AccueilExpressions par MontaigneUE et Inde, l’heure d’approfondir une relation stratégique ?L'Institut Montaigne propose une plateforme d'Expressions consacrée au débat et à l’actualité. Il offre un espace de décryptages et de dialogues pour valoriser le débat contradictoire et l'émergence de voix nouvelles.27/02/2025UE et Inde, l’heure d’approfondir une relation stratégique ? Union EuropéenneImprimerPARTAGERAuteur Amaia Sánchez-Cacicedo Experte associée - Asie, Inde En se rendant en visite officielle à Delhi accompagnée de tout le collège des commissaires, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, témoigne de la place stratégique accrue que prend l’Inde, dans le contexte de la redistribution des rapports de force actée, entre autres, par le discours de J.D. Vance à la Conférence sur la Sécurité de Munich. Commerce, défense, immigration, technologies : quels sont les atouts que les Européens peuvent faire valoir auprès de Delhi ? Comment consolider les accords en cours et les partenariats existants ? L’Inde peut-elle combler le vide laissé par un partenariat transatlantique remis en cause ? Une analyse d’Amaia Sánchez-Cacicedo.L'Union européenne (UE) prend progressivement la mesure de l’environnement géopolitique radicalement nouveau que marquent le discours du vice-président américain J.D. Vance à la Conférence de Munich sur la Sécurité, suivi des pourparlers entre les États-Unis et la Russie sur l'Ukraine, dont Kiev et Bruxelles ont été tenus à l’écart. Les États-Unis se sont joints à la Russie, à la Biélorussie et à la Corée du Nord pour voter contre une résolution de l'Assemblée générale des Nations unies soutenue par l'Europe qui appelait, à l'occasion du troisième anniversaire de l'invasion russe de 2022, au retrait immédiat des troupes russes d'Ukraine. Le revirement de l'administration Trump en matière de politique étrangère sonne comme un rappel à la réalité pour l'UE : l'ère de l'unité stratégique transatlantique globale incontestée est révolue, dans un ordre mondial dont la nature transactionnelle est de plus en plus évidente. La consolidation de nouveaux partenariats avec les puissances émergentes ne relève plus d’un passe-temps destiné à démontrer l’inventivité ou l’agilité de l'UE, mais s’avère désormais être un impératif prioritaire et, parmi les autres pays du Sud, l'Inde apparaît comme la meilleure bouée de sauvetage pour l’UE.La consolidation de nouveaux partenariats avec les puissances émergentes ne relève plus d’un passe-temps destiné à démontrer l’inventivité ou l’agilité de l'UE, mais s’avère désormais être un impératif prioritaire et, parmi les autres pays du Sud, l'Inde apparaît comme la meilleure bouée de sauvetage pour l’UE.Dans ce contexte, la visite officielle d'Ursula von der Leyen à Delhi, accompagnée du collège des commissaires, prend encore plus de sens. Elle intervient à point nommé pour les Européens et rassemble une délégation de haut niveau constituée d’interlocuteurs désireux d’avancer. Plus important encore, la nouvelle Commission européenne semble résolue à joindre le geste à la parole, elle qui a placé au cœur de ses priorités pour les cinq prochaines années un nouveau programme stratégique UE-Inde. Mais qu'en est-il du côté de New Delhi ? Le Premier ministre Modi s’en revient d’une visite de courtoisie au président Trump. Il est le quatrième dirigeant à s’être rendu à la Maison-Blanche depuis l’entrée en fonction de la nouvelle administration en janvier 2025. Néanmoins, la "relation spéciale" durable que l'Inde entretient avec Washington s’affiche sans être exempte d'incertitudes. Droits de douane, immigration illégale : ces défis à long terme subsistent, bien que les enjeux stratégiques, technologiques ou de défense du partenariat ne soient pas remis en cause et continuent même de prospérer sous une nouvelle forme, le Framework for the India–U.S. Major Defense Partnership in the 21st Century, un cadre du partenariat majeur en défense.La situation est à peu près inverse entre l'UE et l'Inde : le commerce reste le pilier de la relation avec l'UE, premier partenaire commercial de l'Inde en 2023, devant les États-Unis et la Chine. Parallèlement, l'UE et des États membres de premier plan, tels que la France ou l'Allemagne, ont signé des accords de partenariat en matière de migration et de mobilité (APMM) afin de faciliter la migration légale tout en luttant contre la migration irrégulière. L'Inde possède en effet la plus grande diaspora, avec 32 millions de personnes réparties dans le monde entier. Pourtant, c'est la dimension stratégique du partenariat UE-Inde qui vacille : la création du Conseil du commerce et de la technologie (CCT) en 2022, qui comprend un protocole d'accord sur les semi-conducteurs signé en septembre 2023, n'a jusqu'à présent pas suffi à réorganiser la coopération stratégique dans le domaine des technologies critiques et émergentes (CET), ni dans les domaines des réseaux numériques et de la résilience des chaînes de valeur.Ce n'est un secret pour personne que, tant pour l'UE que pour les États-Unis, l'influence régionale et mondiale de l'Inde est largement appréciée en tant qu’elle représente un potentiel contrepoids