AccueilExpressions[Le grand jeu du Pakistan] - De l’Iran à l’Afghanistan : Islamabad face aux défis de son voisinage 10/07/2026 [Le grand jeu du Pakistan] - De l’Iran à l’Afghanistan : Islamabad face aux défis de son voisinageCoopérations internationalesAsiePARTAGER Christophe Jaffrelot Expert Associé - Démocratie et Populisme, Inde Seul pays musulman doté de l'arme nucléaire et gouverné dans les faits par le maréchal Munir depuis la destitution du Premier ministre en 2022, le Pakistan était au ban des nations. La guerre au Proche-Orient, où il se propose de jouer les médiateurs et son rapprochement avec les États-Unis le mettent au cœur d'un nouveau Grand jeu régional. Dans ce premier épisode d'un triptyque, Christophe Jaffrelot revient sur les priorités d'Islamabad et de Rawalpindi, la "capitale militaire", dans leur voisinage proche : gérer le séparatisme de la province du Balouchistan, faire face à l’Afghanistan sous contrôle taliban, se rapprocher de l'Iran. Autant d'enjeux qui en recouvrent un seul : la rivalité avec l'Inde. Le Pakistan était au ban des nations. L’incarcération d’Imran Khan, en 2022, et la répression par l’armée des soutiens de ce Premier ministre déchu bien que très populaire, avaient valu au pays la réprobation générale. Pourtant, une coalition de partis politiques conservait au pays une façade de respectabilité civile, bien que la réalité du pouvoir soit exercée par l’armée, qui l’avait repris dans la foulée, sans l’occuper.Or, depuis un an environ, Islamabad est au centre du jeu au Moyen Orient et au-delà, comme en témoigne la mission de bons offices qu’il s’est proposé - avec succès - d’effectuer entre les États-Unis et l’Iran le 23 mars 2026.Qu’Islamabad soit depuis devenu le lieu de pourparlers entre les autorités américaines et iraniennes ne manque pas d’intriguer les observateurs et d’inquiéter New Delhi, qui n’a eu de cesse, sous le gouvernement de Narendra Modi, d’isoler le Pakistan sur la scène internationale en le présentant comme un État terroriste.Que veulent les gouvernants pakistanais ?L’un des premiers objectifs d’Islamabad est bien sûr de mettre fin au plus vite à un conflit qui met son économie en grande difficulté, non seulement à cause de sa dépendance des hydrocarbures du Golfe, mais aussi de l’importance des envois de fonds au pays par des millions de travailleurs expatriés dans toute la zone.Au-delà, la stratégie d’Islamabad et de Rawalpindi, le siège du QG de l’armée, se décline suivant trois axes qui correspondent à trois cercles concentriques. La priorité numéro un continue d’être accordée au voisinage - voire au territoire de l’État pakistanais lui-même - auquel nous consacrerons le premier temps de l’étude. Cet horizon s’articule naturellement à celui du Moyen-Orient où le Pakistan est en train de contribuer à une redistribution des cartes susceptibles de transformer durablement les rapports de force régionaux, surtout si, à l’axe formé par l’Arabie Saoudite et le Pakistan venaient s’agréger l’Égypte et la Turquie. Au-delà, le Pakistan s’efforce de maintenir son partenariat privilégié avec la Chine, de recouvrer sa position auprès des États-Unis et de créer une relation spéciale avec l’Union européenne.Depuis 1947, le Pakistan vit dans la hantise de la menace indienne : New Delhi est soupçonnée de vouloir revenir sur la Partition pour reconstituer ce que les nationalistes hindous - à commencer par Narendra Modi - appellent "Akhand Bharat", "l’Inde intégrale" dont la carte trône au parlement indien depuis 2023. Les appréhensions pakistanaises ont été exacerbées par les défaites militaires, et surtout celle de 1971 qui ont permis à l’Inde de desserrer l’étau en permettant la création du Bangladesh. En réponse, Islamabad est a mis en œuvre deux stratégies non-conventionnelles : "par le haut" en se dotant de l’arme atomique (avec l’aide de la Chine et de l’Arabie saoudite - nous y reviendrons) et "par le bas" via des groupes jihadistes qui ont multiplié les attentats au Cachemire indien et ailleurs.L’Inde a réagi à ces attaques d’une façon de plus en plus vigoureuse. Au printemps 2025, en réponse à l’attentat de Pahalgam, New Delhi a ordonné des frappes visant des camps d'entraînement jihadistes et des installations militaires. Mais la crainte principale des Pakistanais est ailleurs : Islamabad et Rawalpindi redoutent avant tout que l’Inde noue des relations avec des voisins du Pakistan, qui serait alors pris en tenaille. Cette appréhension vaut d’abord pour l’Afghanistan, un pays où l’armée pakistanaise a cherché à établir sa présence via les Talibans précisément pour disposer d’une "profondeur stratégique" face à l’Inde. Or le retour des Talibans à Kaboul a créé une situation bien différente : en bons nationalistes, les