AccueilExpressions par MontaigneEn Iran, triple échec et impasses stratégiquesLa plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne Moyen-Orient et Afrique31/03/2026ImprimerPARTAGEREn Iran, triple échec et impasses stratégiquesAuteur Reza Pirzadeh Expert en Relations Internationales En Iran, l'opération déclenchée le 28 février par les Américains et les Israéliens est en échec sur le plan militaire, économique et politique et montre que la résilience du régime a été sous-estimée. Quelles sont les conséquences géopolitiques de la guerre, alors que les frappes alimentent la colère des Iraniens et que les Gardiens de la Révolution risquent de sortir renforcés de l’épreuve de force?Plus d’un mois après le déclenchement de la guerre par Israël et les États-Unis contre l’Iran, un premier constat s’impose : malgré une supériorité militaire écrasante, la coalition israélo-américaine se heurte, pour l’instant, à un triple échec. Échec d’abord militaire et sécuritaire, échec ensuite économique et financier, échec enfin politique et stratégique. L’enjeu n’est pas seulement d’en dresser le bilan, mais d’en comprendre les causes profondes et d’en mesurer les conséquences, potentiellement considérables sur le plan géopolitique.Avant d’examiner ces trois dimensions, un élément mérite d’être rappelé tant il éclaire la séquence actuelle. Cette guerre a été déclenchée le 28 février dernier, alors même que des négociations indirectes étaient en cours entre Téhéran et Washington, sous médiation omanaise, sur l’ensemble des sujets de contentieux — nucléaire, missiles balistiques, stabilité régionale. Conformément aux déclarations du ministre omanais des Affaires étrangères, à la veille du déclenchement de la guerre par Israël et les États-Unis, les deux parties étaient proches d’un accord et avaient prévu de poursuivre leurs négociations quelques jours plus tard à Vienne.Le 27 février dernier, la stabilité et la prospérité régnaient encore dans les pétromonarchies du Golfe persique. La navigation était libre dans le détroit d’Ormuz, le prix du baril de pétrole se situait autour de 72 dollars, et personne ne parlait d’un nouveau choc pétrolier. Dans le même temps, une partie non négligeable du peuple iranien croyait encore aux promesses de Donald Trump d’une “aide à venir”.Quelques semaines plus tard, le paysage stratégique est profondément transformé : l’Iran contrôle totalement le détroit d'Ormuz, les routes maritimes sont perturbées, le baril du pétrole dépasse les 110 dollars, le spectre d’un choc énergétique majeur provoquant une forte récession mondiale est au cœur des préoccupations internationales, et, au sein de la société iranienne, le réflexe drapeau et la nécessité de défendre la patrie face à une agression extérieure prennent chaque jour davantage le dessus sur les aspirations démocratiques.La résilience iranienne sous-estiméeLe premier enseignement de ce conflit tient à l’écart manifeste entre les objectifs militaires affichés et les résultats obtenus.L’ambition initiale — neutraliser durablement les capacités stratégiques iraniennes — n’a pas été atteinte. Certes, des infrastructures ont été détruites et de nombreux centres de commandement ont été ciblés. Mais ces frappes n’ont pas permis de désorganiser durablement l’appareil militaire iranien.L’Iran conserve des capacités de frappes encore significatives, en particulier ses missiles balistiques et ses drones qu’il continue d’utiliser de manière coordonnée.L’Iran conserve des capacités de frappes encore significatives, en particulier ses missiles balistiques et ses drones qu’il continue d’utiliser de manière coordonnée. Plus encore, certaines opérations récentes suggèrent une amélioration de ses performances opérationnelles, avec des frappes ayant atteint des cibles sensibles à haute valeur stratégique. Des systèmes de surveillance avancés en Jordanie ont été détruits, tout comme des moyens aériens tels que le fameux F35 américain, un avion de type AWACS et des avions ravitailleurs. Son programme nucléaire, bien qu’affaibli, n’a pas été démantelé. Enfin, ses relais régionaux continuent d’opérer, maintenant une pression constante sur plusieurs théâtres.Cette résilience s’explique en grande partie par une erreur d’appréciation initiale : la sous-estimation de la profondeur stratégique iranienne. Depuis des décennies, la République islamique a structuré son appareil militaire autour de principes de dispersion, de redondance et d’asymétrie. Ce modèle vise à absorber des frappes conventionnelles et à préserver une forte capacité de riposte. Dans ces conditions, une campagne aérienne, même intensive, ne peut suffire à neutraliser un tel système.Plus largement, ce conflit confirme une constante bien établie des guerres contemporaines : dans les configurations asymétriques, la supériorité militaire conventionnelle ne garantit pas la victoire stratégique. Les États-Unis en ont fait l’expérience à plusieurs reprises depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, notamment en Irak et en Afghanistan. Mais la comparaison trouve ici rapidement ses limites : l’Iran est un État autrement plus structuré, plus peuplé et technologiquement plus avancé, disposant d’une base industrielle de défense développée et d’un