AccueilExpressions par MontaigneCrise entre Riyad et Abu Dhabi : conséquences régionales, impacts diplomatiquesLa plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne Moyen-Orient et Afrique03/03/2026ImprimerPARTAGERCrise entre Riyad et Abu Dhabi : conséquences régionales, impacts diplomatiquesAuteur Jean-Loup Samaan Expert Associé - Moyen-Orient Les frappes iraniennes sur les Émirats arabes unis ont valu à Mohammed ben Zayed un message de soutien du Saoudien Mohammed ben Salmane. Pourtant, les deux anciens alliés s'éloignent de plus en plus et les différends concernant la gestion de la guerre au Yémen n'en sont que la partie la plus visible. Reconstruction de la Syrie, rapport à l'OPEP, accords d'Abraham et politique avec Israël, partenariat avec l'Inde ou le Pakistan : la polarisation entre Abu Dhabi et Riyad esquisse-t-elle une nouvelle guerre froide au Moyen-Orient ? Quelles conséquences régionales et quels impacts pour la diplomatie française, habituée à rechercher l'équilibre entre les deux rivaux du Golfe ?Samedi 28 février, dans les heures suivant les frappes iraniennes sur Abu Dhabi et Dubaï, le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane (dit MbS), adresse un message de soutien au président des Émirats arabes unis (EAU), Mohammed ben Zayed (dit MbZ). C’est la première fois que les deux hommes se parlent depuis une crise bilatérale déclenchée il y a plusieurs mois, lorsque, fin décembre 2025, l’aviation saoudienne a frappé les positions de combattants yéménites opérant au nom du Conseil de Transition du Sud, un groupe sécessionniste en rupture avec le gouvernement du Yémen soutenu par Riyad. L’opération pourrait, a priori, n’avoir d’implication que sur le champ de bataille d’un conflit qui dure depuis plus de dix ans. Or, les forces visées par l’Arabie saoudite bénéficient du soutien de son voisin et de son allié, les Émirats arabes unis (EAU). Sans le revendiquer ouvertement, le gouvernement d’Abu Dhabi n’a jamais caché son soutien aux séparatistes du Yémen qu’il juge plus efficaces militairement que les forces proches de l’Arabie Saoudite face à l’ennemi commun, les Houthis soutenus par l’Iran. Face aux multiples crises que traverse le Moyen-Orient, cet épisode constitue un point de rupture dans la relation entre les deux monarchies du Golfe. Il clôt un chapitre, celui de leur alliance, qui avait vu le jour face aux révolutions arabes en 2011, et en ouvre un nouveau, beaucoup plus incertain, qui engendre une nouvelle polarisation entre Riyad et Abu Dhabi, ainsi que des réalignements des États tiers qui vont au-delà de la péninsule arabique. Il ne faut pas s’y tromper : l’expression de solidarité saoudienne adressée au voisin émirien après les missiles tirés par l’Iran est un exercice obligé de la diplomatie régionale. Il offre l’illusion d’une cohésion entre les voisins de la péninsule arabique. Cependant, cela ne changera pas la donne, tant la rivalité entre les deux pays est inscrite dans leurs relations.Cette crise est également en train de refaçonner les relations internationales de la péninsule arabique avec l’Asie du Sud, l’Arabie saoudite renforçant ses relations avec le Pakistan, tandis que les EAU font de même en Inde.D’ores et déjà, on observe les retombées de cette dispute au Moyen-Orient, notamment sur les relations entre les pays du Golfe et Israël. Elle influencera aussi les modalités de la reconstruction de la Syrie, qui dépend en grande partie du soutien financier du Golfe. Cette crise est également en train de refaçonner les relations internationales de la péninsule arabique avec l’Asie du Sud, l’Arabie saoudite renforçant ses relations avec le Pakistan, tandis que les EAU font de même en Inde. Comme souvent dans le Golfe, les tensions entre pays voisins conduisent à des jeux