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Les monarchies du Golfe à l’épreuve de la guerre avec l’Iran

Les monarchies du Golfe à l’épreuve de la guerre avec l’Iran
 Jean-Loup Samaan
Auteur
Expert Associé - Moyen-Orient

Au-delà du détroit d'Ormuz bloqué et du trafic aérien à l'arrêt, les sociétés sont mal préparées face au risque de guerre qui affecte un modèle économique fondé sur l'afflux de capitaux étrangers et d’expatriés. Si les dégâts ont été minimisés par une défense aérienne efficace, elle dépend de stocks qui sont mis à rude épreuve. Les États du Golfe vont-ils s'approvisionner en matériels militaires auprès d'Israël ? Quelles sont les options de diversification pour compléter une alliance américaine indispensable mais limitée ? Diplomatie, économie, société : la guerre qui affectera durablement le Golfe remet en cause l'image d'un îlot de stabilité et de prospérité.

Dans les heures qui ont suivi le lancement de l’offensive américano-israélienne contre l’Iran, Téhéran a riposté en frappant l’ensemble des monarchies du Golfe avec des missiles et des drones. La possibilité d'une escalade régionale a toujours animé les débats autour des scénarios de guerre avec l'Iran, mais l’intensité et la rapidité avec lesquelles le Golfe a été happé par le conflit depuis le 27 février n’avaient pas été anticipées. Cette offensive iranienne sur la péninsule arabique constitue un véritable test de résilience pour des pays qui avaient souhaité, jusqu’au dernier moment, se tenir à distance du conflit. Dès lors, la guerre vient rebattre les cartes sur tous les plans - militaires, diplomatiques, économiques, sociaux -, si bien que le Golfe de l’après-guerre sera bien différent de celui qui l’avait précédé.

Une pluie de missiles et de drones sur le Golfe

Dès la soirée du samedi 27 février, les images de missiles frappant l’hôtel de luxe Burj Al Arab à Dubaï, ainsi que les aéroports d’Abu Dhabi et de Doha, ont fait le tour du monde. Contrairement aux précédents épisodes de cette guerre régionale, qui se joue depuis l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023, celui-ci s’étend à la péninsule arabique et englobe des pays qui avaient été jusqu'ici relativement épargnés.

Les images choquent d’autant plus pour les Émirats arabes unis (EAU) et le Qatar qui, en Europe comme en Asie, ont cultivé une image de petits États riches et stables, et surtout, à l’abri des conflits permanents du Moyen-Orient. Les photos de Dubai Expo en 2021 ou de la Coupe du monde au Qatar l'année suivante semblent lointaines. Cette vitrine avait déjà été progressivement érodée : en janvier 2022, Abu Dhabi avait subi une vague d’attaques de missiles et de drones lancées par les Houthis depuis le Yémen. Pour sa part, le Qatar a déjà subi deux attaques aériennes sur son sol en moins d'un an : une offensive iranienne sur la base américaine d'al-Udeid en juin 2025, puis une attaque israélienne contre le bureau du Hamas à Doha en septembre 2025. À titre de comparaison, les pays du Golfe n’avaient pas subi de telles retombées lors de l’invasion américaine de l’Irak en 2003. Il faut en fait revenir à l’invasion du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein en 1990 et aux 46 missiles Scud tirés par ce dernier sur l’Arabie Saoudite pour retrouver une situation aussi critique. Or, si les hydrocarbures du Golfe étaient déjà un élément clé de l'économie internationale, la guerre actuelle fragilise également d'autres pans de la globalisation : avec la fermeture temporaire des aéroports de Dubaï et de Doha, le transport aérien vient de connaître l'une des pires crises logistiques de son histoire. Avec la réduction brutale du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz, le prix du baril s’est également envolé pour passer la barre des 100 dollars.

Au-delà de la sidération suscitée par les images de ces attaques et des inquiétudes qu’elles ont engendrées dans les milieux d’affaires, les pays du Golfe ont réussi, jusqu’à présent, à minimiser les dégâts. Cela n'est pas dû au hasard mais aux investissements massifs consentis par leurs gouvernements en matière de défense aérienne. Ces achats se révèlent aujourd'hui décisifs. Les chiffres rendus publics concernant les opérations de défense anti-missiles contre la campagne d’agression iranienne font état d’un taux d’interception très élevé, avoisinant 95 %. Leur performance varie d'un pays à l'autre, selon la sévérité des attaques et le niveau de préparation de leurs soldats.

