AccueilExpressions par Montaigne[China Trends #26] - La sécurité énergétique avant tout : ce que la crise d'Ormuz et les sources...La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne qui donne aussi la parole à des contributeurs externes. Asie01/07/2026ImprimerPARTAGER[China Trends #26] - La sécurité énergétique avant tout : ce que la crise d'Ormuz et les sources chinoises révèlent de la stratégie de PékinAuteur Joseph Dellatte Expert résident et Responsable de projets - Climat et énergie Auteur Michal Meidan Responsable du China Energy Research de l’Oxford Institute for Energy Studies (OIES). Auteur Rosalie Klein Chargée de projets - Programme Asie Auteur Pierre Pinhas Chargé de projets - Programme Asie Auteur Manon Anderson Assistante chargée de projets - Programme Asie Découvreznotre série China Trends : capter les signauxTélécharger ce numéroIntroductionPar Joseph DellatteLa crise énergétique actuelle a mis en lumière un paradoxe au cœur de l’essor chinois : au cours des deux dernières décennies, le pays a mis en place le plus grand réseau énergétique au monde. Il est devenu le premier producteur d’électricité, le principal fabricant de technologies liées aux énergies renouvelables, le plus grand marché mondial de véhicules électriques, le plus grand consommateur de pétrole et importateur de gaz naturel liquéfié (GNL), ainsi que l’un des principaux moteurs des investissements mondiaux dans le secteur de l’énergie. Pourtant, malgré cette transformation extraordinaire, la Chine est devenue, plus que jamais, vulnérable aux chocs énergétiques externes. Plus de 70 % de sa consommation de pétrole dépend des importations. Une part importante de son approvisionnement en gaz naturel provient de l’étranger. Même l’expansion rapide de son secteur nucléaire repose de plus en plus sur l’uranium étranger. La crise du détroit d’Ormuz a donc mis en évidence non pas une faiblesse temporaire, mais une caractéristique structurelle du modèle de développement chinois : une dépendance persistante vis-à-vis de ressources énergétiques et de chaînes d’approvisionnement échappant à son contrôle. Elle a également révélé une fois de plus que, confrontée à des chocs énergétiques externes, la Chine se rabat en fin de compte sur ses vastes ressources de charbon, qu’elle continue de percevoir comme son filet de sécurité ultime en matière de sécurité énergétique.Lorsque l’on examine la Russie et son gaz naturel, de la dépendance de la Chine vis-à-vis du pétrole moyen-oriental ou encore de ses approvisionnements en uranium, en provenance du Kazakhstan notamment, ces enjeux semblent n’avoir aucun lien entre eux. En réalité, ils s’inscrivent dans une même logique. Pris dans leur ensemble, ils mettent en lumière le principe directeur de la stratégie énergétique chinoise, à savoir la volonté constante de réduire sa vulnérabilité stratégique dans un monde de plus en plus instable.La crise du détroit d’Ormuz a donc mis en évidence non pas une faiblesse temporaire, mais une caractéristique structurelle du modèle de développement chinois.Contrairement à de nombreuses interprétations occidentales, Pékin n'aborde pas sa politique énergétique sous l'angle de la transition énergétique principalement. La crise actuelle démontre une fois de plus que la sécurité reste la priorité absolue. La question centrale à laquelle sont confrontés les décideurs politiques chinois est de savoir comment garantir des approvisionnements énergétiques fiables, abordables et politiquement résilients, capables de soutenir le développement à long terme de la Chine. Cette interprétation permet d’expliquer bon nombre des contradictions apparentes de la politique énergétique chinoise. Le gaz naturel, par exemple, est souvent décrit comme un combustible de transition capable de faciliter l’abandon du charbon. Pourtant, Pékin reste réticent à laisser le gaz prendre une place prépondérante au sein de son futur système énergétique. La raison est simple : une part croissante du gaz chinois doit être importée. Que les approvisionnements proviennent de Russie, d’Asie centrale, d’Australie ou du Qatar importe moins que la dépendance elle-même. Du point de vue climatique, le