AccueilExpressions par Montaigne[China Trends #25] - Le double jeu de la Chine face à l’UE, des échanges commerciaux à la RussieLa plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne Asie25/03/2026ImprimerPARTAGER[China Trends #25] - Le double jeu de la Chine face à l’UE, des échanges commerciaux à la RussieAuteur François Godement Expert Résident, Conseiller spécial - Asie et États-Unis Auteur Jacob Gunter Responsable du programme "Économie et industrie" au MERICS Auteur Yurii Poita Responsable de la section Asie-Pacifique au Centre d'études sur l'armée, la conversion et le désarmement (Ukraine) Auteur Pierre Pinhas Chargé de projets - Programme Asie Découvreznotre série China Trends : capter les signauxTélécharger ce numéroIntroductionPar François GodementLa perception de la Chine évolue, sinon chez ses voisins - directement confrontés à des préoccupations sécuritaires allant des conflits territoriaux ou maritimes aux opérations d'influence-, du moins chez ses partenaires plus éloignés, où l'opinion publique ne perçoit pas directement de menace géopolitique. C'est particulièrement vrai pour l’Europe, et ce pour plusieurs raisons.D'une part, alors que l'Europe continue de débattre de "de-risking" et de se demander s'il serait réaliste de se "découpler" de l'économie chinoise pour des raisons de sécurité, ou pour éviter une concurrence asymétriques et déloyales, la réalité du tsunami des exportations chinoises ne s'est pas atténuée. Les chiffres montrent qu’il pourrait même s’accélérer en ce début d’année 2026. Un sondage Eurobaromètre de novembre 2025 a pourtant révélé que 83 % des Européens étaient favorables à une diversification des relations commerciales. Cette opinion vise clairement la Chine puisque, selon un autre sondage réalisé par Pew, une courte majorité d'Européens la considère comme la première puissance économique mondiale, devant les États-Unis.L'opinion publique est sensible au drame de la désindustrialisation européenne. Et pourtant, en tant que consommateurs, les Européens se tournent de plus en plus vers les produits chinois, en raison de leurs prix défiant toute concurrence et de leur attrait croissant, sans guère se soucier de la question d’une concurrence déloyale. Les intérêts des consommateurs s’opposent donc à ceux des producteurs, engendrant par là même une opinion publique schizophrénique. Dans l'ensemble, les exportations chinoises vers l'Union européenne ont en effet augmenté de 28 % en glissement annuel en janvier et février, l'Italie (36 %), la France (32 %) et l'Allemagne (31 %) menant la danse.Cette schizophrénie n'est pas propre à l'Europe : les mêmes tendances s’observent chez les consommateurs américains, tout comme sur les questions de fiscalité environnementale et énergétique. Les sociétés les plus industrialisées - l'Europe du Nord, le Japon et la Corée du Sud - échappent dans une certaine mesure à cette contradiction : elles sont plus fidèles aux marques nationales bien établies.Mais cette schizophrénie n'est pas propre à l'Europe : les mêmes tendances s’observent chez les consommateurs américains, tout comme sur les questions de fiscalité environnementale et énergétique. Les sociétés les plus industrialisées - l'Europe du Nord, le Japon et la Corée du Sud - échappent dans une certaine mesure à cette contradiction : elles sont plus fidèles aux marques nationales bien établies. La schizophrénie européenne se partage également selon un découpage géographique. L'opinion publique en Europe du Sud, et plus généralement dans les pays où l'industrie n'est pas un moteur majeur, reste plus ouverte à la Chine. Cela conforte les autorités chinoises dans l'idée que l'Europe ne peut se passer des importations chinoises, et cela bien au-delà de son quasi-monopole sur les cleantechs. La Chine est donc à la fois un puissant rival industriel et un fournisseur recherché de produits attractifs dans des secteurs en expansion constante. D’autre part, la diplomatie publique chinoise s'est, à quelques exceptions près, adoucie depuis un certain temps. Tous les éléments sont désormais réunis pour une offensive plus fructueuse de soft power. En Europe, l'attention des médias se concentre principalement sur les droits de douane