face à la Chine. Pourtant, les fortes relations que New Delhi entretient avec la Russie et l’Iran dans les domaines de la technologie, de la défense et de l’énergie constituent des points de discorde majeurs. L'UE réagit avec de plus en plus de fermeté face aux entreprises indiennes qui facilitent le contournement des sanctions contre la Russie et soutiennent son complexe militaro-industriel ; les États-Unis avaient déjà créé un précédent en la matière. Si l'UE semble avoir encore davantage besoin de New Delhi que New Delhi de Bruxelles, l'imprévisibilité de l'administration Trump, associée à ses menaces de rétorsions tarifaires contre les importations de produits indiens, renforce logiquement la valeur stratégique de l'UE aux yeux de l'Inde. De plus, l'administration américaine, déjà sous Biden, s’était fait fort de sanctionner des entreprises indiennes pour leurs liens avec la Russie, en des proportions bien plus élevées que ne l’avait fait l’UE ; l'administration Trump a, elle, commencé à sanctionner les entreprises indiennes qui commercialisent ou transportent du pétrole brut et des produits pétroliers iraniens. L'UE pourrait tirer parti de cet espace stratégique. La prochaine étape, décisive, consistera pour les deux partenaires à tenter de définir un accord de libre-échange (ALE) plus ciblé et moins ambitieux, après neuf cycles de négociations infructueux. L'UE et l'Inde ont repris en juin 2022 des négociations parallèles sur un ALE, un accord de protection des investissements et un accord sur les indications géographiques.Ce n'est un secret pour personne que, tant pour l'UE que pour les États-Unis, l'influence régionale et mondiale de l'Inde est largement appréciée en tant qu’elle représente un potentiel contrepoids face à la Chine.Il n'est pas certain que des progrès tangibles soient réalisés lors de la visite de haut niveau d'Ursula von der Leyen ou lors des pourparlers bilatéraux officiels entre l'UE et l'Inde, prévus pour la fin de l'année 2025. Néanmoins, certains succès tardifs peuvent donner espoir, comme l’illustre la signature en mars 2024, après vingt et une sessions de négociations, de l'accord de partenariat économique et commercial (APEC) entre l'Association européenne de libre-échange (AELE) et l'Inde. L'accord UE-Mercosur signé en décembre 2024 vingt-cinq ans après le début des négociations officielles est une autre réussite récente qui semble accréditer l’idée selon laquelle "patience et longueur de temps font plus que force ni que rage".L'UE cherche un accord global tandis que l'Inde a besoin d'investissements directs étrangers (IDE). Pourtant, les accords commerciaux entre l'Inde et l'Australie et entre l'Inde et les Émirats arabes unis ne comportaient pas de chapitres sur l'investissement. Il serait peut-être profitable de séquencer les composantes de l'accord commercial UE-Inde tout en réorganisant parallèlement le CCT UE-Inde.L'UE doit augmenter sa mise et se montrer plus volontariste - ce qui nécessite de sa part non seulement un partenariat stratégique renforcé, mais aussi qu’elle soit prête à prendre plus de risques en matière de partage de technologie avec l'Inde, à l’instar de ce que font actuellement les États-Unis. Des entreprises françaises, allemandes, espagnoles et italiennes négocient en ce moment des accords dans le domaine de la production de défense avec New Delhi. Bruxelles ne devrait-elle pas saisir cette occasion, d'autant plus que l'UE elle-même doit démontrer sa détermination en faveur de dépenses et d'achats communs en matière de défense ?Cependant, tout ne tourne pas autour des armes et de la défense.Des secteurs clés cruciaux tels que les technologies vertes et le transfert de connaissances dans le développement des infrastructures publiques numériques offrent un potentiel important de collaboration et de développement stratégiques communs. L'UE Global Gateway dispose encore d'une portée limitée en Inde et en Asie du Sud. Pourtant, l'Inde et le Bhoutan sont les deux seuls pays de la région à ne pas avoir signé de protocole d'accord avec la Chine dans le cadre des Nouvelles routes de la soie et New Delhi cherche activement à contrebalancer les investissements chinois dans ce qu’elle considère relever de son pré-carré régional.L'intensification des relations entre l'UE et l'Inde est riche de potentiel ; encore reste-t-il à le concrétiser dans une réalité proche, et ce, dès 2025.Pourquoi ne pas renforcer la coopération triangulaire UE-Inde au niveau régional ? Les Indiens et les Russes ont construit des centrales nucléaires communes au Bangladesh, pourquoi l'UE ne s'engagerait-elle pas davantage dans le développement d'infrastructures de technologies vertes en Asie du Sud, par exemple ?L'intensification des relations entre l'UE et l'Inde est riche de potentiel ; encore reste-t-il à le concrétiser dans une réalité proche, et ce, dès 2025.Copyright image : Evan Vucci / POOL / AFP Narendra Modi et Ursula von Der Leyen lors du sommet du G20 à Delhi, le 9 septembre 2023.ImprimerPARTAGERcontenus associés 19/02/2025 La semaine où tout a basculé Michel Duclos 19/02/2025 Europe : prendre acte du sabotage des relations transatlantiques François Godement