gaz est préférable au charbon. Du point de vue sécuritaire, cependant, il crée des vulnérabilités que les décideurs politiques chinois ne souhaitent pas aggraver.Le débat autour du gazoduc "Power of Siberia 2" illustre bien cette logique. Malgré le partenariat stratégique entre Moscou et Pékin, la Chine continue de s’opposer à une dépendance excessive aux approvisionnements russes. L’objectif n’est pas de remplacer une dépendance par une autre, mais de préserver une flexibilité stratégique en veillant à ce qu’aucun fournisseur ne devienne indispensable. À cet égard, les relations sino-russes en matière de gaz en disent moins sur un alignement géopolitique que sur la détermination de Pékin à conserver son levier d’influence sur l’ensemble de ses partenaires.Le pétrole représente lui un enjeu stratégique encore plus important. Contrairement au gaz naturel, pour lequel la diversification des sources d’approvisionnement offre une certaine marge de manœuvre, la dépendance de la Chine vis-à-vis du brut reste une vulnérabilité structurelle pour laquelle les sources d'approvisionnement alternatives sont plus limitées. La crise du détroit d’Ormuz a une nouvelle fois démontré à quel point l’économie chinoise reste exposée à l’instabilité au Moyen-Orient, d’autant plus que les ressources du Venezuela sont de nouveau sous influence américaine. Les réserves stratégiques de pétrole, l’intervention de l’État, les voies de transits alternatives ou les contrats d’approvisionnement à long terme peuvent atténuer les perturbations, mais ils ne peuvent pas éliminer la vulnérabilité sous-jacente.Pour les décideurs politiques chinois, le défi va bien au-delà de la sécurité physique de l’approvisionnement en pétrole. La hausse des prix du pétrole affecte la compétitivité industrielle, le pouvoir d’achat des ménages, l’inflation et la croissance économique. Dans un régime autocratique où la stabilité économique est le fondement de la stabilité politique, le pétrole importé représente non seulement un enjeu énergétique, mais aussi un risque macroéconomique et géopolitique. Au-delà des effets directs de la hausse des coûts énergétiques, les décideurs centraux craignent tout autant que des chocs pétroliers prolongés puissent déclencher un ralentissement plus général de l’économie mondiale, affaiblissant ainsi la demande extérieure pour les exportations chinoises. En ce sens, la dépendance au pétrole représente également un risque financier indirect lié à la dépendance continue de la Chine vis-à-vis des marchés internationaux.Il n’est donc pas surprenant que les débats domestiques se concentrent de plus en plus sur la réduction du rôle du pétrole dans l’économie chinoise. Certains analystes préconisent un recours accru au renminbi sur les marchés mondiaux des matières premières ou la mise en place d’instruments financiers plus solides afin de réduire l’exposition aux risques extérieurs et de renforcer la puissance mondiale de la Chine. D’autres plaident en faveur d’une augmentation des réserves stratégiques et d’une gouvernance plus sophistiquée des ressources. Pourtant, la réponse dominante à long terme s’oriente dans une autre direction : l’électrification.L'électricité est le vecteur énergétique sur lequel la Chine peut, en fin de compte, exercer le plus grand contrôle.Ce n’est pas parce que l’électricité est plus propre, même si cela constitue clairement un avantage. C’est plutôt parce que l’électricité est le vecteur énergétique sur lequel la Chine peut, en fin de compte, exercer le plus grand contrôle. L’électrification des transports, de l’industrie et des bâtiments détourne progressivement la demande énergétique des hydrocarbures au profit de sources d’énergie pouvant être de plus en plus produites à l’intérieur des frontières. Les objectifs climatiques et la sécurité énergétique se renforcent donc mutuellement, faisant de l’électrification l’un des domaines politiques où les intérêts environnementaux et stratégiques convergent largement.La question de l’uranium met quant à elle en évidence à la fois les opportunités et les limites de cette stratégie. Le nucléaire offre à Pékin une combinaison intéressante : une