à somme nulle où les dirigeants exercent, plus ou moins ouvertement, une pression sur leurs pays partenaires pour prendre parti. Dans de telles conditions, la France, pour qui les EAU et l’Arabie Saoudite constituent des piliers incontournables de sa politique régionale, doit composer avec une dispute qui aggrave un peu plus la volatilité du Moyen-Orient.Les causes d’une brouille programmée de longue dateAprès les révolutions arabes de 2011, l’Arabie Saoudite et les EAU ont fait figure de partenaires indéfectibles, mobilisés par le souhait d’endiguer les soulèvements populaires dans la région. Cette même année, les deux pays avaient envoyé leurs troupes en soutien au Royaume du Bahreïn alors traversé par de vastes manifestations. Deux ans plus tard, en Égypte, ils avaient coordonné leur aide financière au maréchal Sissi, à la tête du coup d'État qui a fait tomber le gouvernement de Mohamed Morsi. Puis, en mars 2015, ils se sont lancés conjointement dans une opération militaire au Yémen afin de stopper l’offensive des Houthis vers le sud du pays. Ils étaient encore à la manœuvre en juin 2017 pour imposer un blocus de leur voisin qatari, accusant le gouvernement de Doha de mettre en danger la stabilité de la région par son soutien à une myriade de groupes islamistes.Riyad et Abu Dhabi ont définitivement consacré leur rapprochement en décembre 2017, avec la mise en place formelle d’une alliance bilatérale, s’appuyant sur divers comités consultatifs. Les diplomates dans la région n’hésitaient pas alors à comparer la relation "spéciale" entre les Saoudiens et les Émiriens à celle entre les États-Unis et le Royaume-Uni. Toutefois, ce rapprochement se révèle aujourd’hui plus circonstanciel que structurel. En témoigne la façon dont les deux gouvernements mettent en sourdine un contentieux territorial qui les oppose depuis les années 70 et qui a conduit en 2009 à un clash à leur frontière. Rapidement, les divergences ont refait surface. Dès 2016, les Émiriens, qui ont déployé plus de soldats que les Saoudiens au Yémen, ont marqué leur différence. À Abu Dhabi, les officiers ont observé avec dédain l’incapacité de l’armée de l’air saoudienne à mener des frappes décisives contre les Houthis, tout en multipliant les dommages collatéraux causés aux populations civiles. Très vite, les forces émiriennes qui ont lancé l’assaut sur les villes côtières d’Aden puis de Moukkala se sont appuyées sur les combattants du sud qui revendiquaient leur indépendance depuis des décennies. Les Saoudiens se sont agacés d’une tactique émirienne qui fragilise de plus en plus le gouvernement officiel, dont les membres vivent en exil à Riyad.Le Yémen n’est que la partie la plus saillante des divergences entre les deux pays. Sur d’autres dossiers, l’Arabie Saoudite se crispe face à l’interventionnisme émirien.Le Yémen n’est que la partie la plus saillante des divergences entre les deux pays. Sur d’autres dossiers, l’Arabie Saoudite se crispe face à l’interventionnisme émirien. Au Soudan, le soutien d’Abu Dhabi aux Forces de Soutien Rapide contre le gouvernement de Khartoum provoque l’ire de Riyad. Lors de sa visite à Washington en novembre 2025, le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane (MbS), aurait ouvertement demandé à la Maison Blanche de dénoncer cette politique émirienne au Soudan et de forcer un changement d’approche à Abu Dhabi. Au-delà des dossiers régionaux, la brouille saoudo-émirienne mêle des éléments structurels et personnels. Fondamentalement, l’Arabie Saoudite se perçoit comme l’unique puissance régionale de la péninsule arabique, la seule capable de rivaliser avec l’Iran, Israël ou encore la Turquie. À ses yeux, ses voisins du Conseil de coopération du Golfe (CCG) restent de petites monarchies qui doivent se ranger derrière