouchera sur la reconnaissance de la Chine populaire par les États-Unis. Lors de la décennie suivante, le Pakistan a servi d’intermédiaire entre Washington et les moudjahidins chargés de bouter les Soviétiques hors d’Afghanistan. Et dans les années 2000, le Pakistan a été chargé par Washington de faire la chasse à Al-Qaida avec un succès beaucoup plus mitigé cette fois, comme en a témoigné la découverte de la planque de Ben Laden à Abbottabad en 2011.

Chaque fois que les États-Unis n’ont plus eu besoin du Pakistan, voire ont eu l’impression d’être trahis par lui, ils l’ont laissé choir, voire lui ont imposé des sanctions. 

Au reste, les relations entre les deux pays s’étaient beaucoup distendues depuis, suivant un schéma classique : chaque fois que les États-Unis n’ont plus eu besoin du Pakistan, voire ont eu l’impression d’être trahis par lui, ils l’ont laissé choir, voire lui ont imposé des sanctions. En 2017, Donald Trump a pris la décision de réduire drastiquement l’aide que recevait le Pakistan au titre des opérations militaires américaines en Afghanistan, auxquelles le Pakistan était censé contribuer - ce dont Trump n’était pas convaincu.

 

Trump 2, revenant sur la défiance que lui inspirait le Pakistan en 2017 a, au contraire, misé sur ce pays avant même la guerre d’Iran. Ce revirement s’explique par un faisceau de facteurs pour le moins hétérogène. Dès le début de 2025, la Maison Blanche a jeté son dévolu sur le Pakistan pour jouer un rôle de gendarme propre à lutter contre l’islamisme dans sa zone (vis-à-vis des Talibans notamment). En échange, le Pakistan a pu passer commande d’armes américaines qui lui étaient jusque-là interdites - au grand dam de New Delhi. 

 

La guerre éclair entre l’Inde et le Pakistan du printemps 2025 a toutefois accéléré le rapprochement américano-pakistanais d’une façon spectaculaire. Alors que New Delhi refusait de reconnaître le moindre rôle aux États-Unis dans la cessation des hostilités, Islamabad a remercié Donald Trump d’être intervenu pour éviter l’escalade (dans laquelle Trump voyait un risque nucléaire). Le président américain a d’autant plus apprécié l’attitude du Pakistan que, dans la foulée, celui-ci l’a proposé pour le Prix Nobel de la Paix. 

 

Ces échanges de bons procédés se sont doublés de transactions économiques concernant les terres rares - auxquelles le Pakistan a accepté de donner accès aux Américains (notamment au Balouchistan) - et les cryptomonnaies. World Liberty Financial, la compagnie de l’un des fils de Trump et de Zach Witkoff, le fils de l’envoyé spécial Steve Witkoff, a signé un accord avec le Pakistan en janvier 2026 pour intégrer le système de paiement du pays.

 

Au plan international, le Pakistan a aussi répondu "présent" lorsque Trump a constitué un "Conseil de la Paix" pour Gaza dont l’inauguration a permis d’apprécier la complicité existant entre le président Trump, le maréchal Munir, chef du renseignement pakistanais, et le Premier ministre Sharif. C’est donc tout naturellement que le Pakistan s’est trouvé en position de médiateur entre les États-Unis et l’Iran à partir de mars 2026. Le 8 avril, le pays apparaissait comme le facilitateur qui avait permis la conclusion d’un cessez-le-feu et les 11 et 12 avril, Islamabad accueillait les délégations iranienne et américaine, rendant à nouveau possible un dialogue - certes indirect - rompu depuis 1979.

 

Le rôle du Pakistan dans ses fonctions de "Monsieur bons offices" a été salué par un grand nombre d’autorités politiques, y compris européennes puisque en juin dernier, Kaja Kallas, la vice présidente de l’UE en charge des relations internationales de l’Union, à l’occasion du 8e dialogue stratégique entre le Pakistan et l’Union européenne à Islamabad, a remercié le Pakistan - "a major regional power" - pour ses efforts ayant permis d’éviter une "guerre totale"au Moyen-Orient.

