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Iran : penser l’impensable

Iran : penser l’impensable
 Michel Duclos
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie

L'ultimatum fixé par Donald Trump à l'Iran, annonçant la destruction de toutes les infrastructures civiles du pays si le détroit d'Ormuz n'était pas rouvert, est échu sur un cessez-le-feu de quinze jours. Les nouveaux dirigeants de la république islamique sont-ils plus susceptibles que leurs prédécesseurs d’accepter un compromis, malgré des États-Unis qui sont, comme l'analyse Michel Duclos, en position de faiblesse ? Entre repli sur l'Amérique et frénésie conquérante, quels sont les scénarios ?

Pendant quelques heures, le monde a retenu son souffle : Donald Trump allait-il vraiment mettre sa menace à exécution et "anéantir une civilisation" en attaquant systématiquement les installations civiles de ce vaste pays qu’est l’Iran ? L’impensable prenait soudain des allures de réalité.

Le président américain a finalement accepté un cessez-le-feu de quinze jours. Il obtient en échange une réouverture, dans des conditions toutefois pour le moins incertaines, du détroit d’Ormuz, lequel n’aurait pas été fermé sans l’attaque israélo-américaine. Washington se rallie à cette solution "sur la base du plan en dix points" avancé par Téhéran, dont pourtant l’essentiel est clairement inacceptable pour les États-Unis : droit à l’enrichissement de l’uranium par l’Iran, départ des troupes américaines de la région, contrôle par Téhéran du détroit d’Ormuz (pourtant voie de navigation internationale), levée de toutes sanctions, réparations etc.

Le recul américain est cependant le symétrique d’un recul iranien, peu noté par les observateurs, mais réel. Un succédané de régime islamique est maintenant aux commandes à Téhéran (autour des Gardiens de la Révolution principalement). Son noyau dirigeant paraissait avoir fait un calcul tout aussi insensé que celui de Donald Trump : il était prêt à subir des jours ou des semaines de bombardement intense - en dévastant de son côté les infrastructures des pays du Golfe - en tablant que les assaillant finiraient par s’arrêter, laissant le nouveau pouvoir iranien en place au milieu des ruines. Il laissait entendre qu’il ne se rallierait à une trêve qu’à condition d’obtenir des "garanties de sécurité" (assurances qu’il ne ferait plus l’objet d’attaques) et un droit de péage dans le détroit d’Ormuz.

Les Gardiens de la révolution gèrent des pans entiers de l’économie iranienne, ce qui les rend sensibles à certaines réalités économiques.

Il faut se réjouir que de part et d’autre, le pire ait été évité. Il est probable que le conflit a pris un tournant. Il reste cependant d’une part que la trêve ne tient qu’à un fil, d’autre part que rien ne garantit que la négociation pourra conduire à un accord. Peut-être là aussi la nouvelle configuration au pouvoir à Téhéran modifie-t-elle un peu la donne. Les Iraniens sont des négociateurs redoutables. Toutefois, si le précédent système de la République des mollahs avait tendance à avancer par consensus entre les différents clans associés au pouvoir, ce qui rendait toujours difficile de conclure toute négociation internationale, peut-être le noyau dur actuel - largement une dictature militaire en fait - aura-t-il une plus grande capacité à prendre des décisions, et donc le cas échéant à faire des compromis. Les Gardiens de la révolution gèrent des pans entiers de l’économie iranienne, ce qui les rend sensibles à certaines réalités économiques. D’un autre côté, tous les iranologues indiquent que c’est une génération plus jeune de dirigeants qui arrive au pouvoir, dont le pragmatisme supposé ne doit pas faire oublier une attitude encore plus combative que leurs prédécesseurs.

De surcroît, l’attitude adoptée par Israël au Liban – bombardements massifs et frappes indiscriminées qui font exploser toutes les normes du droit de la guerre – constitue un défi majeur pour les dirigeants iraniens. On voit mal comment ils pourraient ne pas réagir au minimum en limitant la libéralisation du trafic dans le détroit d’Ormuz.

Le bilan à mi-étape

En tout cas, ne préjugeons pas des résultats éventuels des discussions qui vont s’ouvrir - du moins si l’évolution sur le terrain ne conduit pas à leur suspension avant même qu’elles ne commencent.  Ce que l’on peut constater, c’est que la situation de départ pour cette négociation, aussi incroyable que cela puisse paraître compte tenu du rapport des forces militaire, n’est pas en faveur des États-Unis :

  • Sur le nucléaire : l’Iran détient toujours un stock de 440 kilogrammes d’uranium enrichi ; son élimination a manifestement diminué dans les priorités de Trump ; la possibilité d’accéder à la bombe est probablement retardée pour Téhéran, mais pas supprimée ; il y a fort à parier que son attractivité est renforcée par les circonstances ;
  • Sur les "proxies" (Hezbollah, Houthis, milices chiites irakiennes) : le potentiel est nettement dégradé mais pas éliminé. 
  • Capacités en missiles et intercepteurs : fortement dégradées certes mais pas disparues malgré plus d’un mois de guerre, et complétées désormais par un potentiel de drones manifestement toujours en état de frapper ; 
  • Détroit d’Ormuz : c’est clairement le dossier qui a pris dans toute cette affaire une importance majeure. Les Iraniens ont, sinon découvert, du moins vérifié que c’est une arme capitale pour eux. La manière dont ils ont utilisé cette arme modifie la perception de beaucoup d’acteurs dans le monde ; 
  • Alliances de l'Iran : peu visibles dans la guerre, les Chinois et les Russes doivent se féliciter de l’aide militaire apportée aux Iraniens (missiles et anti-missiles, renseignement) sans s’être aliéné pour autant la bonne volonté de Trump ;
  • Alliances des États-Unis : en revanche, les alliés américains dans le Golfe, mais aussi en Europe et en Asie (cf. : les incroyables reproches adressés par Trump aux Coréens du Sud, aux Japonais et aux Australiens le 6 avril pour ne pas avoir apporté d'aide dans la guerre contre l'Iran) garderont en mémoire l’aventurisme de l’administration Trump et le mépris qu’il ne cesse de leur témoigner.