Si les données gouvernementales sont à manier avec prudence, les pertes matérielles et humaines restent (pour l’instant) modestes. Cette réussite opérationnelle, forcément provisoire, ne doit pas être minimisée. Le volume des attaques iraniennes est sans précédent, et l’interception en continu d’un tel nombre de projectiles (dont la nature et la trajectoire varient considérablement) constitue un exercice extrêmement complexe auquel peu de pays dans le monde ont été confrontés. En l'espace d'une semaine, le territoire des EAU a été la cible de 238 missiles balistiques, 8 missiles de croisière et 1422 drones selon l'agence d'information nationale. Le seul autre pays dans la région à avoir dû affronter une offensive de cette ampleur est Israël, dont l’expérience opérationnelle en matière de défense antimissile et la préparation des populations sont bien plus anciennes. En Europe, seule l'Ukraine subit des attaques de missiles et de drones russes encore plus acharnées. En somme, ces attaques révèlent, paradoxalement, les progrès majeurs réalisés par les armées du Golfe.

Les réserves de défense aérienne des monarchies du Golfe sont sous pression. En l'absence de réapprovisionnement conséquent, elles pourraient rapidement faire défaut, et les dégâts sur les infrastructures et les pertes humaines pourraient alors s'aggraver.

Il reste la question des stocks de cette défense. Les pays du Golfe s’appuient majoritairement sur des systèmes américains (et plus particulièrement sur des batteries Patriot et THAAD) coûteux et en nombre limité. Face à une campagne iranienne qui n'a pas cessé depuis fin février, les réserves de défense aérienne des monarchies du Golfe sont sous pression. En l'absence de réapprovisionnement conséquent, elles pourraient rapidement faire défaut, et les dégâts sur les infrastructures et les pertes humaines pourraient alors s'aggraver.

Au-delà de la guerre en cours, cette politique d’investissement dans les défenses antimissiles devrait se prolonger, voire s’amplifier. Si les industriels américains restent prépondérants, pour des raisons tant politiques qu’opérationnelles, leur capacité à livrer à temps les systèmes dont ont besoin les pays du Golfe est incertaine. À l’heure où les missiles et les drones sont devenus omniprésents sur les théâtres de guerre, la demande mondiale en matière de défense aérienne n’a jamais été aussi forte. Israël, avec ses systèmes aguerris Iron Dome, David’s Sling et Arrow, devrait constituer une source complémentaire pour les pays du Golfe avec lesquels il a normalisé ses relations, tels que les EAU et le Bahreïn. Par ailleurs, l’autre acteur qui a gagné en importance est la Corée du Sud. Les EAU ont acheté en 2022 le M-SAM II, un système de défense antimissile sud-coréen. Celui-ci a été utilisé par Abu Dhabi contre les missiles iraniens, et Séoul a annoncé l’envoi de batteries supplémentaires. La Corée du Sud, plus encore qu’Israël, pourrait constituer le futur partenaire de choix des pays du Golfe. Comme ces derniers, Séoul doit composer avec le risque permanent d’agression d’un voisin nord-coréen imprévisible. Comme les pays du Golfe, la Corée du Sud s’appuie sur une présence militaire américaine qui complète, plus qu’elle ne remplace, ses capacités stratégiques propres. A contrario, les Européens ne figurent pas, aux yeux des pays du Golfe, parmi les fournisseurs crédibles en la matière.

Des sociétés peu préparées à de telles crises

C’est sur le plan sociétal que la situation se révèle plus fragile. Les vidéos d’influenceurs français ou anglais partageant leur panique depuis leurs villas à Dubaï ont suscité beaucoup de sarcasmes à Paris ou à Londres. Pour certains, les images de ces expatriés partis s’enrichir au soleil pour finir au milieu d'une guerre constituent la conclusion d’un conte moral sur le mirage entretenu par des monarchies arabes qui n'ont jamais eu bonne presse dans les médias occidentaux.

La véritable vulnérabilité des pays du Golfe réside dans l'absence de préparation des populations à un conflit avec l’Iran.

Si l'on met de côté leur caractère grotesque, ces vidéos permettent de saisir comment la véritable vulnérabilité des pays du Golfe réside dans l'absence de préparation des populations à un conflit avec l’Iran. À titre de comparaison, les Israéliens à Tel-Aviv et Jérusalem réagissent aux représailles iraniennes en suivant des routines déjà bien établies : au son de la sirène et des notifications sur leur téléphone portable offrant la géolocalisation des missiles, les civils s'empressent de rejoindre leurs abris anti-bombe (omniprésents dans le paysage urbain israélien et obligatoires dans les logements neufs). Rien de tout cela n’avait été mis en place par les pays du Golfe. Au bout de quelques heures, les gouvernements ont improvisé des messages par téléphone portable pour appeler les habitants à chercher un refuge. Mais beaucoup d’expatriés (90 % de la population des EAU ou du Qatar) recevant ces messages ont soudain découvert une réalité géopolitique qu’il ne semblait pas nécessaire de suivre dans leur vie quotidienne.

