AccueilExpressions par MontaigneIran - Guerre courte ou conflit prolongé ?La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne Moyen-Orient et Afrique02/03/2026ImprimerPARTAGERIran - Guerre courte ou conflit prolongé ?Auteur Michel Duclos Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie En passant à l’offensive contre le régime iranien, Trump et son homologue israélien Netanyahou ont annoncé des objectifs maximums, incluant un changement de régime. Dans quelle mesure le début de l’opération, notamment la mort du Guide suprême et l’extension du conflit dans la région servent-ils leurs desseins ? Quelle peut être la ligne des dirigeants iraniens ? Quelles conséquences pour le reste du monde ?Il ne faisait guère de doute que les États-Unis, en conjonction avec Israël, allaient de nouveau attaquer l’Iran. C’est ce que nous anticipions nous-même dans une contribution du 2 février. Le suspense portait plutôt sur l’échéance, l’ampleur et les objectifs de l’attaque ; parmi les buts de guerre possibles : la destruction des installations nucléaires restantes, le potentiel militaire et notamment en matière de missiles ou encore le changement de régime.Les déterminants de la guerreL’administration Trump a finalement choisi l’option la plus haute, en cumulant les trois objectifs. S’agissant du changement de régime, un grand pas dans cette direction est intervenu en début de journée du 28 février par l’élimination du Guide Suprême, Ali Khamenei, et d’ailleurs de plusieurs hauts dirigeants du régime iranien dont le ministre de la Défense, le chef d'État-Major, le commandant des Gardiens de la Révolution et un des principaux piliers du régime, Ali Shamkhani, secrétaire général du Conseil de Défense.Le système iranien ne pouvait que s’attendre à de tels événements. Un de nos contacts iraniens nous indiquait peu de jours auparavant que tout était prêt pour trouver des solutions de remplacement au Guide lui-même - "qui à son âge ne craint pas la mort" - ainsi que pour les principaux dirigeants du régime et du gouvernement ("quatre couches de successeurs ont été désignées"). Deux éléments laissent quand même un peu dubitatifs : le fait que Khamenei et les responsables principaux de la défense du pays aient pris le risque de se réunir sans plus de protection ; et celui que deux des principaux piliers du système, à savoir Ali Larijani, conseiller national de sécurité, et Mohammad Ghalibaf, président du parlement, restent encore en vie.Ces deux personnalités - avec d’autres sans doute, pas nécessairement connues du public - font partie de la direction qui a pris en charge de facto le destin du pays, davantage sans doute que le triumvirat qui assure officiellement l’intérim du Guide (le président de la République, le chef du pouvoir judiciaire, et un juriste issu du Conseil des Gardiens de la révolution, l’Ayatollah Alireza Arafi). La désignation d’un nouveau Guide par le "comité des experts" pourrait prendre plusieurs semaines. La question de la nature du régime - plus ou moins fidèle à son pedigree théocratique initial - se posera à cet horizon. Pour l’instant, c’est bien en pratique un noyau informel de dirigeants, dont ceux que nous venons de mentionner, qui vont devoir assumer le pilotage de l’État dans les jours, peut-être les semaines, de conflit qui viennent.Dans quel état d’esprit ce groupe va-t-il gérer cette passe particulièrement dangereuse pour le régime ? Il est possible qu’il mise sur une guerre relativement brève, en spéculant sur la réticence connue de Trump à engager son pays dans de nouvelles "guerres sans fins" et sur l’aversion actuelle de l’opinion américaine à l’égard de telles guerres. La riposte iranienne aurait été calibrée dans ce dessein en visant beaucoup d’implantations militaires américaines dans la région et les États du Golfe eux-mêmes (le calcul étant, s’agissant de ces États, de leur faire suffisamment mal pour qu’ils pressent les États-Unis d’arrêter là les frais).Si le raisonnement stratégique du pouvoir à Téhéran est bien celui-là, quelles sont ses chances de succès ?Trump, à la différence de ce qui s’était passé en juin 2025, lors de la guerre des Douze jours, s’est préparé à l’épreuve de force, il peut d’ailleurs difficilement paraître laisser échapper sa proie une deuxième fois.Il pourrait certes se révéler faux. Trump, à la différence de ce qui s’était passé en juin 2025, lors de la guerre des Douze jours, s’est préparé à l’épreuve de force, il peut d’ailleurs difficilement paraître laisser échapper sa proie une deuxième fois. Les planificateurs américains et israéliens savent par ailleurs qu’une fenêtre d’opportunité s’offre à eux puisque l’Iran n’a pu reconstituer ses stocks de missiles ou de systèmes défensifs depuis juin 2025 ; ils savent aussi que les massacres de janvier ont dressé une très grande partie de la