AccueilExpressions par MontaigneQuel avenir pour le mouvement démocratique iranien La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne Moyen-Orient et Afrique21/01/2026ImprimerPARTAGERQuel avenir pour le mouvement démocratique iranien Auteur Reza Pirzadeh Expert en Relations Internationales Les manifestations parties du Grand Bazar fin décembre rappellent l'aspiration démocratique de long cours qui travaille la société iranienne, y compris dans ses éléments les plus conservateurs. Comment analyser les aspects intérieurs et extérieurs de cette polycrise ? Quels sont les scénarios possibles après la répression d'une extrême violence de ces dernières semaines ? En quoi la dégradation rapide de la situation régionale touche-t-elle l’Europe et la France ?Depuis plus d’un siècle, la société iranienne poursuit une quête inachevée : celle d’un système politique fondé sur la liberté, la démocratie et l’État de droit. De la révolution constitutionnelle de 1906 aux mobilisations contemporaines, cette aspiration traverse les générations. La vague de protestations déclenchée fin décembre s’inscrit dans cette continuité historique. Cependant, elle marque aussi un moment de rupture, révélant l’état d’épuisement avancé de la République islamique et l’ampleur du fossé qui la sépare désormais de la société, sans pour autant garantir à court terme la victoire de la démocratie.Un régime fragilisé par une polycrise durableLa République islamique traverse aujourd’hui une crise systémique, dans laquelle se superposent fragilités économiques, sociales, environnementales et politiques.Sur le plan économique, l’Iran est enfermé dans une spirale inflationniste persistante.Sur le plan économique, l’Iran est enfermé dans une spirale inflationniste persistante, avec une hausse des prix qui se situe à plus de 40 % en 2025 selon les estimations du FMI.La chute du rial, qui a perdu l’essentiel de sa valeur en une décennie, a profondément dégradé le pouvoir d’achat, tandis que la pauvreté touche désormais une part significative de la population. La Banque mondiale et son Poverty Diagnostic indiquent que plus d’un tiers des Iraniens vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté, après une décennie de faible croissance et de chocs répétés.Le taux de chômage, surtout chez les jeunes, reste très élevé et sous-estimé par les statistiques officielles. Tout ceci entraîne un sentiment d’impasse sociale et nourrit un malaise diffus, qui ne se limite plus seulement aux grandes villes.À cette grave crise économique s’ajoute un désastre écologique croissant : pénurie d’eau, effondrement des infrastructures hydrauliques, désertification, pollution atmosphérique. Ces phénomènes affectent directement la vie quotidienne et accroissent la colère sociale.La crise est enfin politique. La marginalisation des institutions "élues", la disqualification systématique des candidats non alignés et la concentration du pouvoir autour du Guide suprême ont vidé le système de sa crédibilité aux yeux d’une large majorité de citoyens iraniens. La faible participation électorale observée lors des derniers scrutins en est un des symptômes les plus visibles. À cela s’ajoute la question de la succession de Ali Khamenei, ce qui alimente des rivalités croissantes entre factions, tout en affaiblissant la cohérence de l’action publique.Un isolement international de plus en plus coûteuxSur la scène extérieure, l’Iran apparaît de plus en plus isolé. Son influence régionale, longtemps fondée sur des réseaux politico-militaires, s’est fragilisée. Le Hezbollah et le Hamas sortent considérablement affaiblis des confrontations récentes. En Syrie, la chute de Bachar al-Assad, en décembre 2024, porte un coup sévère à la projection régionale de la République islamique. La perte du corridor syrien réduit la profondeur stratégique du régime de Khamenei vers la Méditerranée et son accès au Liban et au Hezbollah. En Irak, les dynamiques politiques internes réduisent l’emprise de la République islamique. Au Yémen, l’implication du régime iranien est politiquement contestée et coûteuse.L’Iran apparaît de plus en plus isolé. Son influence régionale, longtemps fondée sur des réseaux politico-militaires, s’est fragilisée.De surcroît, les sanctions internationales pèsent de plus en plus sur l’économie. Elles touchent les secteurs énergétiques, financiers et industriels, aggravant la contraction économique. Les partenariats avec la Russie et la Chine sont d’une part asymétriques et d’autre part loin de pouvoir compenser l’absence d’intégration de l’économie iranienne dans le marché mondial.Malgré ces échecs, Ali Khamenei maintient sa ligne stratégique : poursuite du programme nucléaire, développement des missiles balistiques, soutien aux groupes terroristes et volonté de rayer l’État d'Israël de la carte. Cette politique a un coût considérable. Elle renforce l’isolement du pays et prive la population d’opportunités économiques réelles. Cette politique est fondée sur une idéologie totalitaire et obscurantiste qui est contraire non seulement aux intérêts fondamentaux de la nation iranienne, mais aussi à ses valeurs civilisationnelles ; elle sert avant tout le projet de l’exportation de la révolution islamique.Une mobilisation née de l’économie, devenue politiqueLa nouvelle vague de manifestations a été déclenchée par des facteurs économiques, mais ce mouvement a très vite dépassé ce cadre. Les slogans, la géographie des protestations et la diversité des participants traduisent une remise en cause globale du système politique.La principale nouveauté réside dans l’élargissement sociologique du mouvement. Aux catégories traditionnellement mobilisées - étudiants, femmes, intellectuels, minorités régionales - se sont ajoutés des segments plus conservateurs et religieux de la société, notamment les commerçants du Bazar de Téhéran, longtemps considérés comme l’un des piliers sociaux du régime. La rupture entre le Bazar et le régime de Khamenei est lourde de sens.Les revendications exprimées ne portent plus sur des revendications catégorielles, mais expriment une perte totale