Une fois la guerre finie, ces lacunes dans la préparation des populations seront, sans aucun doute, l’un des grands chantiers des pays du Golfe. Les EAU et le Qatar ne peuvent plus aujourd’hui entretenir l’image d’îlots paisibles et imperméables aux turbulences régionales. Or, s’ils veulent préserver les investissements étrangers et l'afflux de communautés expatriées dont leurs économies dépendent, il leur faudra redéfinir ce modèle. Ici aussi, les expériences israéliennes et sud-coréennes seront certainement des comparaisons qui les inspireront. Il est probable qu’une cité-monde telle que Dubaï investisse dans la construction d’abris anti-bombes et mette en place un dispositif d’alerte avancée, semblable aux applications israéliennes, pour prévenir ses habitants lorsqu’ils doivent se réfugier. De telles mesures peuvent restaurer la confiance perdue. Après tout, l'économie sud-coréenne est parmi les plus dynamiques au monde, alors que Séoul se trouve à une vingtaine de kilomètres d'un État hostile doté d'armes nucléaires. Dans le Golfe, créer cette résilience impliquera toutefois d’instaurer un nouveau lien entre les populations et les États. Les citoyens et les résidents de longue date y adhéreront par patriotisme, si ce n'est par nécessité. Il est probable que cela dissuade une partie des expatriés occidentaux (parmi lesquels les influenceurs), guidés par une approche plus transactionnelle à l’égard de leur lieu de résidence, mais ces derniers constituent, au final, une faible proportion de la population sur place.

Le logiciel diplomatique des pays du Golfe en question

Sur le plan diplomatique aussi, la guerre entraînera un aggiornamento de la part des pays du Golfe. Mais au préalable, il faut rappeler un élément structurel trop souvent oublié : chacun des six États membres du Conseil de coopération des États arabes du Golfe (CCG) répondra aux retombées de cette guerre différemment, et il ne faut pas espérer voir davantage de coordination et d’intégration de leurs politiques étrangères qu'il n'y en a eu par le passé. L’existence d’une menace commune - l’Iran aujourd’hui, l’Irak hier - n’a jamais masqué la persistance de rivalités et de soupçons entre ces monarchies. Le CCG ne va donc pas soudainement se transformer en OTAN.

Partant de ce constat, la guerre met d'abord fin à l’illusion diplomatique selon laquelle les pays du Golfe pouvaient entretenir des relations cordiales avec le régime iranien tout en renforçant leur coopération en matière de défense avec les États-Unis. Jusqu'au lancement de l'opération israélo-américaine, cette illusion permettait d’occulter la contradiction consistant à restaurer un lien de confiance entre les deux rives du Golfe persique, tout en appelant Washington à fournir des armements et à préserver ses prépositionnements militaires dans la zone. Cette posture était relativement récente : à la mi-2019, l’Arabie Saoudite et les EAU - deux des pays les plus suspicieux du régime iranien - avaient entamé des pourparlers avec des représentants de Téhéran afin de réduire les tensions régionales. Cela avait débouché sur un accord entre Riyad et Téhéran, signé en mars 2023 à Pékin. Cet accord s’apparentait à une promesse de non-agression - avec le recul, de peu de valeur.

La guerre met d'abord fin à l’illusion diplomatique selon laquelle les pays du Golfe pouvaient entretenir des relations cordiales avec le régime iranien tout en renforçant leur coopération en matière de défense avec les États-Unis.

La dynamique de désescalade de ces dernières années avait donc conduit les monarchies du Golfe à promouvoir un dialogue avec le régime iranien. Les craintes quant à l'agenda régional de ce dernier n’avaient pas disparu, mais l’approche coercitive de l’administration Trump, déjà à l'œuvre lors de la guerre des Douze jours en juin 2025, était jugée contre-productive par les dirigeants de la péninsule qui voulaient croire à une résolution du conflit sans embrasement de la région. 