C’est vraisemblablement parce qu’ils ont conscience d’avoir une main plutôt faible que Trump et ses portes-paroles insistent sur leurs "lignes rouges", qui sont autant de positions maximalistes, telles que l’élimination du stock d’uranium et la fin de l’enrichissement.

Dans ce rapide tableau, mention spéciale doit être faite du positionnement d'Israël. Une enquête très fouillée du New-York Times de lundi a révélé à quel point le Premier ministre Netanyahou a joué un rôle décisif pour convaincre Trump de se lancer dans une attaque contre un Iran présenté par lui comme très affaibli. Il serait étonnant que le résultat, cinq semaines plus tard, n’ait pas entamé le crédit que lui porte le président américain. Du côté iranien, il serait logique de juger que la trêve acceptée hier se révèle aussi peu solide que celles conclues par les Israéliens sur Gaza ou sur le Liban ; mais inversement, les stratèges iraniens ont certainement noté la capacité de leurs armes à atteindre le territoire d'Israël et la baisse progressive du soutien de la population israélienne à l’agression (celui-ci reste élevé, de l’ordre de 60 %, contre plus de 80 % au départ) au fur et à mesure des frappes iraniennes. 

Dans l’immédiat en tout cas, Benjamin Netanyahou paraît jouer la carte de faire échouer la trêve et de tuer dans l’œuf la négociation en s’acharnant sur le Liban.

Le jour d’après

C’est peut-être pour le jour d’après - quelle que soit la suite que connaîtrait la trêve qui commence - qu’il faut vraiment s’habituer à penser l’impensable. Pour nous, Européens, en examinant notamment les conclusions que pourrait en tirer l’administration Trump. Bien sûr, on ne peut exclure un scénario positif, celui qui verrait une Amérique rendue plus sobre après cette aventure, renouant avec les fondamentaux américains et notamment cherchant à retisser avec ses alliés atlantiques une relation de confiance. Compte tenu de ce que cet épisode a sinon révélé, du moins souligné, de paroxystique dans la personnalité de M. Trump, deux autres types de scénarios sont à craindre :

  • Celui d’un redoublement de l’hubris, provoqué cette fois par un besoin de revanche ou de réaffirmation de la toute-puissance américaine : le succès de l’opération au Venezuela a contribué à persuader le président américain qu’il pouvait à bon compte "faire un coup" en Iran ; s’il se convainc qu’il a gagné en Iran, ou simplement qu’il a besoin de "se refaire", quelles seront les prochaines proies qu’il convoitera? On aura noté que sa conférence de presse de lundi s'achevait par des menaces renouvelées contre le Groenland. L’ivresse d’une "victoire" fantasmée en Iran conjuguée à un ressentiment porté à incandescence contre les Européens - et à des attaques d’un niveau inégalé contre l’OTAN - pourraient conduire au pire dans les relations transatlantiques ;
  • Autre scénario : celui d’un "repli sur l’Amérique" ou au moins sur "l’Hémisphère ouest" (ce qui d’ailleurs ne rendrait pas Trump plus "atlantiste"). On a pu parler à propos de ce conflit en Iran d’un "Suez américain". L’analogie a ses limites notamment parce qu’en l’absence de superpuissance pour l’arrêter, l’Administration Trump est allée jusqu’au bout (ou presque) de son erreur. Et aussi parce que les conséquences pour l’ordre du monde sont autrement plus graves. Certains signaux faibles - on pense aux menaces rageuses d’abandonner à d’autres le soin de sécuriser le détroit d’Ormuz - laissent penser qu’une tentation de repli existe chez Trump:le propre d’une puissance dominante, depuis l’Angleterre du XIXe siècle, est justement d’assurer la liberté de navigation dans le vase monde.

L’ivresse d’une "victoire" fantasmée en Iran conjuguée à un ressentiment porté à incandescence contre les Européens - et à des attaques d’un niveau inégalé contre l’OTAN - pourraient conduire au pire dans les relations transatlantiques.

Compatible avec l’un et l’autre de ces scénarios, un autre signal faible dans la gestion trumpienne de cette guerre doit être relevé : la confirmation de sa volonté de ménager Pékin et Moscou alors que les deux capitales jouaient contre lui dans cette affaire. Il n’est d’ailleurs pas indifférent que la Chine, à travers le Pakistan, ait contribué à son dénouement provisoire. La première guerre du Golfe (1991) avait consacré l’unipolarité américaine, la seconde guerre en Irak (2003) le reflux de celle-ci et le début d’une forme de multipolarité, l’épisode que nous vivons actuellement annonce-t-elle un monde de zones d’influence dans lequel États-Unis, Chine et Russie tenteraient de s’aménager de concert des parts de marché pour dominer la planète ?


Copyright image : Alex Brandon / POOL / AFP
Donald Trump avant une conférence de presse sur l’Iran, le 1er avril 2026.

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