son leadership. La crise précédente avec le Qatar, qui avait conduit au blocus de Doha entre 2017 et 2021, tirait en partie ses origines de ce postulat. Inversement, les EAU se sont construits comme un pôle d’attraction régional pour les investisseurs et les touristes de la planète entière, un îlot de modernité en opposition évidente avec une Arabie longtemps considérée comme socialement archaïque et dépendante de sa rente pétrolière.Les EAU se sont construits comme un pôle d’attraction régional pour les investisseurs et les touristes de la planète entière, un îlot de modernité en opposition évidente avec une Arabie longtemps considérée comme socialement archaïque et dépendante de sa rente pétrolière.La dimension personnelle joue ensuite un rôle clé. Longtemps, les relations entre la famille Al-Saoud régnant en Arabie Saoudite et Mohammed ben Zayed (MbZ), l’homme fort d’Abu Dhabi, ont été difficiles. Ce n’est qu’avec l’arrivée de MbS, suite à l’accès au trône de son père, le roi Salmane, en 2015, que MbZ a bénéficié d’un contexte plus favorable à Riyadh. Depuis, les Émiriens n’ont cessé de projeter l’image d’une amitié entre les deux hommes. Néanmoins, les Saoudiens se sont rapidement agacés de voir les communicants émiriens souffler aux médias internationaux l’idée selon laquelle MbZ jouerait, pour MbS, le rôle de parrain, voire de figure paternelle, qui l'initierait à la vie internationale d’un monarque. Derrière les apparences, la méfiance des appareils de sécurité ou encore les rivalités anciennes entre les familles régnantes continuent d’imprégner la relation saoudo-émirienne. À partir de 2021, MbS semble décidé à changer le cap de la politique saoudienne et à affirmer son leadership régional. Sans concertation avec Abu Dhabi, il met fin au blocus du Qatar et entame, dans la foulée, des pourparlers avec l’Iran afin de réduire les tensions avec Téhéran. Sur le plan économique, MbS veut accélérer la mise en œuvre de son plan ambitieux, Saudi Vision 2030. Il entend attirer les investisseurs en Arabie Saoudite et a annoncé dès 2021 que les entreprises internationales devaient relocaliser leurs sièges régionaux à Riyadh dans les trois années à venir, sous peine de perdre leurs contrats avec le Royaume. Cette menace vise directement Dubaï où la plupart des grandes entreprises ont établi de longue date leur siège régional (Riyad a allégé ses mesures de rétorsion depuis).C’est surtout l’impact de la guerre avec l’Iran qui se pose pour le prix du baril mais à plus long terme, les divergences entre Abu Dhabi et Riyad en matière énergétique continueront d’alimenter la discorde.Sans surprise, les tensions saoudo-émiriennes se sont également traduites dans leur politique énergétique. D'un côté, Riyad maintient un contrôle strict des quotas de barils afin de maintenir un prix élevé du pétrole (une condition vitale pour équilibrer ses finances publiques). De l'autre côté, les EAU, moins vulnérables à une baisse du prix du baril, ont accru leur production depuis plusieurs années en contradiction ouverte avec la politique de l'OPEP, ce qui pousse les observateurs à s'interroger sur l'éventualité d'une sortie des EAU de l'organisation. Pour l'instant, le gouvernement saoudien ferme les yeux sur cette surproduction émirienne et le regain de tensions entre les deux pays depuis décembre n'a pas déclenché une crise ouverte entre les pays producteurs. Dans l'immédiat, c’est surtout l’impact de la guerre avec l’Iran qui se pose pour le prix du baril mais à plus long terme, les divergences entre Abu Dhabi et Riyad en matière énergétique continueront d’alimenter la discorde.Une crise bilatérale qui se manifeste sur l'ensemble des crises régionalesLe contentieux saoudo-émirien dépasse le simple différend bilatéral. Les deux pays sont