AccueilExpressions par MontaigneTrump, un président prévisibleLa plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne Coopérations internationales25/02/2026ImprimerPARTAGERTrump, un président prévisibleAuteur Jonathan Guiffard Expert Associé - Défense et Afrique Choc, bouleversement, effondrement de l’ordre international… Autant d’expressions qui font florès depuis le début du second mandat de Donald Trump. Mais qualifier d’imprévisibles certaines décisions de la Maison Blanche signale plutôt notre manque d’anticipation que leur caractère chaotique. Quels sont les biais collectifs - politiques et analytiques - qui l’expliquent ? Comment distinguer l’imprévisibilité de court terme, qui relève d'un art de la négociation, et prévisibilité de long terme ? Comment adapter nos méthodes et nos organisations ?Fin janvier 2026, un an après son investiture, nombre d’articles évoquent encore le président Donald Trump en mobilisant la rhétorique de l’imprévisibilité, de la folie ou de la bêtise dans ses choix politiques. Son coup de menton pour contraindre l’Iran à négocier, la prise à partie du Danemark pour mettre la main sur le Groenland ou ses prises de positions en Amérique Latine ont été commentés de cette manière. Le thème de l’imprévisibilité est récurrent dans les propos des responsables politiques et des commentateurs pour parler de son nouveau mandat et de son action politique, tant il choque, sidère et remet en cause des grilles de lecture confortables. Pourtant, son action stratégique est prévisible. Nous en proposons ici une démonstration, sur la base d’un article que nous avons écrit en mars 2025 pour inférer ses priorités de politiques étrangères. La plupart des scénarios envisagés, même les plus disruptifs, ont eu lieu et les axes inférés sont toujours suivis par la Maison Blanche. Ceci prouve que Donald Trump n’est pas imprévisible et qu’il poursuit un agenda assez clair, lorsqu’on l’étudie avec méthode. Se laisser surprendre par la politique des États-Unis met en lumière nos propres difficultés à changer de lunettes et à garder notre sang-froid face à une situation qui évolue en notre relative défaveur. La difficulté à prédire l’action du président américain révèle aussi nos biais analytiques : difficulté à se mettre dans la perspective de l’autre ; volonté de ne pas voir les changements pour ce qu’ils sont ; mélanger court terme et long terme ; se laisser capter uniquement par les discours, sans les relier à la pratique des acteurs étatiques…La difficulté à prédire l’action du président américain révèle aussi nos biais analytiques : difficulté à se mettre dans la perspective de l’autre ; volonté de ne pas voir les changements pour ce qu’ils sont ; mélanger court terme et long terme ; se laisser capter uniquement par les discours, sans les relier à la pratique des acteurs étatiques…Un an après, nous proposons de faire le point de l’année parcourue et de tirer quelques enseignements pour la suite de cette présidence. Le réveil stratégique européen sera d’autant plus pertinent et efficace qu’il se fera avec sang-froid et détermination, sans se laisser dominer par les émotions politiques de déni, d’abandon ou de résistance acharnée. Une fois encore, les outils de la géopolitique et de l’analyse prospective seront précieux pour essayer de clarifier la situation internationale.Anticiper Donald TrumpDébut mars 2025, nous nous sommes proposés de réaliser une expérience en produisant un article prospectif qui cherchait à établir les priorités du mandat Trump 2.0 dans les domaines de la sécurité nationale et de la politique étrangère. Nous nous sommes basés sur une étude de ses représentations géopolitiques, sur les décisions prises durant son premier mandat, sur ses annonces de campagne, sur ses premières décisions et sur un faisceau d’indices. Les priorités énoncées (P1, Mexique ; P2, Venezuela et Iran ; P3, Chine) et la manière de les gérer ont été confirmées par l’année qui s’est déroulée. Voici ce que nous écrivions, il y a un an : A. "il est probable que le président Trump augmente progressivement la pression sur le gouvernement mexicain jusqu’à ce qu’il ait l’opportunité ou le prétexte d’agir de manière unilatérale contre les cartels" : la stratégie de pression incrémentale a eu lieu et, en janvier 2026, D. Trump et M. Rubio ont suggéré une fois encore de déployer des militaires américains au Mexique, alors que les plans américains sont prêts et à l’étude à la Maison Blanche. B. "il est probable qu’une guerre américaine s’engage de nouveau contre les