de confiance dans l’efficacité des institutions et dans la capacité du régime à se réformer. Pour une très large partie de la population, les institutions actuelles apparaissent inefficaces, déconnectées et incapables d’offrir une perspective crédible.Une répression féroce à huis closLa réponse du régime de Khamenei a été d’une barbarie rare. Les estimations disponibles, rendues incertaines par les coupures d’internet et la fermeture informationnelle du pays, évoquent entre 5 000 et 20 000 morts, sans compter les dizaines de milliers d’arrestations. Des ONG iraniennes et internationales, ainsi que des organisations internationales de défense des droits humains, ont documenté cette répression meurtrière, la qualifiant de violations graves des droits humains pouvant être qualifiés de crimes contre l’humanité.Les coupures massives et prolongées d’internet illustrent une évolution préoccupante. L’organisation NetBlocks a confirmé un blackout quasi total à partir du 8 janvier 2026, empêchant la circulation de l’information à l’intérieur comme vers l’extérieur du pays. Ce huis clos numérique vise à empêcher la coordination des mobilisations et à limiter la pression internationale, au prix d’un isolement économique et technologique accru.Un mouvement puissant mais sans débouché politique immédiatMalgré son ampleur, le mouvement se heurte à une faiblesse majeure : l’absence d’une alternative politique structurée. L’opposition intérieure a été neutralisée au fil des années et ses figures les plus crédibles sont emprisonnées ou réduites au silence. De son côté, l’opposition en exil demeure fragmentée, empêtrée dans des divisions idéologiques et personnelles, sans un leadership charismatique et fédérateur et dépourvue à la fois de plateforme politique et de réseaux solides à l’intérieur du pays.Il en résulte donc un vide politique. La contestation est profonde, transversale et durable, mais elle ne s’incarne pas encore dans un projet fédérateur capable de créer les conditions nécessaires et suffisantes à un changement de régime tout en évitant les risques de chaos et de guerre civile.Les enjeux pour l’Europe et la FrancePour l’Europe, la situation iranienne est un enjeu majeur. Le dossier iranien touche à la fois à la sécurité régionale, à la non-prolifération nucléaire, mais aussi aux droits humains et à la stabilité énergétique. Les sanctions ciblées adoptées depuis 2010 rappellent le rôle normatif de l’Europe, sans pour autant infléchir la politique ou le comportement du régime de Khamenei.Pour la France, l’Iran constitue un enjeu stratégique majeur. Paris a joué un rôle central dans les négociations nucléaires et reste attaché à la prévention de la prolifération. La dimension économique de la relation est modeste mais significative : l’Iran n’est, aujourd’hui, qu’un partenaire commercial secondaire de la France, mais il occupe une place importante dans la stratégie française au Moyen-Orient et a le potentiel de devenir, demain, un partenaire économique majeur.Pour l’Europe, la situation iranienne est un enjeu majeur. Le dossier iranien touche à la fois à la sécurité régionale, à la non-prolifération nucléaire, mais aussi aux droits humains et à la stabilité énergétique.Une déstabilisation de l’Iran ferait peser des risques considérables sur la stabilité régionale et pourrait également gravement perturber les routes maritimes et les approvisionnements de pétrole dans le golfe Persique passant par le détroit d'Ormuz que la République islamique menace régulièrement de fermer.Quels scénarios possibles ?La République islamique, telle que nous la connaissons aujourd’hui, pourra difficilement survivre à cette nouvelle crise. Après les violences atroces commises contre sa propre population, elle a perdu, tant à l’intérieur qu’au niveau international, ce qui lui restait de légitimité.Cependant, la chute du régime par la seule pression populaire apparaît peu probable à court terme. Les forces coercitives - Gardiens de la révolution, bassidjis [loyalistes chargés de la sécurité intérieure et extérieure], services de renseignement - restent, pour l’instant, loyales à Khamenei. De même, des frappes aériennes seules affaibliraient le régime de Khamenei et son appareil sécuritaire sans pour autant provoquer un changement de régime.Une intervention militaire américaine au sol est exclue, tant au regard de la doctrine américaine actuelle que de la crainte d’un chaos régional. Les principaux pays de la région redoutent un scénario incontrôlé dans un pays qui possède des stocks importants d’uranium enrichi et des capacités balistiques avancées qui, dans un scénario de chaos, sont susceptibles de tomber entre des mains dangereuses capables de fabriquer et d’utiliser "une bombe sale".Dans ce contexte, un scénario de recomposition interne apparaît comme l’une des rares issues plausibles : la mise à l’écart d’Ali Khamenei et d’autres dirigeants conservateurs, pouvant être précédée ou accompagnée de frappes aériennes américaines ciblées ; l’émergence d’une coalition rassemblant des segments des forces armées favorables à une évolution du régime, des figures politiques pragmatiques issues de la frange réformatrice du régime et certaines figures de l’opposition aujourd’hui emprisonnés. Un tel scénario aurait pour objectif la conclusion d’un accord global avec les États-Unis et l’Europe et l’ouverture économique de l’Iran. Dans ce cas, un ordre régional nouveau apparaîtra qui entraînerait des changements majeurs dans les relations internationales.Ce scénario pourrait conduire également à des réformes institutionnelles limitées, destinées à améliorer la situation économique de la population, sans toutefois satisfaire pleinement les aspirations démocratiques profondes de la société iranienne.Copyright image : ATTA KENARE / AFP Valiasr Square, Iran, le 13 juillet 2025.ImprimerPARTAGERcontenus associés 15/01/2026 Soulèvement en Iran : vers la chute du régime ? Farid Vahid 15/01/2026 Soulèvement en Iran : vers la chute du régime ? Farid Vahid 08/09/2025 Frappes américaines en Iran : cas pratique prospectif Jonathan Guiffard