vivier important d’ingénieurs, qui lui ont permis, malgré les sanctions, de produire localement une part significative de ses systèmes d’armes, notamment dans les domaines balistique et des drones.Un échec économique : un choc global mal anticipéLe second échec est d’ordre économique.L’un des effets les plus immédiats du conflit a été la déstabilisation du marché énergétique mondial. La restriction de la navigation dans le détroit d'Ormuz — par lequel transite environ 20 % du pétrole mondial selon l’International Energy Agency, mais aussi une part significative du commerce du gaz naturel liquéfié et d’autres matières premières stratégiques, a profondément perturbé les flux économiques.Dans les faits, l’Iran a démontré sa capacité à exercer un contrôle sur le détroit d’Ormuz et à entraver la circulation d’un nombre significatif de navires. Face à cette situation, la coalition israélo-américaine semble, à ce stade, incapable d’imposer une sécurisation durable de cette route maritime sans risquer de subir de lourdes pertes.Par ailleurs, les appels de Donald Trump à une mobilisation internationale — notamment auprès de la Chine, du Japon, de la Corée du Sud, de l’Australie, de la France ou du Royaume-Uni — sont restés sans réponse significative. Cette situation a même contribué à aggraver les tensions entre les États-Unis et leurs alliés européens, notamment au sein de l’OTAN.De plus, en réponse aux destructions de ses infrastructures énergétiques, l’Iran a ciblé des installations dans plusieurs pays du Golfe Persique, amplifiant l’effet de choc. Le résultat est sans ambiguïté : une hausse brutale des prix, une forte volatilité des marchés et un retour du risque inflationniste à l’échelle mondiale.Ce choc dépasse largement la région. Il affecte directement les économies européennes et asiatiques, fragilise les équilibres macroéconomiques et complique la conduite des politiques monétaires dans un contexte déjà incertain.Une guerre censée éliminer un risque stratégique a contribué à en créer un nouveau, d’ampleur mondiale, sans pour autant régler le premier.Autrement dit, une guerre censée éliminer un risque stratégique a contribué à en créer un nouveau, d’ampleur mondiale, sans pour autant régler le premier.Un échec politique et stratégique : un effet inverse à celui recherchéMais c’est sans doute sur le plan politique que l’échec est le plus profond.L’hypothèse implicite d’un affaiblissement rapide du régime, voire d’un soulèvement populaire, ne s’est, à ce stade, pas vérifiée. Bien au contraire.La société iranienne a été replacée dans une logique de défense nationale. Les destructions d’infrastructures, les pertes civiles et les atteintes au territoire ont provoqué un réflexe de ralliement classique en temps de guerre.Ce phénomène modifie profondément les dynamiques politiques internes. Il affaiblit les mouvements contestataires et redonne au pouvoir un levier de légitimation fondé sur la souveraineté et la défense de l’intégrité territoriale.Dans le même temps, l’opposition extérieure s’est montrée, une fois encore, déconnectée et en décalage avec les sentiments dominants au sein de la société iranienne. En soutenant activement les frappes israélo-américaines et en se rapprochant politiquement de Benjamin Netanyahu et de Donald Trump, elle renforce l’image d’une opposition perçue comme étrangère au corps national et en rupture avec l’histoire et la culture politique iraniennes – une position difficilement soutenable dans un pays profondément marquées par la défense de l’indépendance nationale.Plus encore, la guerre brouille le message occidental. Elle fragilise la crédibilité d’un discours fondé sur la promotion de la démocratie et des droits humains, en donnant le sentiment d’une instrumentalisation de ces principes à des fins stratégiques.La société iranienne a été replacée dans une logique de défense nationale. Les destructions d’infrastructures, les pertes civiles et les atteintes au territoire ont provoqué un réflexe de ralliement classique en temps de guerre.Si une partie de la population iranienne a pu, un temps, accorder du crédit aux promesses de Donald Trump de lui venir en aide, les développements récents ont profondément altéré cette perception. Les tentatives de déstabilisation attribuées à des soutiens extérieurs — notamment à travers certains groupes kurdes basés en Irak — ainsi que les destructions d’infrastructures civiles (écoles, hôpitaux, réservoirs d’eau douce, universités et de monuments historiques classés au patrimoine de l’humanité), combinées à la multiplication des victimes civiles, ont profondément transformé cette attente en défiance. Cette évolution nourrit une colère croissante envers Israël et les États-Unis et donne du crédit au discours de la République Islamique selon lequel les objectifs réels de ces deux puissances relèveraient davantage d’une logique d’affaiblissement et de fragmentation de l’Iran, que d’un soutien à un changement démocratique.Ainsi, la guerre renforce une perception désormais largement partagée : celle d’une menace extérieure visant non pas le régime, mais la nation elle-même.Une guerre aux conséquences géopolitiques durablesAu total, cette séquence met en lumière une série d’erreurs d’appréciation. Sur