production électrique à faible empreinte carbone et une sécurité énergétique renforcée. Pourtant, l’expansion rapide du parc de réacteurs a créé une nouvelle dépendance vis-à-vis de l’étranger. La production nationale d’uranium reste insuffisante pour répondre à la demande future, ce qui oblige Pékin à s’assurer des approvisionnements par le biais d’acquisitions à l’étranger, de partenariats à long terme et de stocks stratégiques importants. L’importance croissante d’Astana dans la stratégie chinoise en matière d’uranium reflète la même logique qui sous-tend son approche du pétrole et du gaz naturel : réduire le risque de concentration tout en renforçant la résilience face à de futures perturbations ou en privilégiant des technologies dont la viabilité financière est encore insuffisante.Pris dans leur ensemble, ces trois secteurs mettent en évidence un point commun et central de la stratégie énergétique chinoise : l’autarcie énergétiquen’est pas pour demain. L’indépendance énergétique totale est encore loin d’être une réalité - mais elle constitue un objectif stratégique. La Chine cherche plutôt à mettre en place un système énergétique capable d’absorber les chocs, de résister aux perturbations et de maintenir la stabilité économique par delà des conditions géopolitiques défavorables. La diversification, la redondance, la constitution de stocks, la production nationale, les investissements à l’étranger et le développement des infrastructures contribuent tous à cet objectif.La crise actuelle a mis en évidence à la fois les atouts et les limites de ce modèle. Les réserves stratégiques, les entreprises publiques, la planification centralisée et un vaste réseau d’infrastructures ont permis à Pékin de mieux résister aux chocs extérieurs que bon nombre d’autres grands importateurs d’énergie. Dans le même temps, des vulnérabilités structurelles persistent. La dépendance au pétrole persiste. Les importations d’uranium vont continuer à augmenter. Le gaz naturel continue d’exposer la Chine à la volatilité des marchés internationaux. Surtout, la crise a une nouvelle fois mis en évidence la tension persistante entre sécurité énergétique et décarbonisation. Face à l’incertitude, la Chine s’est à plusieurs reprises rabattue sur sa ressource la plus fiable : le charbon. Malgré des progrès impressionnants dans le déploiement des énergies propres, les considérations sécuritaires et budgétaires continuent de définir les limites de ce qui est politiquement acceptable.La crise a une nouvelle fois mis en évidence la tension persistante entre sécurité énergétique et décarbonisation.Pour autant, il ne faut pas y voir un revers pour sa transition énergétique à long terme. Au contraire, c’est plutôt le contraire qui semble se vérifier. La leçon qui se dégage des récents débats en Chine est que la dépendance vis-à-vis des hydrocarbures importés constitue une faiblesse stratégique structurelle. La réponse logique consiste donc à accélérer le déploiement de sources d’énergie et de technologies permettant de réduire la dépendance vis-à-vis des fournisseurs extérieurs tout en renforçant le contrôle national sur le système énergétique.La portée de la crise actuelle dépasse donc largement les perturbations temporaires sur les marchés du pétrole, du gaz ou de l’uranium. Elle permet de mieux cerner la logique profonde qui sous-tend les choix énergétiques de la Chine. Ce qui se dessine n’est pas simplement une histoire de décarbonation, ni uniquement une histoire de leadership technologique. C’est l’histoire d’une grande puissance qui cherche à concilier une croissance économique continue avec les réalités de sa vulnérabilité stratégique. Comprendre cet objectif pourrait bien être la clé pour appréhender la politique énergétique de la Chine - et, plus largement, sa conception évolutive de la sécurité nationale - au cours des décennies à venir.Copyright Image : CN-STR / AFPL'article d'introduction à cette édition de China Trends, rédigé par Joseph Dellatte, a également été publié par The Diplomat.La Chine face à sa dépendance au pétrole moyen-orientalPar Michal MeidanLa dépendance de la Chine vis-à-vis du pétrole du Moyen-Orient est