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Expressions par Montaigne
15/07/2026

[Le grand jeu du Pakistan] - Au cœur des réalignements stratégiques du Moyen-Orient

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[Le grand jeu du Pakistan] - Au cœur des réalignements stratégiques du Moyen-Orient
 Christophe Jaffrelot
Christophe Jaffrelot
Expert Associé - Démocratie et Populisme, Inde

​[2/3] Malgré la guerre au Moyen-Orient, le Pakistan cherche à préserver une certaine neutralité stratégique entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, avec qui il a pourtant conclu une alliance militaire. De plus en plus, Islamabad s’affirme comme un nouveau garant de sécurité régionale, voire comme une alternative à des États-Unis dont le soutien quasi inconditionnel à Israël inquiète. Dans ce deuxième épisode d'un triptyque, Christophe Jaffrelot revient sur l’émergence d'un nouvel axe régional entre Pakistan, Arabie saoudite, Turquie et Égypte, face au bloc Inde-Israël-Émirats arabes unis et au pôle iranien.

Traditionnellement, le Pakistan a été "non-aligné sur l’Arabie saoudite". Cette formule aux allures orwelliennes s’éclaire à la lumière de l’histoire récente. Dans les années 1970-80, Riyad et Islamabad se sont rapprochés rapidement. Dans les années 1970, leur convergence a d’abord résulté, suite à la défaite de 1971, des efforts de Zulfikar Ali Bhutto [président de la République entre 1971 et 1973] pour doter le Pakistan de l’arme nucléaire. Riyad l’a aidé financièrement dans cet objectif, en échange d’une coopération militaire très poussée : les officiers pakistanais ont stationné en grand nombre en Arabie saoudite à la fois pour former des soldats locaux et défendre les lieux saints. Dans les années 1980, l’Arabie saoudite est venue en aide au Pakistan au moment où l’Iran de l’Imam Khomeini prétendait exporter sa révolution islamique chez son voisin et où l’Afghanistan était la cible de l’URSS. En réponse, Riyad a financé bien des groupes de moudjahid et contribué à l’islamisation de l’éducation et du droit pakistanais.

Malgré l’influence que les Saoudiens ont ainsi acquise sous Zia-ul-Haq [président du Pakistan après un coup d’État militaire, de 1977 à 1988], et qui s’est prolongée à travers une aide financière massive, le Pakistan ne pouvant boucler son budget avec les seuls subsides du FMI, Islamabad n’a jamais pris le parti de l’Arabie saoudite contre l’Iran. À telle enseigne qu’en 2015, il a refusé de rejoindre la coalition montée par l’Arabie saoudite pour mener la guerre contre les Houthis au Yémen, une dérobade dans laquelle les Saoudiens - et plus encore les Émirats Arabes Unis - ont vu une véritable trahison. Le Pakistan a cherché à atténuer l’impact de ce refus en laissant l’ancien chef de l’armée pakistanaise, Raheel Sharif prendre la tête des troupes coalisées.

Le souci des Pakistanais de rester en bons termes avec l’Arabie saoudite et l’Iran s’est traduit par les efforts d’Imran Khan pour réconcilier les deux pays lorsqu’il était Premier ministre en 2018-2020, une démarche préfigurant d’ailleurs celle de Pékin quelques années plus tard. Pour Islamabad, prendre ouvertement le parti de Riyad l’aurait exposé à des opérations de déstabilisation au Balouchistan et aurait favorisé un rapprochement irano-indien.

Au demeurant, en 2026, le Pakistan a condamné les attaques visant l’Iran, dénonçant une violation du droit international, ainsi que les attaques de l’Iran visant d’autres pays du Golfe. Le Premier ministre Shabaz Sharif a aussi condamné l’assassinat d’Ali Khamenei. Il est vrai que l’opinion publique pakistanaise s’était déjà exprimée dans la rue pour dénoncer ce meurtre à travers des manifestations devant le Consulat des États-Unis de Karachi et ailleurs dans le pays (y compris les poches chi’ites du Gilgit Baltistan), qui ont été réprimées dans le sang (on dénombra 23 morts au total).