aujourd'hui devenus des acteurs incontournables sur l’ensemble des dossiers régionaux, si bien que leur brouille peut avoir une incidence sur la stabilité de plusieurs pays. Pour commencer, le futur de la Syrie d'Ahmed al-Charaa dépend étroitement de la volonté des pays du Golfe d'investir dans sa reconstruction. Pour l'heure, l'Arabie saoudite, les EAU, ou encore le Qatar sont restés prudents, promettant une aide financière conditionnée à des gestes d'al-Charaa afin de stabiliser le pays, notamment en y réduisant l'influence iranienne. Toutefois, Abu Dhabi reste fondamentalement méfiante à l'égard d'al-Charaa, dont l'idéologie islamiste constitue une menace existentielle dans la vision du Moyen-Orient de MbZ. Ce n'est que par pragmatisme contraint que les EAU ont suivi leurs voisins saoudiens et qataris, ainsi que les Européens et les Américains, dans leur soutien à la transition syrienne. Si la brouille avec Riyad se prolonge, les Émiriens pourraient estimer nécessaire leur désengagement du théâtre syrien, une décision qui fragiliserait certainement le processus de reconstruction à Damas. Plus encore que la Syrie, c'est la question israélienne qui est devenue un élément central de la querelle entre Abu Dhabi et Riyad. Il y a encore quelques mois, Américains et Israéliens espéraient voir l'Arabie Saoudite se joindre aux EAU dans le cadre des accords d'Abraham, qui avaient acté en 2020 la normalisation des relations entre l'État hébreu et l'État du Golfe (auquel s’étaient ralliés le Bahreïn, le Maroc puis le Soudan).Suite à la guerre à Gaza et à l'expansion de la colonisation israélienne en Cisjordanie, le gouvernement saoudien a durci son opposition à la normalisation avec Israël. Mais Riyad va encore plus loin, en faisant de la relation israélo-émirienne un élément de ses divergences avec Abu Dhabi.Aujourd'hui, suite à la guerre à Gaza et à l'expansion de la colonisation israélienne en Cisjordanie, le gouvernement saoudien a durci son opposition à la normalisation avec Israël. Mais Riyad va encore plus loin, en faisant de la relation israélo-émirienne un élément de ses divergences avec Abu Dhabi. Depuis plusieurs mois, les médias et les influenceurs saoudiens ne cessent d'accuser les EAU d'être un cheval de Troie d'Israël dans le Golfe. Il n'est pas rare, sur les réseaux sociaux, de voir des commentateurs saoudiens insulter MbZ en le qualifiant de "sioniste". De tels comportements pourraient sembler anecdotiques, mais dans un espace public saoudien extrêmement surveillé, il est impossible de proférer de telles accusations sans le blanc-seing du gouvernement.Des réalignements géopolitiques qui dépassent le Golfe persiqueNotons aussi que la crise saoudo-émirienne de décembre dernier a coïncidé avec la décision du gouvernement israélien de reconnaître le Somaliland comme un État indépendant. Beaucoup de spéculations circulent sur la possibilité que l’État hébreu en tire des facilités d’accès pour sa marine sur les côtes du Somaliland, ouvrant sur le golfe d’Aden. Or, vu de Riyad, le rapprochement entre Israël et la province autonome du Somaliland a été a minima facilité par Abu Dhabi, qui elle-même, est très présente sur place depuis plusieurs années. Le port de Berbera est géré par DP World (la société portuaire de Dubaï), et l'armée émirienne y dispose d'installations. Pour l'Arabie Saoudite, cette coordination entre Israël et les EAU dans la Corne de l'Afrique menace directement ses intérêts sur son flanc sud. Ce n’est pas un hasard si, dans la foulée, Riyad a réagi en signant un nouvel accord militaire avec le gouvernement de Somalie siégeant à Mogadiscio. De l’autre côté du Golfe, la crise entre l'Arabie Saoudite et les EAU impacte également les partenariats stratégiques entre les monarchies arabes et l'Asie du Sud. Quelques