considérable. Dans l’ensemble, la crise du détroit d’Ormuz a plutôt mis en évidence la capacité de Pékin à bien gérer d’éventuelles crises d’approvisionnement. Dans cet article, Michal Meidan, responsable du China Energy Research de l’Oxford Institute for Energy Studies, présente un éventail de perspectives chinoises sur la gestion des dépendances extérieures. Alors que les solutions à long terme convergent vers la constitution de réserves stratégiques et une diversification accrue, chaque mesure d’atténuation à court terme place les décideurs chinois face à un dilemme : la diversification implique de nouvelles dépendances, la résilience a un coût économique élevé, tandis que l’électrification aggrave d’autres tensions au sein du complexe industriel chinois. Bien que la guerre au Moyen-Orient n’ait pas gravement affecté l’économie du pays, de nombreuses entreprises privées en aval se retrouveront plus exposées à un choc pétrolier que lors des crises précédentes. À l’avenir, cela souligne donc la nécessité d’adopter de nouvelles mesures pour anticiper de possibles perturbations similaires. ▶ Lire l'article"Un lapin rusé a trois terriers" : la prudence stratégique de la Chine face au gaz russePar Rosalie KleinLe gaz naturel est désormais un élément clé de la stratégie énergétique de Pékin. Les relations sino-russes sont au cœur de cette approche. Cependant, alors que la Russie considère le gaz comme la "locomotive" de ce partenariat, la Chine adopte quant à elle une approche beaucoup plus pragmatique. Rosalie Klein, chargée de projet au sein du programme Asie de l’Institut Montaigne, analyse l’évolution des dynamiques entre les deux voisins. Pékin s’efforce soigneusement d’éviter toute dépendance vis-à-vis d’un fournisseur unique en diversifiant ses sources d’approvisionnement au-delà de la Russie. Par conséquent, ce qui semble être une coopération "gagnant-gagnant" s’apparente davantage à une relation à sens unique. Si certaines voix chinoises s’inquiètent de l’influence potentielle de la Russie sur la Chine, d’autres considèrent ce risque comme limité, grâce aux efforts de diversification de Pékin. Le gazoduc "Power of Siberia 2" illustre ces désaccords commerciaux et stratégiques qui continuent de diviser les deux pays. L’avenir des relations sino-russes en matière de gaz dépendra en fin de compte de l’évolution de la demande chinoise en gaz - qui reste aujourd’hui très incertaine. ▶ Lire l'articleUranium chinois : le Kazakhstan, de nouveaux partenaires et la production nationale au coeur du réacteurPar Manon Anderson et Pierre PinhasLa Chine a consolidé sa position de leader mondial de la production d’électricité, le nucléaire jouant un rôle de plus en plus important. Mais qu’en est-il de ses approvisionnements en uranium ? Manon Anderson et Pierre Pinhas examinent la combinaison stratégique mise en œuvre par la Chine entre sources d’uranium étrangères et production nationale. Malgré sa "stratégie des trois tiers" visant à développer son industrie nationale, et malgré les affirmations des médias concernant une autosuffisance imminente, la réalité de la production chinoise d’uranium est plus nuancée. Bien que Pékin ait déployé des efforts considérables pour accroître sa production, cette dernière reste en deçà de ses objectifs. La Chine reste donc dans une situation de dépendance vis-à-vis de l’uranium brut importé concentrée sur un nombre limité de fournisseurs, notamment, depuis deux décennies, le Kazakhstan. Pour réduire cette vulnérabilité, Pékin a multiplié ses investissements à l’étranger par le biais de coopérations gouvernementales et de partenariats commerciaux, avec des pays comme la Namibie ou la Russie. Alors que la demande chinoise en uranium continue de croître, les perspectives d’atteindre l’autosuffisance en ressources à court terme demeurent ainsi limitées. ▶ Lire l'articleImprimerPARTAGERcontenus associés 25/03/2026 [China Trends #25] - Le double jeu de la Chine face à l’UE, des échanges co... François Godement Jacob Gunter Yurii Poita Pierre Pinhas 17/11/2025 China Trends #24 - Semi-conducteurs : le rouleau compresseur de la politiqu... 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