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02/04/2025

Europe, Amérique, Chine, Russie : quadrature du cercle géopolitique

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Europe, Amérique, Chine, Russie : quadrature du cercle géopolitique
 Michel Duclos
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie
 François Godement
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Asie et États-Unis
 Mathieu Duchâtel
Auteur
Directeur des Études internationales, Expert Résident
 Eric Chaney
Auteur
Expert Associé - Économie

Après l’accord en vue d’un arrêt des combats en mer Noire le 26 mars, quels sont les équilibres des forces entre Kiev et Moscou ? De quel côté penche Washington et comment Poutine joue-t-il des ambiguïtés et du maximalisme ? Quel pourrait être le rôle de la Chine pour faire respecter un cessez-le-feu ? À Taiwan, on observe l’Ukraine avec inquiétude, voyant dans le lâchage américain un précédent qui obère l’avenir de l’île. Pourtant le Department of Defense semble résolu à montrer que les États-Unis veillent sur l’Indo-Pacifique. Enfin, les exigences américaines de contreparties sur les minerais ukrainiens, tout comme certaines des décisions commerciales et des orientations idéologiques de la Maison-Blanche, dessinent un système mafieux qui pourrait mettre à mal les réussites du modèle américain et indiquer en creux une stratégie européenne. Un panorama géopolitique proposé par nos experts Michel Duclos, François Godement, Mathieu Duchâtel et Éric Chaney.

Entre M. Poutine et M. Trump, le jeu du chat et de la souris

Michel Duclos


Malgré les vicissitudes diplomatiques, qui recouvrent les avancées militaires sur le plan médiatique, les nouvelles du front restent encourageantes pour Kiev. L’effondrement ne semble pas à craindre dans l'immédiat - à moins d’une grande offensive de printemps lancée par Vladimir Poutine et sauf à Koursk, où les 1 000 km2 gagnés par l’armée ukrainienne à l’été 2024 sont en passe d’être repris.

Les inquiétudes concernent plutôt les positions américaines. Dans le jeu du chat et de la souris auquel se livrent M. Trump et M. Poutine - le dernier dans le rôle du chat -, la Russie cherche à obtenir le maximum sans être engagée à rien. Ainsi dans l’accord obtenu mercredi 26 mars, par lequel Russes et Ukrainiens ont accepté de mettre fin aux combats en mer Noire, sous réserve, du côté du Kremlin, de la levée de certaines sanctions : la Russie espère que son système financier soit reconnecté au système SWIFT; elle demande la levée des sanctions liées au secteur agricole - alors qu'aucune sanction n’empêche le transport de céréales russes. À l'épisode précédent, le Kremlin avait fait mine d’accepter un moratoire sur les bombardements d’installations énergétiques des deux camps, le 18 mars, au lendemain d’une conversation téléphonique entre les présidents russe et américain.

Dans les deux cas, une trêve aurait été a priori favorable aux Russes, sur les infrastructures énergétiques parce que les frappes ukrainiennes sur les installations pétrolières russes coûtent très cher au Kremlin ; et en mer Noire, puisque les Ukrainiens avaient réussi à les chasser de cette zone. Dans les deux cas, tout accord ne pourrait être entériné qu'à condition que Donald Trump accède aux desiderata supplémentaires de Moscou. Nous sommes dans un jeu de surenchères. Tenir fermement le bras de fer sans rien lâcher aux conditions qu’il a posées n’irait d’ailleurs pas nécessairement dans l’intérêt de Vladimir Poutine, qui a plutôt besoin de montrer à son opinion qu’il réussit à faire craquer le front des sanctions. M. Poutine pourrait aussi finir par irriter le président américain, qui, sur la chaîne NBC, s’est dit dimanche 30 mars "vraiment furieux" et prêt à imposer des droits de douane sur tout le pétrole en provenance de Russie face à la résistance du Kremlin. Déclarations, il est vrai, immédiatement contrebalancées par des menaces à l’encontre de Volodymyr Zelenski : s’il persévère à refuser l’accord (particulièrement léonin) sur les minerais et les hydrocarbures, il s’exposera à de "gros, gros problèmes". Les tentatives américaines semblent donc enlisées sur les deux fronts, aussi bien russes qu’ukrainiens…

Les tentatives américaines semblent donc enlisées sur les deux fronts, aussi bien russes qu’ukrainiens…

Du côté des Européens, le bilan est mitigé et l’engagement, tiède. Un troisième sommet sur la paix et la sécurité pour l'Ukraine (après ceux des 17 et du 19 mars) a réuni à l'Élysée jeudi 27 mars 2025 les pays européens, à l’exception de la Hongrie, de la Slovaquie, de Malte et de l’Autriche, et en présence de la Turquie, représentée par son vice-président Cevdet Yılmaz, ainsi que du Canada et de la Norvège.