population iranienne contre le régime.D’où d’ailleurs l’appel de Trump comme de Netanyahou au peuple iranien pour qu’il "saisisse sa chance".L’argument décisif dans ce sens réside dans la situation de politique intérieure aussi bien pour Trump que pour Netanyahou. À l’approche des élections de mi-mandat, le président américain a besoin absolument de redorer son blason. Et le Premier ministre israélien peut penser qu’une "victoire" en Iran assurerait sa réélection.D’autres arguments existent cependant qui pourraient aller plutôt dans le sens du raisonnement stratégique que nous prêtons à Téhéran - le pari d’une guerre courte. Une partie au moins de la base MAGA va certainement se dresser contre une "guerre de choix" a priori coûteuse. L’intérêt de Trump peut être d’aller au-delà de frappes ponctuelles, comme ce fut le cas lors de la guerre des Douze jours (qui n’a duré qu’une nuit pour les Américains) mais pas de prolonger trop longtemps son entreprise. Son agenda peut d’ailleurs à un moment diverger avec celui de son allié israélien : Netanyahou cherche surtout soit à créer le chaos en Iran comme ailleurs dans la région soit à obtenir une vrai changement de régime ; l’administration Trump peut au contraire accepter la première branche d’olivier que tendrait le nouveau pouvoir iranien - soit une version reconfigurée de l’actuel régime - et s’empresser de "crier victoire".Dans une telle hypothèse, bien que l’Arabie saoudite et les Émirats en particulier soient durement touchés par les attaques iraniennes, il est possible que les États du Golfe tournent assez vite la page, et reviennent à leur attitude d’avant le déclenchement de cette guerre, déterminée par une crainte des effets de bord d’une situation de chaos en Iran et du caractère menaçant pris par la politique israélienne pour toute la région. Toute la question est donc de savoir si dans les prochains jours le "groupe dirigeant" en Iran aura suffisamment d’audace stratégique et d’imagination pour offrir à Trump les satisfactions dont il a besoin pour arrêter la guerre. La carte qu’il devrait abattre notamment est celle de contrats mirifiques dans le domaine du pétrole. Un autre motif puissant d’agir ainsi pour les successeurs de facto du Guide réside dans l’impérieuse nécessité pour eux de relancer l’économie, donc d’obtenir une levée au moins partielle des sanctions, pour tenter de calmer la colère populaire.Toute la question est donc de savoir si dans les prochains jours le "groupe dirigeant" en Iran aura suffisamment d’audace stratégique et d’imagination pour offrir à Trump les satisfactions dont il a besoin pour arrêter la guerre.Force est de constater cependant que, dans les dernières heures, des signaux de part et d’autre vont plutôt en direction d’une escalade : déclarations de Larijani excluant toute négociation, propos de Trump indiquant que la guerre pourrait durer environ un mois, et sur le terrain extension de la guerre, notamment au Liban.Et le monde extérieur ?Beaucoup d’observateurs soulignent la marginalisation de l’Europe dans cette affaire et s’interrogent sur les réactions de Moscou et de Pékin.S’agissant des Européens, leur mise à l’écart n’est pas sans précèdent, si l’on songe par exemple aux débuts de l’intervention américaine en Afghanistan. Toutefois, une intervention d’une telle ampleur des États-Unis au Moyen-Orient sans que les capitales européennes n’aient été au moins informées en dit beaucoup sur la perception de l’Europe à Washington aujourd’hui : au mieux une puissance régionale, qui doit se consacrer à ses propres affaires. Le fait est que d’ores et déjà, l’escalade du conflit dans la région conduit au moins Londres et Paris, dont des bases militaires dans la région ont été touchées par les Iraniens, et qui par ailleurs ont des obligations d’alliance avec des acteurs régionaux, à une forme d'implication.Quant à la Russie et à la Chine, leur perception est probablement ambivalente. Pour Moscou en particulier, cette guerre a l’avantage de fixer l’attention des États-Unis sur un autre conflit que l’Ukraine ; pour Pékin, les moyens que consomment les militaires américains en Iran diminuent autant la capacité de frappe des États-Unis en Asie ; mais pour les Russes comme pour les Chinois, la démonstration des capacités militaires des États-Unis et leur volonté de les utiliser, même sous la houlette d’un président au départ aussi peu guerrier que Trump, doivent les laisser songeurs.Copyright image : AFP Une Iranienne tenant un drapeau national iranien lors d'une veille commemorative un jour après l'assassinat du Guide Suprême iranien Ali Khamenei.ImprimerPARTAGERcontenus associés 02/02/2026 Iran - Quels scénarios ? Michel Duclos 21/01/2026 Quel avenir pour le mouvement démocratique iranien Reza Pirzadeh 15/01/2026 Soulèvement en Iran : vers la chute du régime ? Farid Vahid