jours après les frappes aériennes israéliennes sur le Qatar en septembre 2025, le gouvernement saoudien avait annoncé la signature d'un pacte de défense avec le Pakistan, comprenant une clause de solidarité inédite. Peu de détails ont été divulgués sur le contenu de cet accord, mais il a naturellement provoqué l'ire de l'Inde avec laquelle le Pakistan a mené quelques mois plus tôt la guerre la plus intense en cinquante ans. En réaction à l'annonce du pacte pakistano-saoudien, le gouvernement de Narendra Modi a appelé Riyad à ne pas oublier "les sensibilités" de ses partenaires. Quelques mois plus tard, c’est au tour de l’Inde d’annoncer un nouveau partenariat de défense, cette fois-ci avec les EAU. Si celui-ci ne contient pas de clause de solidarité similaire, il entend renforcer la coopération militaire entre Delhi et Abu Dhabi, déjà en plein essor depuis dix ans.Il est encore trop tôt pour confirmer ici les mécanismes d'une nouvelle guerre froide au Moyen-Orient. Néanmoins, on observe aujourd'hui un ensemble de réalignements.Quand bien même les diplomates indiens affirment prudemment maintenir des liens d'amitié avec tous les pays du Golfe, Delhi se trouve de facto au cœur de la nouvelle polarisation qui s'installe dans la région. D'un côté, le partenariat saoudo-pakistanais a été accueilli positivement par l'Iran et la Turquie (cette dernière ayant même indiqué réfléchir à intégrer le partenariat). De l'autre côté, les EAU renforcent leurs liens, non seulement avec Israël, mais aussi avec l'Inde. Il est encore trop tôt pour confirmer ici les mécanismes d'une nouvelle guerre froide au Moyen-Orient. Néanmoins, on observe aujourd'hui un ensemble de réalignements. Ceux-ci n’ont pas vu le jour au lendemain de la brouille saoudo-émirienne, mais celle-ci fait figure de catalyseur d’un nouvel équilibre des puissances dans la région.Des diplomaties occidentales sommées de s'adapterDans de telles conditions, la crise entre l'Arabie Saoudite et les EAU va non seulement perdurer, mais aussi forcer l'ensemble de leurs partenaires à se positionner vis-à-vis de celle-ci. Pour l’heure, le scénario d'une escalade militaire entre les deux pays reste improbable, tout comme celui d'un remake du blocus du Qatar (cette fois-ci, de Riyad sur Abu Dhabi), tant cet épisode précédent s'était révélé contre-productif. La forme de cette dispute devrait rester latente et s'exprimer par le biais de problématiques connexes. Ses conséquences seront d’ordre diplomatique - sur toutes les crises régionales où les deux pays interviennent - et économique, avec une rivalité accrue qui risque de prendre parti pour les compagnies étrangères. À l’échelle internationale, les États-Unis sont logiquement la première cible des campagnes d'influence saoudiennes et émiriennes. Les deux pays figurent parmi les piliers de nombreuses initiatives américaines dans la région, allant du Conseil de la Paix, inauguré à Davos en janvier dernier, à l'India-Middle East-Europe Corridor (IMEC) lancé en 2023. Ce dernier projet ambitieux, poussé par la présidence Biden, doit conduire à la création de nouvelles voies maritimes et terrestres reliant l'Europe à l'Asie du Sud, en passant par l'Arabie Saoudite et les EAU. Il suppose donc une coopération entre les États du Golfe qui apparaît désormais compromise. Dans le contexte actuel, déjà fortement ralenti par la guerre à Gaza, IMEC devrait donc être un autre dommage collatéral de la crise. Pour l'heure, Donald Trump n'a pas publiquement pris de position sur le sujet et s'est simplement montré confiant quant à sa capacité à résoudre rapidement le différend entre Saoudiens et Émiriens. On peut toutefois douter de l'efficacité d'une médiation américaine. La première présidence Trump avait échoué à résoudre le conflit précédent