Lors de la réunion de l’Organisation de la Conférence Islamique qui s’est tenue à Riyad le 19 mars 2026, Ishaq Dar, le ministre pakistanais des Affaires étrangères, a rappelé aux participants iraniens les termes de l’accord de défense mutuelle entre son pays et l’Arabie saoudite, de manière à éviter une escalade entre Riyad et Téhéran qui aurait pu obliger Islamabad à intervenir militairement. Rien de tel n’est advenu et le Pakistan y a vu un succès de sa diplomatie.

La position médiane des Pakistanais qui apparaissent donc comme non alignés sur Riyad leur est aujourd’hui très précieuse dans un contexte bouleversé par la guerre au Moyen-Orient.

La position médiane des Pakistanais qui apparaissent donc comme non alignés sur Riyad leur est aujourd’hui très précieuse dans un contexte bouleversé par la guerre au Moyen-Orient.

 

Cette guerre rebat en effet les cartes en plaçant Israël dans une position nouvelle, celle d’un potentiel hégémon régional. L’inquiétude de certains pays de la région est ici alimentée non seulement par les attaques visant l’Iran, mais aussi par l’occupation du Sud Liban et des frappes comme celles sur le Qatar. Ce dernier épisode, en septembre 2025 a suscité un certain émoi en Arabie saoudite. Riyad s’est alors tourné vers Islamabad, pour conclure un accord de défense mutuelle aux termes duquel lorsque l’une des deux parties serait victime d’une agression, l’autre viendrait à son secours. En l’occurrence, l’état des forces armées de l’Arabie saoudite étant ce qu’il est (une situation qu’atteste la prolongation de l’intervention au Yémen), le Pakistan est appelé à venir en aide au Royaume plutôt que l’inverse.

 

Le Pakistan tend ainsi à se poser en "net security provider" régional, un statut qui s’explique de trois façons :

 

- le Pakistan est le seul pays musulman à disposer du feu nucléaire, or cette arme a d’emblée été présentée par Islamabad comme "la bombe islamique", pour reprendre la formule de Z.A. Bhutto. Cette idée a d’abord été utile à ce dernier pour collecter des fonds auprès de puissances aussi variées que la Libye de Kadhafi et l’Arabie saoudite, mais elle peut redevenir d’actualité au moment où les pays arabes cherchent à résister à la montée en puissance d’un pays, Israël, qui dispose à n’en pas douter de l’arme nucléaire. Au demeurant, le père de la bombe indienne, A.Q. Khan a cherché, dans les années 1980-90, à vendre la technologie nucléaire militaire pakistanaise à l’Iran, à l’Irak et à la Libye. 

 

Nul ne sait aujourd’hui si l’accord de défense mutuel - secret - conclu entre le Pakistan et l’Arabie saoudite comporte une dimension nucléaire - les propos tenus par les uns et les autres sur le sujet étant contradictoires - mais sa maîtrise de l’arme nucléaire, dans le contexte actuel, assoit le statut du Pakistan un garant de sécurité dans la région.  

 

Ce statut doit aussi beaucoup à la guerre éclair qui a opposé le Pakistan à l’Inde en 2025. Ces hostilités, en quatre jours, ont en effet joué un rôle de révélateur. Alors que l’Inde, en réponse à l’attentat de Pahalgam, déployait une véritable armada, le Pakistan a été en mesure de répliquer grâce à des matériels dont l’efficacité était à ce jour insoupçonnée. Ce fut en particulier le cas d’avions de chasse de fabrication sino-pakistanaise comme le JF-17 Thunder ou de fabrication chinoise comme le J-10 et de missiles d’origine chinoise (le PL-15E). Ces armes auront permis à la chasse pakistanaise d’abattre au moins un avion Rafale, peut-être davantage (un bilan complet est ici difficile à dresser, New Delhi gardant le silence sur ses pertes). L’épisode de cette guerre éclair a d’un coup mis en lumière la force de frappe dont disposait l’armée pakistanaise et conduit plusieurs pays arabes, à commencer par l’Arabie saoudite, l’Irak et la Libye, à commander des JF-17 Thunder. 