acteurs sud-américains de la drogue" : le lancement des opérations dans les Caraïbes et dans le Pacifique, en août 2025, le confirme. C. "la volonté du président Trump de se replier en priorisant la défense directe du territoire (au détriment de la "défense de l’avant", concept structurant de la stratégie américaine depuis 1945)". La priorisation donnée à l'hémisphère "occidental" et au projet de défense anti-missile Golden Dome sont une illustration claire, alors qu’il a commencé à retirer des troupes américaines de l'Europe et du Moyen-Orient. D. "Iran et Venezuela : des objectifs intermédiaires plus pressants. l’Iran et le Venezuela risquent de concentrer une attention importante de la nouvelle administration" : ces victoires stratégiques "faciles" occupent en effet, depuis un an, une partie très substantielle de l’agenda de Trump. E. "Ce discours semble impliquer une volonté de frapper l’Iran dans un futur proche, si celui-ci ne se résout pas à abandonner ses ambitions nucléaires. [...] Autant de facteurs qui favorisent une opération israélienne soutenue par les États-Unis sur le plan politique ou militaire, si l’Iran ne fait pas un geste fort" : En juin 2025, Trump a ordonné des frappes en Iran, brisant un tabou de vingt ans. En janvier 2026, il a repris ses menaces militaires, observant que le régime de Téhéran n’a pas fait une croix sur son programme nucléaire. F. "il est probable que le Venezuela soit de nouveau la cible d’une panoplie de sanctions, de pressions et d’opérations clandestines pour fragiliser ou faire chuter Maduro". Dans un article d’octobre 2025, nous écrivions aussi "ces opérations "anti-drogues" servent à bâtir le prétexte à une imminente campagne américaine contre le Venezuela", "Ces frappes viseront des objectifs militaires importants : dans un premier temps, radars et batteries antiaériennes" et "Ces campagnes de frappe seront articulées avec des raids des forces spéciales [...] pour capturer ou neutraliser des objectifs à haute-valeur ajoutée (dignitaires du régime). Au regard de l’absence de tabou de D. Trump, il est probable qu’il cherche à neutraliser Nicolas Maduro" : L’opération militaire du 3 janvier 2026 s’est déroulée ainsi, de manière cohérente avec nos analyses mais plus limitée dans le périmètre. G. "la nouvelle administration limitera vraisemblablement les grandes opérations militaires, mais accentuera tous les autres leviers (opérations spéciales, clandestines, cyber, informationnelles, économiques…) qui permettront de contraindre ses adversaires" : cette stratégie de sécurité nationale est observable depuis son investiture et permet de confirmer que Trump n’est nullement un isolationniste, mais bien un responsable politique refusant un usage trop long et trop risqué de la force armée. H. "le président Trump a eu des mots très durs contre la Chine et continue un travail de sape stratégique : le rachat du canal du Panama est ainsi motivé pour en réduire l’accès à la Chine ; la volonté d’intégrer le Canada et le Groenland semble aussi s’inscrire dans cette volonté de verrouiller l’accès à "l’hémisphère ouest", à l'Arctique et à l’Atlantique, tout en renforçant la défense anti-missile (NORAD) et en intégrant les minerais rares nécessaires à la compétition technologique…" : Les tensions de janvier 2026 sur le Groenland ont confirmé que ce raisonnement précis animait la Maison Blanche. En janvier 2026, aux prémices de la crise, nous écrivions qu’aucune option militaire sérieuse n’était envisagée et que D. Trump était dans un processus de pressions-négociations, ce qui a été confirmé ensuite à Davos. I. "S’il est vraisemblable qu’elle poursuive une stratégie de découplage et d’isolement de la Chine sur la scène internationale, la question d’un engagement américain en cas d’attaque de Taiwan se pose." Depuis, Trump souffle le chaud et le froid, continuant le découplage avec la Chine, tout en cherchant à tempérer la tension avec Xi Jinping et à faire naître l'ambiguïté sur son soutien à Taiwan, en cohérence avec cette prédiction. J. "il fait le choix de sacrifier ses alliés européens pour récupérer des ressources à dédier aux autres conflits à venir. [...] Il convient donc pour lui d’accélérer le processus de paix [en Ukraine] pour se débarrasser de ce sujet" : Les difficiles négociations en cours, systématiquement défavorables à l’Ukraine et cherchant à accélérer le règlement diplomatique, quel qu'en soit le prix, illustre ce positionnement. K. "Les premières décisions de sécurité nationale du président Trump dessinent une