Les responsables politiques se sont accordés à ne pas céder aux demandes russes, voire américaines, de levée des sanctions. Ils ont montré aussi une convergence de vue inédite. Ni la présidente Meloni ni le chancelier Scholz n’ont émis de bémol dans les médias, à la différence de ce qui s'était passé en février. Ce consensus diplomatique ne préjuge toutefois pas d’un progrès opérationnel : aucune avancée n’est notable en ce qui concerne la planification militaire. Malgré la décision d’envoyer les chefs d'état major français et britannique en Ukraine, on ne voit à l’horizon ni nouveau paquet d’aide, ni commencement de génération de force, les uns s’abritant derrière les tergiversations américaines, les autres faisant valoir que le moment de la participation effective n’est pas encore venu. Pour exposer les choses sans fausse pudeur, il n’y a, militairement parlant, aucun progrès concret visible..

L’Élysée a pourtant, sur la question du cessez-le-feu, une vision et une obsession, qu’elle défend et expose auprès de ses partenaires.

La vision, assez nette, consiste dans le dispositif militaire à mettre en place en cas de cessez-le-feu. Il comprendrait 4 tranches :

  • Des forces internationales mobilisées sur la ligne de contact (non européennes, on parle d’un rôle éventuel pour les Chinois, ce qui paraît extraordinaire).
  • Une ligne ukrainienne, appuyée sur une armée ukrainienne renforcée - cette dernière a d’ores et déjà atteint des capacités opérationnelles supérieures à celles de toutes les autres forces conventionnelles d’Europe.
  • Une force de réassurance européenne, dont la forme a fluctué au gré des ambitions européennes en la matière (de simples instructeurs, puis des forces entre 20 000 et 50 000 hommes pour enfin se réduire au stationnement de militaires européens dans les grandes villes ukrainiennes).
  • Un "backstop" (filet de sécurité) américain, sans lequel ni les Suédois ni les Norvégiens, ni les Polonais ni les Allemands ni les Britanniques, ne s’engageront.

Quant à l’obsession, elle résulte de la conviction française que les Russes ne tiendront pas parole, et que l’accord trouvé, quel qu’il soit, finira en une sorte de Minsk III (d’après l’échec de l’accord de cessez-le-feu dans le Donbass, en 2015, dit Minsk II). Si l’on extrapole, comment M. Poutine ne méditerait-il pas la leçon offerte par M. Netanyahou ? Celui-ci a fait mine de céder aux admonestations de Steve Witkoff, l'envoyé spécial américain au Moyen-Orient, et a conclu un cessez-le-feu entré en vigueur le 19 janvier, qu’il a ensuite impunément rompu le 18 mars. Depuis lors, il a les mains libres à Gaza, en Cisjordanie et au Liban. Pour revenir à l’Ukraine, le raisonnement français implique qu’un déploiement de forces européennes articulé autour d’éléments français et britanniques, fût-il limité, sera immanquablement confronté aux Russes. Il faudra soit caler net, soit accepter de surenchérir. Les opinions publiques et les forces politiques y sont-elles prêtes ? Rien n’est moins sûr, à deux ans des élections présidentielles et alors qu’aucun vrai consensus ne se dégage en France.

Un déploiement de forces européennes articulé autour d’éléments français et britanniques, fût-il limité, sera immanquablement confronté aux Russes. Il faudra soit caler net, soit accepter de surenchérir. Les opinions publiques et les forces politiques y sont-elles prêtes ?

Il faut donc s’attendre à ce que le jeu du chat et de la souris continue, avec des moments de tension, de menaces de rupture, mais un Poutine suffisamment habile pour toujours laisser pendre ses hameçons et parfaitement conscient que les Américains sont déterminés à donner la priorité au rétablissement des relations bilatérales avec les Russes.

Dans ce contexte, le diplomate n’a plus qu’à espérer qu’il se trompe, tant dans son diagnostic pessimiste sur la détermination européenne à mener une action concrète, que dans le constat que Poutine gère Trump à son profit, enfin dans le sentiment que les Européens sont tenus pour négligeables par le président américain.