 

- En outre, la Chine est apparue à l’occasion de la guerre du printemps 2025 comme un allié indéfectible du Pakistan - qu’elle a soutenu publiquement au début du conflit (une première) et qu’elle a aidé en partageant des informations collectées par ses services de renseignement (des images satellites montrant le mouvement des forces indiennes notamment). Pour les pays arabes, se rapprocher du Pakistan, c’est aussi disposer d’un accès supplémentaire (indirect, voire discret) à la Chine et à certains de ses équipements - auxquels les Pakistanais peuvent d’ailleurs éventuellement former les soldats de leurs armées.  

 

- La capacité opérationnelle du Pakistan s’est manifestée à travers le déploiement de troupes en Arabie saoudite en pleine guerre d’Iran : les gouvernements des deux pays ont en effet indiqué qu’un escadron entier d’avions de chasse pakistanais - 16 appareils JF-17 au total - avait été transportés en Arabie saoudite, ainsi que 8000 soldats et deux escadrons de drones. À ces forces, était-il précisé, pourraient s’ajouter des batteries anti-missiles sol-air HQ-9 de fabrication chinoise, signe supplémentaire de l’accès offert par le Pakistan à des équipements chinois des plus sophistiqués.

 

L’accord de défense mutuel et le déploiement de forces qui s’inscrivait dans ce nouveau cadre peuvent être interprétés comme un simple signal envoyé par Riyad aux États-Unis pour signifier aux Américains que l’Arabie saoudite disposait d’alternatives à l’armée américaine pour assurer sa protection. 

La façon dont Washington, en n’empêchant pas Tel Aviv de poursuivre la guerre au Sud Liban voire ailleurs, laisse Israël imposer son agenda à toute la région, conforte les Saoudiens dans l’idée qu’il leur faut trouver des garanties de sécurité auprès du Pakistan.

Mais la façon dont Washington, en n’empêchant pas Tel Aviv de poursuivre la guerre au Sud Liban voire ailleurs, laisse Israël imposer son agenda à toute la région, conforte les Saoudiens dans l’idée qu’il leur faut trouver des garanties de sécurité auprès du Pakistan. D’autres pays tiennent de plus en plus ce raisonnement, à commencer par l’Égypte et la Turquie.

 

Les ministres des Affaires étrangères de ces deux pays, lors de la réunion de l’OCI de mars 2026, ont tenu une réunion avec leurs homologues saoudien et pakistanais, en dépit des différends qui ont longtemps opposés Ankara et Riyad d’un côté, et Ankara et Le Caire d’un autre côté. La naissance de ce nouveau Quad s’explique par la montée en puissance d’Israël, la défiance par rapport aux États-Unis dont le rôle de garant de la sécurité régionale est remis en cause et les limites des organisations existantes, de l’OCI au Conseil de Coopération du Golfe en passant par la Ligue Arabe. Ces limites tiennent en partie aux divisions des acteurs en présence. C’est ainsi que le divorce entre l’Arabie saoudite et les Émirats Arabes Unis paraît consommé, les seconds, dans le prolongement des Accords d’Abraham, ayant choisi le camp d’Israël - et de l’Inde, comme l’a confirmé le déplacement de quelques heures de Sheikh Mohamed bin Zayed Al Nahyan à New Delhi pour signer (à grand renforts de publicité) un accord de défense secret le 19 janvier 2026. Cette démarche peut très probablement être lue comme une réaction à l’accord de défense mutuelle entre le Pakistan et l’Arabie saoudite. On assiste donc à un réalignement stratégique autour de deux groupements opposant une mouvance régionale allant d’Israël à l’Inde en passant par les Émirats d’un côté à un autre ensemble où figurent le Pakistan, l’Arabie saoudite, la Turquie et l’Égypte. La situation est encore trop fluide pour qu’il soit permis de parler d’axe - d’où l’usage ici du mot de "mouvance", d’autant plus que l’Iran, une fois la guerre terminée, pourrait bien reprendre la tête d’une troisième nébuleuse.

Copyright Khaled DESOUKI / AFP

Hakan Fidan, ministre des Affaires étrangères turc, et ses homologues du Pakistan, Ishaq Dar, d’Égypte, Badr Abdel Ati, et d’Arabie saoudite, Faisal bin Farhan, au Caire le 21 juin 2026.

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