Talibans ont résisté aux pressions pakistanaises et refusé de reconnaître la Ligne Durand comme une frontière internationale. Les tensions n’ont cessé de monter entre les deux pays, au point que le Pakistan renvoie des milliers de "réfugiés" afghans parfois présents sur le sol pakistanais depuis les années 1980. En "échange", les Talibans ont laissé le Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), des islamistes pakistanais repliés dans les montagnes afghanes, frapper le Pakistan à travers une série d’attentats. Pire : à l’automne 2025, le ministre taliban des Affaires étrangères a accompli en Inde une visite d’une semaine (!) qui a marqué unrapprochement afghano-indien annonçant le retour des Indiens à Kaboul. C’est dans ce contexte qu’au début de l’année 2026 l’armée pakistanaise a décidé de bombarder des sites afghans présentés comme stratégiques. La riposte afghane a donné lieu à une guerre inédite entre deux pays longtemps considérés comme "frères d’armes". La guerre d’Iran a débuté au même moment : le rôle de médiateur que le Pakistan s’est proposé de jouer a en partie été surdéterminé par les hostilités afghano-pakistanaises car il lui permettait de neutraliser les critiques qui condamnaient les victimes civiles causées par le bombardement des villes afghanes : dès lors que le monde (à commencer par les États-Unis) avait besoin du Pakistan, il regarderait ailleurs (comme lors des guerres d’Afghanistan des années 1980 et 2000 d’ailleurs).La peur de l’encerclement par l’Inde éclaire aussi la stratégie pakistanaise vis-à-vis de l’Iran lui-même. New Delhi a en effet cherché à nouer avec Téhéran des relations relevant d’un calcul géopolitique analogue à celui mis en œuvre vis-à-vis de l’Afghanistan. Pour prendre le Pakistan à revers, l’Inde a acquis une partie du port de Chabahar, situé dans l’est de l’Iran, à seulement 72 km du port de Gwadar, construit par les Chinois au Balouchistan pakistanais. Chabahar, à l’entrée du Golfe persique, avait vocation à faire pendant à Gwadar - où les Indiens craignent de voir un jour mouiller des navires de guerre chinois - et à donner aux Indien un accès à l’Afghanistan via des routes et des chemins de fer. Cette présence indienne aux portes du Pakistan inquiétait d’autant plus Islamabad que le Balouchistan est travaillé par un mouvement séparatiste aux méthodes de plus en plus sophistiquées, comme en ont témoigné en 2024 et 2025 une série d’attaques visant notamment des ingénieurs chinois œuvrant à la réalisation du China Pakistan Economic Corridor (CPEC), un fleuron des Routes de la Soie. Le Pakistan a accusé l’Inde de mener des opérations de déstabilisation sur son territoire en armant la guérilla baloutche et en y infiltrant des agents du RAW (les services secrets indiens), dont un responsable (Jadhav) fut d’ailleurs arrêté sur le sol pakistanais.Offrir sa médiation permettait au Pakistan de renouer avec l’Iran au moment où les deux pays avaient un objectif commun : juguler le séparatisme baloutche, alors que Téhéran pouvait s’inquiéter des appels à l’insurrection que Donald Trump adressait aux minorités iraniennes et qui, au-delà des Kurdes, concernaient les Baloutches (en grande majorité de confession sunnites et travaillés, eux-aussi par un séparatisme irrédentiste).Mais l’objectif du Pakistan allait bien sûr au-delà : se rapprocher de l’Iran permettrait de sortir l’Inde du jeu en faisant valoir que New Delhi était de toute façon de plus en plus aligné sur Tel Aviv (Narendra Modi n’y effectuait-il pas une visite officielle la veille des premières frappes israéliennes sur l’Iran en février 2026 ?) - sans compter que l’Inde, cédant aux pressions américaines, avait cessé d’investir à Chabahar et d’importer du pétrole iranien depuis des mois.Pour le Pakistan, se positionner en médiateur avait un autre avantage vis-à-vis de l’Iran : cela lui permettait de ne pas prendre la défense de l’Arabie Saoudite en cas d’attaques iraniennes sur le royaume que Riyad aurait pu considérer comme justifiant l’activation de l’accord de défense mutuelle conclu en 2025 avec Islamabad, un point qui ménage la transition vers une question plus large que celle du voisinage, la stratégie moyen-orientale du Pakistan - le risque de devoir intervenir que courait le Pakistan était d’autant plus grand que l’Arabie saoudite a répliqué aux attaques iraniennes, sans, toutefois, que l’escalade n’atteigne un point de non retour.Copyright Fabrice Coffrini / POOL / AFPLe Premier ministre pakistanais, Muhammad Shehbaz Sharif, et le chef de l’Armée, le maréchal Asim Munir, en Suisse, le 21 juin 2026 PARTAGERcontenus associés 06/08/2025 [Le Monde de Trump] - Inde : "La théorie du déclin des États-Unis est une p... Michel Duclos, François Godement, Soli Özel