AccueilExpressions par Montaigne[Le monde vu d’ailleurs] - La Chine et la Russie face à la guerre en IranLa plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne Moyen-Orient et Afrique05/03/2026ImprimerPARTAGER[Le monde vu d’ailleurs] - La Chine et la Russie face à la guerre en IranAuteur Bernard Chappedelaine Ancien conseiller des Affaires étrangères Découvreznotre série Le monde vu d'ailleursLes réactions somme toute modérées de Moscou et de Pékin aux frappes américano-israéliennes s’expliquent par des raisons propres à ces deux régimes, où se mêlent considérations économiques et calculs géopolitiques, notamment leur relation avec Donald Trump. Cette intervention armée hors d’un cadre légal se prête à une instrumentalisation pour justifier les prétentions russes et chinoises sur l’Ukraine et Taïwan. Des nuances dans les réactions russes et chinoisesLes ministres des Affaires étrangères chinois et russe se sont entretenus le 1er mars par téléphone de la situation créée par l’opération américano-israélienne déclenchée le 28 février contre l’Iran. Tous deux ont dénoncé cette opération, mais avec des nuances. Selon le communiqué publié par le MID à l’issue de cet entretien, "les ministres ont condamné les frappes lancées par les États-Unis et Israël contre le territoire iranien […]. Ils ont souligné que de tels actes d’agression constituent une grave violation du droit international et des principes fondamentaux de la Charte des Nations Unies". Tout en jugeant "inacceptables" ces frappes alors que des négociations étaient en cours, la version publiée à Pékin du compte rendu de cet entretien Serguei Lavrov - Wang Li ne reprend pas le terme de "condamnation". Un passage du communiqué chinois pourrait d’ailleurs facilement s’appliquer au cas ukrainien : "déclencher des frappes militaires contre un État souverain sans autorisation du Conseil de sécurité sape les fondements de la paix établis à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. La communauté internationale doit marquer clairement et sans équivoque son opposition à une régression du monde dans la loi de la jungle". Dans ces textes publiés par leurs services, les ministres chinois et russe se retrouvent pour juger "inacceptable" l’élimination de dirigeants d’États souverains, appeler à une "cessation immédiate des hostilités" et pour coordonner leurs positions dans les instances internationales (ONU, AIEA, Organisation de coopération de Shanghai…).Les réactions des responsables russes et chinois à l’intervention militaire américano-israélienne en Iran montrent les limites des "partenariats stratégiques" noués avec ce pays.Les réactions des responsables russes et chinois à l’intervention militaire américano-israélienne en Iran montrent les limites des "partenariats stratégiques" noués avec ce pays, souligne Cnbc, Moscou comme Pékin dénoncent les frappes, mais s’abstiennent de promettre un soutien civil ou militaire à Téhéran. C’est également un point relevé par Pavel Baev, qui rappelle l’entrée en vigueur, en octobre 2025, du "Traité de partenariat stratégique global entre la Fédération de Russie et la République islamique d'Iran". Le communiqué du MID ne fait pas non plus référence au groupe des BRICS, auquel Téhéran a adhéré en janvier 2024, alors que la marine iranienne a participé, conjointement avec des navires de combat russes et chinois, à plusieurs exercices navals, notamment à des manœuvres dans le détroit d’Ormuz, une semaine avant ces frappes. En février, Nikolaï Patrouchev, très proche conseiller de Vladimir Poutine, désormais en charge des questions maritimes au Kremlin, assurait que ces exercices auraient un effet dissuasif sur la "piraterie occidentale", rappelle Pavel Baev. L’organisation de ces manœuvres, affirme encore cet expert de la Brookings, montre que Moscou jugeait probable une attaque de l’Iran, mais d’une ampleur plus limitée, visant avant tout les installations nucléaires. Les autorités russes n’anticipaient pas l’élimination des dirigeants iraniens. Le message de condoléances du Président russe diffusé après la mort du Guide suprême, qui dénonce un "assassinat" et une "violationcynique de toutes les normes de la morale humaine et du droit international", témoigne de la peur d’un Vladimir Poutine, obsédé par sa sécurité depuis la mort de Khadafi, selon Pavel Baev. Ce spécialiste de la Russie note aussi que le représentant permanent russe à New-York a utilisé des termes plus forts que son collègue chinois pour dénoncer le comportement de Washington et de Tel-Aviv. L’Ambassadeur Fu Cong a fustigé l’escalade militaire, mais il a évité de "condamner" cette opération, relève aussi le site ThinkChina. Néanmoins, le Kremlin s’est abstenu de toute critique personnelle à l’égard du Président Trump, souligne la BBC, qui juge "largement rhétorique" le soutien à l’Iran, en dépit de l’aide militaire (drones) et de l’assistance