Retour en grâce provisoire ou tournant structurel ?

L’histoire nous a habitué à voir le Pakistan revenir au premier plan sur la scène internationale d’une façon plus ou moins éphémère. En 1980, le général Zia, qui était honni de tous suite au coup d'État de 1977, était soudain redevenu fréquentable suite à l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques. En 2001, le général Musharraf, qui était lui aussi un paria depuis sa prise de pouvoir musclée de 1999, connut le même effet d’aubaine suite aux attaques du 11 septembre. En 2026 le Pakistan apparaît utile à nouveau, non plus pour faire la guerre - contre l’URSS ou le terriorisme -, mais pour faire la paix, ce qui le replace dans la situation d’intermédiaire qu’il a aussi occupée avec brio dans le passé lorsqu’il s’est entremis entre les États-Unis et la Chine.

En 2026 le Pakistan apparaît utile à nouveau, non plus pour faire la guerre - contre l’URSS ou le terriorisme -, mais pour faire la paix, 

Chaque fois, ces épisodes glorieux ont été fort temporaires et ont pris fin du fait de critiques visant l’autoritarisme du régime pakistanais - les militaires étant toujours au pouvoir, même lorsque des civils figurent en première ligne -, ses accointances avec des islamistes accusés de menées terroristes - notamment en Inde - ou encore d’accusations de prolifération nucléaires. En ira-t-il de même demain lorsque la guerre d’Iran sera terminée et que les États-Unis n’auront plus besoin du Pakistan ?

Tout dépendra bien sûr de l’issue du conflit et du rôle que le Pakistan aura joué dans son règlement - car il sera plus difficile de renvoyer Islamabad dans ses foyers si le monde lui doit quelque chose ressemblant à la paix.

La capacité de l’Inde à isoler le Pakistan - la stratégie poursuivie par Narendra Modi depuis plus de dix ans - constitue une autre variable importante dont le poids risque toutefois d’être affecté par la dérive autoritaire et ethnocratique de New Delhi ainsi que par la crise économique et sociale qui menace le pays.

Un facteur plus important à entrer dans l’équation tient, lui, aux équilibres régionaux : le Pakistan continuera à jouer le rôle de "net security provider" auprès de pays du Moyen-Orient comme l’Arabie saoudite si ces pays continuent de craindre la montée en puissance d’Israël, un potentiel hégémon régional, et s’ils doutent des intentions, voire de la seule fiabilité, de Washington. Nul doute que le Pakistan lui-même fera tout pour éviter de voir Israël s’imposer sur la scène régionale et pour acquérir une influence sur l’Iran - ce que le projet israélo-américain de changement le régime iranien aurait pu signifier. À la limite, face au risque d’une hégémonie israélienne fondée sur la force et des interventions militaires à répétition, le Pakistan pourrait être l’artisan d’un front du refus associant non seulement l’Arabie saoudite, la Turquie et l’Égypte, mais aussi l’Iran.

À côté de ces scénarios conditionnels, il existe une certitude : le Pakistan a franchi un cap à travers la reconnaissance de sa capacité militaire que reflète l’accord de défense mutuel qu’il a signé avec l’Arabie saoudite. Ce point de non retour s’explique en grande partie par l’étroitesse des liens qu’il a noués avec la Chine à laquelle le Pakistan doit une bonne partie de sa force de frappe. Si la relation entre le Pakistan et les États-Unis reste marquée par des aléas du fait de sa nature tactique, celle qu’on observe entre le Pakistan et la Chine est d’ordre stratégique. L’Iran étant un partenaire important de la Chine, à court terme, le Pakistan sera d’autant plus incité à résister aux tentatives de déstabilisation de son voisin - qu’il redoute de toute façon depuis le premier jour de la guerre. Si Islamabad se félicite de l’affaiblissement de l’Iran et du retard infligé à son programme nucléaire, le maintien du régime actuel est un moindre mal (d’autant plus que Téhéran n’a plus autant confiance qu’avant en New Delhi).  

Copyright WU HAO / POOL / AFP

Le président chinois Xi Jinping et le président pakistanais Asif Ali Zardari à Pékin le 5 février 2025
 

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