imposés par l'administration Trump et ses diatribes récurrentes contre l'Union européenne et de nombreux dirigeants européens. Les critiques trumpiennes se justifient dans certains cas, par exemple sur le réarmement encore trop lent de l’Europe vers une posture défensive crédible - ce qui nuit à sa position vis-à-vis des États-Unis sur la question ukrainienne. Mais il existe sans aucun doute un conflit de valeurs apparu au grand jour. La Chine bénéficie inéluctablement de la projection des guerres culturelles américaines sur le continent européen.La Chine joue un double jeu. Alors qu’elle prône le pragmatisme et appelle au compromis, elle n’a fait preuve d’aucune souplesse réelle sur les deux questions brûlantes qui pèsent sur ses relations avec l’Union européenne : le rééquilibrage commercial et son soutien à la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine.En matière de flux commerciaux, les Européens signalent clairement, à travers le projet de loi sur l’accélérateur industriel (Industrial Accelerator Act en anglais), leur intérêt pour un accord d’investissements avec la Chine, souhaitant ainsi un retournement historique de la stratégie chinoise des coentreprises (joint ventures) qui datait de l’ère Deng Xiaoping. Cette position est, à ce jour, bien plus ouverte que celle de l’administration américaine. Mais la réponse de la Chine, que ce soit au niveau politique ou à travers les comportements futurs de ses entreprises, reste inconnue à ce stade. Pour l'instant, peu de choses changent. Il est facile de mettre en évidence les fortes asymétries et le non-respect des règles du jeu commercial par la Chine. Cela décrédibilise évidemment les hymnes chinois pour la concurrence dans un marché libre.En ce qui concerne le conflit russo-ukrainien - que l’Union européenne et des États membres tels que la France et l’Allemagne ont maintes fois désigné comme la priorité absolue dans leurs relations diplomatiques avec Xi Jinping -, il est essentiel de prendre conscience des pressions ouvertes que la Chine exerce dans le cadre de ses relations informelles avec l’Ukraine. Le langage est brutal, et s’il fallait réfuter la neutralité affichée par la Chine entre la Russie et l’Ukraine, il s’agit bien là d’une preuve irréfutable, au même titre que ses exportations à double usage, ses importations d’énergie et l’accès facilité de la Russie aux marchés financiers.Enfin, ce double jeu - une retenue verbale vis-à-vis de l’Union européenne en tant qu’institution, mais des pressions au niveau des États membres - trouve une illustration parfaite dans les analyses et les récits chinois publiés sur les affaires européennes. Elle s’exprime peut-être même plus ouvertement que sur les questions russo-ukrainiennes. Les commentaires chinois saluent l’adoption croissante en Europe du thème de l’autonomie stratégique, mais font aussi preuve, parfois, d’une ironie cinglante concernant les obstacles auxquels est confrontée sa mise en œuvre. On songe à une célèbre boutade de Charles Péguy, souvent attribuée à Hegel à propos d’Emmanuel Kant : "le kantisme a les mains pures, mais il n’a pas de mains".Les commentaires chinois saluent l’adoption croissante en Europe du thème de l’autonomie stratégique, mais font aussi preuve, parfois, d’une ironie cinglante concernant les obstacles auxquels est confrontée sa mise en œuvre.À ce stade, la Chine fait preuve de plus de prudence vis-à-vis de ses partenaires européens, contrairement aux critiques virulentes qu’elle adresse au Japon - une tactique qui s’est retournée contre elle lors des dernières élections nippones. Avec l’éclatement de la guerre au Moyen-Orient, la Chine fait preuve d’autant de prudence. Elle cherche à trouver un équilibre entre l’Iran et ses intérêts matériels considérables en Arabie saoudite et dans les États du Golfe, tout en évitant d’antagoniser ouvertement les États-Unis. Bien que les réserves stratégiques de la Chine et sa capacité à commercer en toute discrétion restent des atouts, sa dépendance vis-à-vis du pétrole du Moyen-Orient explique en partie cette prudence. La Chine prône le pragmatisme et la stabilité en général. Dans la pratique, elle s'en tient ici à son approche traditionnelle attentiste - ce que beaucoup ont tendance à négliger, voire à oublier, au milieu d’une nouvelle vague d'engouement pour la Chine.Copyright Image : Andres MARTINEZ CASARES / POOL / AFPSous couvert de neutralité, un alignement chinois de plus en plus affirmé avec MoscouPar Yurii PoitaDepuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, la Chine a progressivement évolué vers une position de facto favorable à Moscou. Yurii Poita, responsable du département Asie-Pacifique du Center for Army, Conversion and Disarmament Studies ukrainien, analyse les débats d’experts chinois sur la guerre russo-ukrainienne. Son étude s’appuie également sur des observations issues d’échanges directs avec ces experts dans le cadre de dialogues entre think tanks. Alors que la Chine s’est imposée comme un fournisseur clé d’équipements militaires à la Russie, l’examen des sources montre qu’elle a systématiquement cherché à fragiliser les initiatives de paix ukrainiennes et, par le biais d’opérations d’influence, à décourager le soutien de l’Europe et de pays tiers à Kiev. Malgré un discours officiel en faveur d’une solution diplomatique et d’une posture de neutralité, les actions de Pékin traduisent un calcul stratégique différent : dans les faits, la Chine semble privilégier une issue favorable à la Russie, à la fois pour affaiblir l’Europe et pour éviter de se retrouver elle-même en position de vulnérabilité stratégique.▶ Lire l'articleÉconomie chinoise : un excédent hors norme et des surcapacités qui pèsent sur l’UEPar Jacob GunterUn thème récurrent des débats économiques entre l’Union européenne et la Chine tient à une question régulièrement posée par Pékin : pourquoi l’Union européenne juge-t-elle l’excédent commercial chinois plus problématique que celui d’autres partenaires ? Les experts chinois soutiennent généralement que ces surcapacités ne résultent pas d’une intervention étatique, mais qu’elles reflètent avant tout le dynamisme de l’écosystème industriel du pays. Jacob Gunter, responsable du programme "Économie et Industrie" du MERICS, replace ce discours dans son contexte politique plus large. Il met en évidence plusieurs facteurs structurels qui en fragilisent la crédibilité : des subventions omniprésentes à tous les niveaux de l’économie ; une épargne des ménages durablement élevée, associée à une consommation insuffisante ; ainsi que des pratiques de marché qui désavantagent systématiquement les entreprises européennes. Dans ce contexte, l’Union européenne fait face à une marge de manœuvre de plus en plus étroite : soit elle approfondit une stratégie de de-risking plus affirmée, soit elle s’expose à une érosion progressive de sa base industrielle sous l’effet des surcapacités chinoises persistantes.▶ Lire l'articleLes perceptions chinoises de l’UE : évolution réelle ou simple inflexion du discours ?Par François GodementLes opinions chinoises sur l’Union européenne évoluent, à la fois en volume et en nature. Dans cet article, François Godement, conseiller spécial à l’Institut Montaigne, met en lumière une dichotomie nette entre discours géoéconomiques et géopolitiques. Les analyses économiques adoptent généralement un ton pragmatique, parfois constructif, tandis que les commentaires géopolitiques se montrent beaucoup plus critiques. Dans ce registre, l’Union européenne est souvent dépeinte comme faible ou inefficace, que ce soit dans le cadre de la guerre en Ukraine ou des tensions dans le détroit d’Ormuz. Les discours de l’UE sur l’autonomie stratégique suscitent le scepticisme en Chine. Ces opinions ne sont toutefois ni neutres ni cohérentes. Elles sont mobilisées de manière sélective pour servir les intérêts stratégiques chinois, dans l’objectif de consolider le message central adressé aux dirigeants européens : la coopération avec Pékin reste la voie la plus pragmatique, et peut-être la seule, pour l’UE.▶ Lire l'articleImprimerPARTAGERcontenus associés 17/11/2025 China Trends #24 - Semi-conducteurs : le rouleau compresseur de la politiqu... Jeremy Chih-Chen Chang Mathieu Duchâtel Filip Šebok Pierre Pinhas 16/07/2025 Canada, Japon et Australie : pivots ou pions pour la Chine ? Justin Bassi Naoko Eto François Godement Michael Kovrig Juliette Odolant Pierre Pinhas