entre le Qatar et ses voisins, et c'est uniquement après que l'Arabie saoudite a reconnu l'échec de son blocus que celui-ci a été levé.Paris a traditionnellement maintenu l'idée d'une diplomatie du Golfe équilibrée s'appuyant tour à tour sur l'Arabie saoudite, le Qatar et les EAU. Or, dans les faits, c'est avec Abu Dhabi que nous entretenons les relations les plus étroites, que ce soit sur un plan politique, militaire, économique ou encore culturel.La situation se révèle tout aussi délicate pour la France. Paris a traditionnellement maintenu l'idée d'une diplomatie du Golfe équilibrée s'appuyant tour à tour sur l'Arabie saoudite, le Qatar et les EAU. Or, dans les faits, c'est avec Abu Dhabi que nous entretenons les relations les plus étroites, que ce soit sur un plan politique, militaire, économique ou encore culturel. Des concessions de Total à la base militaire d’Alindien en passant par le Louvre et la Sorbonne d’Abu Dhabi, les EAU sont aujourd’hui incontournables pour la diplomatie française dans la région. La proximité entre Paris et Abu Dhabi avait déjà compliqué la marge de manœuvre française à l'époque du blocus du Qatar, les officiels qataris estimant la France de facto alignée sur les EAU. La crise actuelle présente des similitudes, mais pourrait être encore plus dommageable pour Paris, compte tenu du poids stratégique saoudien. Depuis la présidence de Nicolas Sarkozy, chacun des chefs d'État français a tenté, en vain, de réactiver une relation franco-saoudienne qui autrefois supplantait celle avec les EAU. Dans le contexte actuel, l'enjeu majeur sera de déterminer jusqu'à quel point la coopération française avec les EAU ou l'Arabie Saoudite peut s'approfondir sans fragiliser la relation avec l'autre partenaire. La question de la reconstruction syrienne, ou encore le soutien au gouvernement libanais dans le cadre du désarmement du Hezbollah, constituent des dossiers majeurs pour notre diplomatie et sur lesquels la concertation avec les pays du Golfe reste vitale. Les enjeux sont aussi économiques. La France, membre de l'IMEC, a été le premier pays à nommer un envoyé spécial du Président pour ce projet, afin de témoigner de son intérêt. Face à la crise Riyad-Abu Dhabi, ces ambitions devraient être fortement revues à la baisse. Sur le plan commercial, certaines compagnies étrangères font déjà état de difficultés rencontrées par leurs cadres pour circuler entre les deux pays. La crise pourrait aussi poser problème aux entreprises françaises qui opèrent depuis longtemps dans les deux pays et seraient forcées de réviser leurs plans. L'enjeu majeur sera de déterminer jusqu'à quel point la coopération française avec les EAU ou l'Arabie Saoudite peut s'approfondir sans fragiliser la relation avec l'autre partenaire.Dans les semaines et les mois à venir, la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran risque très certainement de capter l’attention des observateurs extérieurs, au point de minorer dangereusement toute autre problématique régionale. En outre, les attaques iraniennes contre les EAU (ainsi que le Qatar, le Bahreïn et le Koweït) pourraient laisser penser que, face au besoin d’unité et de solidarité des pays du Golfe, ces derniers seront à même de reléguer les disputes entre eux au second plan. Supposer cela témoigne d’un optimisme contredit par la longue histoire des relations entre ces pays, et en l’espèce, les EAU et l’Arabie Saoudite. En somme, la dispute entre Abu Dhabi et Riyad ne va pas disparaître. Elle amorce un nouveau chapitre des rivalités au Moyen-Orient dont les ramifications, encore incertaines, n’épargneront ni leurs voisins ni leurs partenaires occidentaux.Copyright image : Ludovic MARIN / POOL / AFP Mohammed ben Zayed et Emmanuel Macron à l’Élysée le 6 février 2025. ImprimerPARTAGER