fournies à Moscou pour échapper aux sanctions.La crainte chinoise d’une déstabilisation du Moyen-OrientLes évolutions du prix du pétrole brut, dont le cours, début mars, dépassait 80 $ le baril, sont suivies très attentivement à Moscou et à Pékin, note Cnbc. La relation de la Chine avec l’Iran est d’abord d’ordre économique, souligne ThinkChina. En 2024, environ 44 % du pétrole importé par la Chine provenait du Moyen-Orient, indique Asianews. En dépit des sanctions en vigueur contre l’Iran, Pékin lui achète plus de 80 % de son pétrole, ce qui représente de 10 à 13 % de ses importations et fait de Téhéran le troisième fournisseur de la Chine. La place de l’Iran dans les échanges chinois demeure toutefois marginale, de l’ordre de 1 %, alors que la Chine représente un tiers du commerce extérieur iranien. Aux termes d’un partenariat stratégique conclu en 2021, Pékin a également investi plus de 100 Mds $ en Iran dans les secteurs de l’énergie et des infrastructures, notamment dans les télécommunications, Téhéran a rejoint les "routes de la soie" ("Belt and road initiative"- BRI) en 2019, ainsi que l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) en 2023, puis les BRICS l’année suivante, mais les relations économiques sino-iraniennes ne représentent qu’une fraction des intérêts chinois dans la région du Golfe, remarque ThinkChina. La principale préoccupation de la Chine concerne le détroit d’Ormuz et la stabilité des États du Golfe, soulignent les experts de l’EUISS. L’Iran constitue cependant un maillon essentiel du projet BRI, qui offre une alternative à la zone sensible qu’est le détroit de Malacca, souligne Specialeurasia.com. Les revenus générés par les ventes de pétrole à la Chine ont permis au régime iranien de stabiliser l’économie et de financer sa défense, indique la BBC. La destitution de Nicolas Maduro avait déjà remis en cause l’achat avantageux par la Chine de pétrole vénézuélien, la guerre en Iran pourrait mettre fin à un système de troc très lucratif pour Pékin, par lequel les deux pays évitent d’utiliser le dollar, les livraisons de pétrole servant à financer des projets d’infrastructure chinois en Iran, explique The Diplomat.Pour expliquer la position chinoise, il faut aussi avoir à l’esprit la prochaine rencontre Trump-Xi, fin mars-début avril, soulignent les commentateurs. Le maintien de la trêve douanière et de la détente avec les États-Unis demeure une priorité pour Pékin, indique Cnbc. D’ores et déjà, note Euractiv, la Maison Blanche a décidé du gel de 13 Mds $ d’armes promises à Taiwan. Le nouveau front ouvert par Washington pourrait renforcer la main du Président Xi dans les discussions, avance le Guardian. Toutefois, alors même que la Chine avait agi en 2023 en faveur du rapprochement irano-saoudien, son attitude en retrait dans le conflit actuel avec l’Iran ternit, notamment en Afrique et en Asie, l’image, patiemment construite, d’une Chine, pourvoyeuse de sécurité et alternative aux pays occidentaux, estime The Diplomat, et ce d’autant que les équipements militaires fournis au régime iranien (radars notamment) ont, comme au Venezuela, fait la preuve de leur inefficacité.Alors même que la Chine avait agi en 2023 en faveur du rapprochement irano-saoudien, son attitude en retrait dans le conflit actuel avec l’Iran ternit, notamment en Afrique et en Asie, l’image, patiemment construite, d’une Chine, pourvoyeuse de sécurité et alternative aux pays occidentaux,C’est aussi l’architecture globale géoéconomique que Pékin a tenté de bâtir au Moyen Orient qui est en péril, selon The Diplomat, car le projet BRI n’est pas seulement un corridor logistique, c’est aussi un instrument d’influence. Si l’Iran, que la Chine a admis dans les BRICS et dans l’OCS, prenait une orientation pro-occidentale, ce serait une "défaite géopolitique catastrophique" pour Pékin, estime la BBC, en raison de la position centrale de ce pays entre l’Asie centrale, le Caucase et le Moyen-Orient, qui sert de contrepoids à l’influence des États-Unis dans cette région. "L’axe nord" qui traverse la Russie est déjà soumis à des sanctions qui frappent ce pays et "l’axe central" est mis en danger par les frappes en Iran, observe The Diplomat. Une orientation pro-occidentale de ce pays permettrait aussi aux États-Unis de se concentrer sur l’Asie-Pacifique, ajoute ce média spécialisé sur cette région. Mais, à l’inverse, un conflit s’inscrivant dans la durée mobiliserait les ressources de l’appareil militaire américain au détriment de la défense de Taïwan, note The Guardian. La stratégie de Pékin a toujours consisté, selon la BBC, à maintenir les États-Unis enlisés au Moyen-Orient en veillant cependant à ne pas déclencher un conflit régional qui provoquerait l’envol des prix du pétrole. La Chine pourra aussi tirer des enseignements pour Taïwan des frappes américano-israéliennes qui ont décapité le régime iranien et affaibli