La Chine, entre la Russie et l’Europe, la stratégie des petits pas

François Godement

La Chine a coutume de nommer des hauts-représentants pour telle ou telle crise régionale, sans que cela ne l’oblige à rien. Il semble pourtant que son engagement à l'égard de l’Ukraine soit cette fois plus conséquent et Pékin mène une politique des petits pas destinée à authentifier sa neutralité et à se faire homologuer comme garant ou participant crédible à une mission d’observation de l’application d’un cessez-le-feu. La Chine, toutefois, demeure du côté de la Russie : quel pourrait dès lors être son rôle, à supposer que M.Trump et M. Poutine arrivent à leurs fins et fassent aboutir un cessez-le-feu à l’avantage de la Russie ?

Si la Chine place ses observateurs sur le territoire resté ukrainien, cela pourrait inciter les Russes, peu désireux de faire feu sur leurs alliés, à la retenue. Toutefois, si les Chinois se tenaient du côté russe, où ils ne seraient susceptibles de documenter, le cas échéant, que des violations émanant des Ukrainiens, le rapport de force serait tout autre.

Pékin mène une politique des petits pas destinée à authentifier sa neutralité.

Le ministre des Affaires étrangères chinois, Wang Yi, a réaffirmé, lors d'une conférence de presse le 7 mars, l’importance stratégique durable de la relation sino-russe.

De même une déclaration précédente du ministère des Affaires étrangères chinois en faveur de la participation européenne aux pourparlers avec la Russie pouvait s’interpréter comme une prise de distance avec Poutine - ou avec Trump, bien sûr.

La politique chinoise de l’administration Trump : la victoire des "prioritzers" ?
Mathieu Duchâtel

La politique étrangère de l’administration Trump à l’égard de la Chine oscille entre deux visions concurrentes, et la question de la ligne directrice qui finira par s’imposer reste ouverte. Faut-il contenir la Chine à tout prix ou accepter un ordre mondial construit autour de sphères d’influence pour les grandes puissances, en laissant donc à la Chine davantage d’espace en Asie ? Si l’on observe la politique chinoise des États-Unis à travers les actions récentes du Département de la Défense, il apparaît clairement que le rapport de force à Washington penche en faveur des prioritizers, partisans d’un containment strict de Pékin.

La publication par le Washington Post, le 29 mars, d’un mémo du secrétaire à la Défense Pete Hegseth, ainsi que sa tournée diplomatique du 28 au 31 mars aux Philippines et au Japon, illustrent cette dynamique. Son message était sans ambiguïté : contrairement à l’Europe, il s’agit de renforcer la présence militaire américaine et de considérer le risque de conflit autour de Taiwan comme la priorité absolue, ou, selon ses propres termes, "la seule menace qui doit déterminer nos choix" (sole pacing threat). À Tokyo, il a insisté sur une "éthique du guerrier" commune entre les États-Unis et le Japon, tout en annonçant le renforcement du nouveau quartier général des forces américaines au Japon, destiné à faciliter les opérations conjointes nippo-américaines. Aux Philippines, l’accent a été mis sur le déploiement de missiles et de drones antinavires.

Cette démonstration de fermeté n’est pas sans lien avec le choix du moment du lancement par la Chine, dès le 1er avril, des exercices militaires non annoncés, simulant un blocus de Taiwan. Ces manœuvres s’accompagnent d’accusations ciblées contre le président taïwanais, visant à le présenter à sa propre population et à la communauté internationale comme un danger pour la stabilité du détroit alors que sa politique vise d’abord à défendre le statu quo - cette dimension psychologique, que certains qualifient parfois d’opération "cognitive", semble même être leur principal objectif.

Faut-il contenir la Chine à tout prix ou accepter un ordre mondial construit autour de sphères d’influence pour les grandes puissances, en laissant donc à la Chine davantage d’espace en Asie ?

Mais les exercices cherchent aussi à tester la détermination de la nouvelle administration américaine à défendre Taiwan et à répondre à la tournée asiatique de Pete Hegseth.

Les priorités affichées par le Département de la Défense ne signifient pas pour autant qu’une orientation stratégique définitive ait déjà été arrêtée. La politique étrangère de Donald Trump reste imprévisible, et un revirement du président en faveur d’une approche plus accommodante envers Pékin demeure une possibilité.

Les contorsions économiques américaines : une voie pour l’Europe ?

Éric Chaney

Entre guerre commerciale et stratégie en matière de sanctions, que révèle la doctrine économique de Washington ?