Aujourd'hui, les attaques iraniennes sur le Golfe révèlent l’impossibilité de maintenir ce lien diplomatique avec le régime actuel de Téhéran. Les conséquences de ce diagnostic varient selon les pays : pour l’Arabie Saoudite, les EAU, le Bahreïn, ou encore le Koweït, il s’agit d’un retour à la "guerre froide" des années 2010 dont la mémoire est encore vive pour les dirigeants. Cela sera plus compliqué pour le Qatar et le sultanat d’Oman qui, pour des raisons tant diplomatiques qu’économiques, entretenaient des relations plus coopératives avec l’Iran.

À plus long terme, l'autre grande question est celle de la place occupée par les États-Unis dans les politiques de sécurité des États du Golfe. La centralité américaine dans le dispositif de protection de ces pays remonte à l’invasion du Koweït et repose sur le postulat que la présence de bases américaines dissuade une agression telle que celle menée par l'Irak de Saddam Hussein en 1990. En 2026, cette perception a fortement changé. Depuis plusieurs années, les bases américaines au Moyen-Orient sont devenues des cibles fréquentes pour l’Iran et ses alliés non-étatiques, si bien que les États arabes qui les abritent se retrouvent inexorablement happés par chaque escalade entre Washington et Téhéran.

La guerre actuelle cristallise donc le paradoxe de la sécurité du Golfe : pour les gouvernements locaux, Washington n’est plus jugé fiable et leur association avec une administration américaine va-t-en-guerre les entraîne dans une escalade non voulue. Or, en même temps, ce sont bien les moyens américains, et plus particulièrement en matière de défense aérienne, qui ont empêché des dégâts colossaux. Aucune alternative au partenariat avec les États-Unis n’est convaincante. À l’exception des EAU et de l’Arabie saoudite, aucun autre pays du Golfe n’a de velléité sérieuse de renforcer son autonomie stratégique, et même pour Abu Dhabi et Riyad, les efforts requis ne peuvent pas complètement effacer une dépendance à Washington pour l’accès aux technologies de pointe ou la formation des troupes. La Chine ne veut pas et ne peut pas se substituer à la présence américaine. Reste une solution médiane, consistant à diversifier toujours un peu plus les partenariats, avec la Corée du Sud et Israël, comme mentionnés plus haut, mais aussi l’Inde et le Pakistan, ou encore le Royaume-Uni et la France. Ces derniers ont d’ores et déjà réitéré leurs engagements à l’égard des monarchies du Golfe et redéployé leurs contingents militaires en Méditerranée pour soutenir leur défense. Néanmoins, pour Abu Dhabi, Doha ou Riyadh, les Européens s’apparentent tout au plus à une assurance complémentaire qui s’adosse à leur partenariat essentiel, celui avec les États-Unis.

Citoyens du Golfe et populations expatriées devront apprendre à vivre avec l’idée que leurs cités sont résilientes mais ne sont plus aussi invulnérables que dans le récit national cultivé par leurs souverains au cours des deux dernières décennies.

En dépit du ressentiment des dirigeants locaux, leur rupture avec Washington est donc fort improbable. Rappelons qu'en septembre 2025, après avoir subi des frappes israéliennes ciblant des membres du Hamas à Doha, le gouvernement qatari s'est gardé d'exprimer son ressentiment face à l'absence de protection américaine lors de l'attaque menée par l'un des alliés les plus proches de Washington. Le Qatar n’avait pas exigé le retrait des troupes de CENTCOM. Au contraire, le pays a même renforcé sa coopération avec les États-Unis à l'issue de la crise. Quelques semaines plus tard, Donald Trump signait un décret sur la défense du Qatar comportant une nouvelle clause de sécurité calquée sur les termes de l’article 5 de l’OTAN.

En somme, la seule rupture diplomatique évidente sera avec l’Iran et non avec les États-Unis. Au-delà, les années à venir devraient marquer une nouvelle ère dans le Golfe, comme celles qui ont suivi la guerre de libération du Koweït. Citoyens du Golfe et populations expatriées devront apprendre à vivre avec l’idée que leurs cités sont résilientes mais ne sont plus aussi invulnérables que dans le récit national cultivé par leurs souverains au cours des deux dernières décennies. Les gouvernements locaux auront à cœur de renforcer leurs capacités de défense afin de mieux se prémunir contre les tensions régionales. Reste la question du temps nécessaire pour restaurer la confiance des investisseurs étrangers. Cette inconnue dépendra en grande partie de quand et comment finira une guerre qui s'est violemment imposée comme la nouvelle réalité des pays du Golfe.

Copyright image : Brendan SMIALOWSKI / AFP
Mohammed ben Salmane le 18 novembre 2025.

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