la chaîne de commandement, cependant l’évolution du conflit pourrait aussi l’inciter à la prudence, juge pour sa part l'institut Lowy.Les gains possibles pour la RussieLes cours du pétrole sont également suivis avec attention à Moscou, du fait notamment des difficultés économiques et budgétaires croissantes du pays. Une hausse des recettes des exportations d’hydrocarbures, réduites en raison des rabais importants consentis aux acheteurs étrangers et des pressions croissantes sur la "flotte fantôme" russe, serait bienvenue pour alléger les coûts considérables de la guerre en Ukraine, souligne Pavel Baev. En janvier, indique le Moscow Times, le pétrole russe ("Urals") était vendu à un prix moyen de 41 $ le baril. Le 2 mars, il se négociait à un prix légèrement supérieur (46,4 $). En 2026, le budget russe est calculé sur la base d’un cours de 59 $ et sur un dollar à 92 roubles, les comptes publics seraient équilibrés avec un baril de pétrole russe à 77 $ et un dollar à 117 roubles, hypothèse peu probable, selon le journal. Pour la Russie, le gain économiquedevrait être limité, pronostique aussi le site Re : Russia sauf en cas de conflit prolongé. Dans cette hypothèse, le pétrole "Urals" devrait bénéficier de son avantage compétitif vis-à-vis du Brent, fait valoir l’UEISS. D’autre part, en raison de sa position géographique, l’Iran est pour la Russie également un élément essentiel du corridor de transport nord-sud (INSTC), qui relie depuis janvier dernier, avec des trains de containers réguliers, Moscou au port de Bandar-Abbas et la Russie au marché indien. La poursuite des hostilités en Iran et les pressions accrues sur la "flotte fantôme" pourraient conduire à une augmentation des achats de pétrole russe par la Chine et inciter l’Inde à cultiver sa relation avec Moscou par souci d’équilibre, analyse l’UEISS. Le Financial Times développe ce scénario d’un rapprochement russo-chinois et d’un intérêt croissant de Pékin pour l’utilisation de la route maritime du Nord, qui longe les côtes russes dans l’Arctique.L’impuissance de la Russie à empêcher le renversement d’un nouvel allié (après Bachar al Assad et Nicolas Maduro) et à prévenir des actions de force ("la guerre des 12 jours" de 2025) démontre aussi les limites de la "solidarité" proclamée par MoscouTout comme Pékin, le Kremlin peut utiliser les frappes américano-israéliennes dans son narratif à l’adresse de la "majorité mondiale" pour dénoncer l’interventionnisme occidental et appeler de ses vœux la consolidation d’un "monde multipolaire". Mais l’impuissance de la Russie à empêcher le renversement d’un nouvel allié (après Bachar al Assad et Nicolas Maduro) et à prévenir des actions de force ("la guerre des 12 jours" de 2025) démontre aussi les limites de la "solidarité" proclamée par Moscou, même si le traité russo-iranien ne comporte pas de clause d’assistance militaire, précise l’EUISS.Il est vrai aussi que l’armée russe est totalement engagée sur le front ukrainien et qu’elle est désormais beaucoup moins dépendante des drones iraniens qu’au début de la guerre en Ukraine, observe Stefen Pifer. De plus, écrit-il, Vladimir Poutine espère maintenir sa relation avec son homologue américain et l’arrêt de l’aide américaine à l’Ukraine afin d’atteindre ses objectifs sur le champ de bataille. Le Guardian rappelle que, l’an dernier, des livraisons de missiles Patriot à Kiev avaient été interrompues en raison de stocks jugés insuffisants. Le président russe escompte que les États-Unis seront accaparés par l’Iran dans les semaines à venir et relâcheront la pression en lui permettant de poursuivre ses buts maximalistes, même si sa passivité à l’égard d’un des seuls partenaires stratégiques qui lui restaient fidèles expose sa faiblesse et fragilise sa position de négociation, analyse Pavel Baev. La guerre préventive que mènent les États-Unis et Israël contre l’Iran n’est pas exempte de risques, avertit la Deutsche Welle, l’argumentation de Donald Trump peut être reprise aussi bien par Pékin pour justifier la conquête de Taïwan - même si la Chine veut aujourd’hui apparaître comme une grande puissance respectable - que par le Kremlin afin de légitimer sa volonté de contrôler l’Ukraine. La propagande russe n’a d’ailleurs pas manqué de se saisir de cet argument. "Trump a montré à la Russie que faire de Zelensky", titre un commentaire de Ria novosti. "Avec l’Ukraine et d’autres, on peut procéder selon les règles des États-Unis, qu’ils ont eux-mêmes choisies", estime l’agence officielle russe. Aussi, vu de Moscou et de l’aveu même de Fiodor Loukjanov, politologue proche du Kremlin, "la guerre contre l’Iran promet d’aggraver le chaos mondial"Copyright Vyacheslav PROKOFYEV / POOL / AFP Vladimir Poutine et Xi Jinping lors d’un appel en visio conférence, le 4 février 2026. ImprimerPARTAGERcontenus associés 02/03/2026 Iran - Guerre courte ou conflit prolongé ? Michel Duclos