Notons d’abord que l’accord sur les minerais critiques, auquel tient tant M. Trump, représenterait à la fois une spoliation manifeste de l’Ukraine, et une peccadille au regard de son impact sur l’économie américaine. Un tel accord, en revanche, serait susceptible de profiter aux amis de Donald Trump et est révélateur d’un système de copinage au service de l’enrichissement personnel d’une bande d'escrocs…

Concernant les tarifs douaniers, qui attirent toutes les attentions, il est difficile de suivre la mise en œuvre de menaces qui ponctuent les discours présidentiels, mais le mouvement semble inexorable. Les conséquences en seront négatives pour tous. Le prix des produits manufacturés américains va s’envoler tandis que les chaînes de valeur ajoutée seront perturbées. Néanmoins, l’Europe est un beaucoup plus gros exportateur que les États-Unis et dans ce perdant-perdant, les Européens perdront plus que les autres. La partie est-elle réversible, et faut-il lire les sanctions comme des arguments que Donald Trump mettrait dans la balance en vue d’obtenir autre chose ? Cela reste peu clair. Ce qui apparaît tout à fait clairement, en revanche, ce sont les calculs de la Réserve fédérale, qui prévoit des hausses de prix dues aux tarifs douaniers. Toutefois, Jérôme Powell a laissé entendre que l’inflation due aux tarifs pourrait être temporaire, ce qui pourrait indiquer la voie d’un compromis avec l’administration Trump. À l’inverse, d'autres membres du FOMC (Federal Open Market Committee), estiment que la doctrine commerciale de Trump est intrinsèquement inflationniste et que l'inflation s’installe dans le long terme. C’est donc un affrontement non seulement entre la Fed et le Trésor, mais aussi au sein même de la Fed, qui se profile.

Le ralentissement économique est toutefois incontestable et se traduit par moins d’embauches et une augmentation du chômage que les licenciements massifs d'employés des agences fédérales ne font que renforcer.

Un autre sujet de préoccupation majeur est celui du risque de récession : le modèle de la Fed d’Atlanta estime que le PIB américain s’est contracté au premier trimestre mais celui de la Fed de New-York reste optimiste, pour le premier comme le deuxième trimestre. Le ralentissement économique est toutefois incontestable et se traduit par moins d’embauches et une augmentation du chômage que les licenciements massifs d'employés des agences fédérales ne font que renforcer.

Dès lors, l’effet déflationniste de l’augmentation du chômage pourrait en partie contrebalancer l'inflation causée par l'augmentation des tarifs douaniers.

Du côté des marchés, les oscillations sont notables, selon que les menaces de M. Trump sont ou ne sont pas prises au sérieux. Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, ancien financier qu’on ne peut taxer d’incompétence, a annoncé que l'administration n'offrait aucune garantie de venir au secours des marchés : il laisse donc la responsabilité à la Fed, dans un bras de fer dont l’issue décidera en partie de la conjoncture économiques américaine.

À plus long terme, la menace majeure pour les États-Unis vient d’une idéologie qu’il ne faut pas reculer à qualifier de "mafieuse", et qui consiste à faire les poches de l’économie américaine. Les trois piliers sur lesquels reposait la bonne santé économique des États-Unis depuis soixante-dix ans sont fragilisés :

  • Sa vitalité entrepreneuriale, inégalable, inégalée, qui était à la source de toutes les innovations, est remise en cause dès lors que les règles du jeu des affaires sont allègrement flouées.
  • Son avance scientifique, avantage inscrit dans l’histoire depuis la fuite des cerveaux européens vers les États-Unis à l’avènement du nazisme, n’est plus acquise. Les profils les plus brillants pourraient n’être plus attirés par les États-Unis et les ressources des grandes universités de pointe, aussi phénoménales qu’elles soient, ne combleront pas le manque à gagner des financements de la recherche fondamentale, qui sont en grande partie fédéraux.
  • Le respect de la règle de droit et des institutions judiciaires, gage de la confiance des marchés et des entrepreneurs, n'est plus garanti puisqu’au plus haut niveau, on n’hésite pas à se moquer de la loi - Trump persiste à vouloir se présenter une troisième fois. Cette dérive ne peut que nuire au climat des affaires.

La voie semble donc toute tracée pour les Européens : il faudra faire l’inverse de ce que fait l’administration Trump. Le rapport Draghi rappelait l’importance cruciale de la déréglementation pour rendre les entreprises plus agiles et plus innovantes et il soulignait l'importance du financement des activités scientifiques.

La voie semble donc toute tracée pour les Européens : il faudra faire l’inverse de ce que fait l’administration Trump.

Il reste à l’Union européenne de concrétiser en espèces sonnantes et trébuchantes cet engagement en faveur de la recherche et à œuvrer à la stabilité d’un cadre juridique fiable, valable pour l’ensemble de l’Union Européenne.

Propos recueillis par Hortense Miginiac
Copyright image : Anna Moneymaker / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP
Donald Trump et le secrétaire à la Défense Pete Hegseth, dans le Bureau Ovale, le 21 mars 2025

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