le plan militaire, la résilience du système iranien a été sous-estimée. Sur le plan économique, les effets systémiques du conflit ont été mal anticipés. Sur le plan politique, les dynamiques internes iraniennes ont été imparfaitement comprises.Dans l’hypothèse – aujourd’hui plausible - où cette guerre n’aboutira pas à un changement de régime, le rôle des Gardiens de la révolution (IRGC) en sortirait considérablement renforcé. Leur pouvoir politique, économique et militaire, déjà central dans l’architecture du système iranien, deviendraient quasi absolu.Cette dynamique pourrait également avoir des effets régionaux durables, d’autant plus que la soutenabilité d’un engagement militaire prolongé des États-Unis au Moyen-Orient demeure incertaine, dans un contexte de priorités stratégiques redéployées vers l’Asie.Par ailleurs, les pétromonarchies du Golfe Persique ont vu, en l’espace de quelques semaines, leur modèle de développement — fondé sur la stabilité, l’ouverture économique et l’attractivité financière — fortement fragilisé. Ces pays sortiront de cette guerre considérablement affaiblis et vulnérables. Il n’est pas exclu que cette fragilité, combinée à la pression de leurs opinions publiques — qui n’ont jamais accepté le rapprochement avec les États-Unis et surtout avec Israël — remette en cause, à terme, leurs équilibres politiques internes.Au-delà, sur un plan géopolitique, le conflit pourrait accélérer des recompositions déjà à l’œuvre, notamment le rapprochement stratégique entre la Chine, l’Iran, la Corée du Nord et la Russie. Des accords récents, en particulier entre Pékin et Téhéran, témoignent d’une volonté de structurer des partenariats durables dans les domaines énergétique, militaire et financier.Sur le plan géoéconomique, ces évolutions alimentent également les débats sur une remise en cause du rôle dominant du dollar dans les échanges internationaux. Si le pétrodollar reste aujourd’hui central, plusieurs initiatives visant à développer des transactions énergétiques en yuan se multiplient, notamment sous l’impulsion de la Chine.Autrement dit, cette guerre déclenchée par Washington et Jérusalem pourrait accélérer des tendances déjà à l'œuvre : le déplacement du centre de gravité du système international vers l’Asie et l'émergence d’un nouvel ordre mondial que Pékin, Moscou et Téhéran appellent de leurs vœux.Un tournant politique et stratégique majeurCette guerre constitue un tournant politique et stratégique majeur, pour l’Iran comme pour l’ensemble de la région et, au-delà, pour l’équilibre international.Cette guerre pourrait produire un effet inverse à celui recherché : non pas l’effondrement du de la République islamique, mais sa transformation et son renforcement.L’objectif affiché dès le départ par Israël — provoquer un changement de régime à Téhéran —, et pour lequel Benjamin Netanyahou a convaincu Donald Trump de s’engager, apparaît aujourd’hui hors de portée. En revanche, cette guerre pourrait produire un effet inverse à celui recherché : non pas l’effondrement du de la République islamique, mais sa transformation et son renforcement. La dimension religieuse du pouvoir pourrait progressivement céder la place à une logique plus militarisée et nationaliste, marquant l’émergence d’une “République islamique 2.0”, recentrée sur la sécurité et la souveraineté.À court terme, un durcissement sécuritaire semble inévitable. À moyen terme, les orientations du pouvoir iranien restent incertaines, mais une évolution vers un système plus centralisé, dominé par les structures sécuritaires, apparaît plausible.Une chose, en revanche, semble probable : l’Iran de demain continuera à se détourner durablement de Washington. Il renforcera ses liens avec la Chine et la Russie, s’inscrivant plus profondément dans des dynamiques de rééquilibrage du système international au profit de l’Asie. Dans ce contexte, l’Europe — et en particulier la France — dispose d’une fenêtre stratégique qu’elle n’a, jusqu’à présent, que partiellement exploitée.Pour peser, la France devra clarifier sa ligne. Elle doit s’affirmer comme une puissance d’équilibre, attachée au respect du droit international et capable de dialoguer avec l’ensemble des acteurs régionaux. Cela suppose de renouer avec une tradition gaulliste d’autonomie stratégique, mais aussi d’engager un dialogue direct, structuré et crédible avec la société civile iranienne.L’enjeu est clair : éviter que l’Iran ne s’inscrive durablement dans un tête-à-tête exclusif avec Pékin et Moscou. Car au-delà du sort du régime, c’est l’orientation stratégique d’un pays de 90 millions d’habitants, au cœur des équilibres eurasiens, qui se joue. Et, avec elle, une part de l’avenir de l’ordre international.Copyright image : Saul LOEB / AFP Donald Trump lors d’une conférence de presse à Miami, en Floride, le 9 mars 2026.ImprimerPARTAGERcontenus associés 09/03/2026 Les monarchies du Golfe à l’épreuve de la guerre avec l’Iran Jean-Loup Samaan 05/03/2026 [Le monde vu d’ailleurs] - La Chine et la Russie face à la guerre en Iran Bernard Chappedelaine 02/03/2026 Iran - Guerre courte ou conflit prolongé ? Michel Duclos 02/02/2026 Iran - Quels scénarios ? Michel Duclos 21/01/2026 Quel avenir pour le mouvement démocratique iranien Reza Pirzadeh