stratégie déterminée, impatiente et agressive, dont le focus sera en Amérique Latine, en Iran et là où les intérêts américains seront symboliquement touchés (notamment par le terrorisme islamiste)." Ces priorités ont toutes été confirmées. Les autres opérations militaires résiduelles qui ont eu lieu depuis ont, en effet, toutes eu un rapport avec le terrorisme islamiste (Nigéria, Syrie, Somalie). Ces analyses, qui se sont vérifiées a posteriori, montrent que Trump n’est pas plus imprévisible qu’un autre responsable politique. Il a fait ce qu'il était possible d’attendre de lui sur le plan stratégique. Pourtant, en mars 2025, en raison de nos biais collectifs politiques et analytiques, ces prédictions n’ont pas emporté l’unanimité.Combattre nos biais avec méthodeNos limites et nos biais collectifs, notamment au sein des gouvernements européens, subissent les fragilités des structures : tyrannie du quotidien, effet tunnel, processus de décisions en urgence, multiplicité des dossiers, bande passante limitée, pensée de groupes, etc. Ces effets de structure sont connus et doivent être combattus, mais il est difficile de s’en sortir en quelques semaines. Les biais spécifiques que nous souhaitons évoquer ici sont de quatre ordres :la difficulté à prendre en compte le logiciel idéologique de Trump ; le mélange entre ce qui relève du court terme et ce qui relève du moyen/long terme ; la différence entre l’analyse et le renseignement ;la difficulté à prendre en compte les pratiques étatiques.Nous pensons comprendre les États-Unis et les Américains, car nous fréquentons quotidiennement cet allié depuis 1945 et sommes nourris de son soft-power. Or, il suffit de parcourir un peu les États-Unis, ou les manuels d’histoire, pour réaliser comme cela est faux.Dans un premier temps, nous constatons que Trump représente un véritable ovni pour les responsables politiques et médiatiques européens, alors qu’il n’en est pas un dans le contexte américain. L’imprévisibilité ou la bêtise supposée de D. Trump ont caché la difficulté européenne à mettre en cohérence ce qu’il pense et ce qu’il fait. Trump est traversé par des courants idéologiques connus et analysables et nous offre l’occasion de vérifier que les représentations des acteurs précèdent et expliquent leurs stratégies (c’était par exemple la leçon d’Yves Lacoste, La géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre). Étudier ce que pensent et disent les responsables américains est indispensable pour comprendre et anticiper ce qu’ils font. À ce titre, Trump est assez clair et cette incompréhension européenne révèle plutôt un biais de familiarité : nous pensons comprendre les États-Unis et les Américains, car nous fréquentons quotidiennement cet allié depuis 1945 et sommes nourris de son soft-power. Or, il suffit de parcourir un peu les États-Unis, ou les manuels d’histoire, pour réaliser comme cela est faux. L’histoire politique et idéologique des États-Unis est assez mal connue en Europe, mais cette proximité nous laisse penser le contraire. Ce phénomène est tout aussi vrai pour les Américains qui pensent connaître les Européens et qui, souvent, se trompent. Ainsi, plutôt que de projeter nos propres grilles de lecture sur les États-Unis, il convient d’étudier les leurs pour comprendre ce qu’il se passe depuis 2025. Ce constat est d’autant plus vrai que Trump a entamé son second mandat, nous offrant un premier mandat pour comprendre les ressorts idéologiques, les représentations et les objectifs associés qui l’animent. Les tendances évoquées ci-dessus et le référentiel idéologique étaient déjà présents lors du premier mandat. La seule différence est qu’il a appris à s’entourer désormais de personnes facilitantes (enablers) plutôt que bloquantes (restrainers), pour animer un système administratif et politique dont il a désormais l’expérience. Le choc systémique qu’il a fait subir en début de mandat, via le DOGE et la reprise en main musclée, s’inscrit clairement dans cette stratégie.Trump a appris à s’entourer désormais de personnes facilitantes (enablers) plutôt que bloquantes (restrainers), pour animer un système administratif et politique dont il a désormais l’expérience.Ainsi, relire son premier mandat est aussi une manière d’illustrer que la politique et les relations internationales sont des tendances, plutôt que des ruptures. Le second biais paralysant est de confondre court terme et long terme. La boucle courte de la décision politique et de l’attention médiatique nous enferme et limite notre capacité à analyser les tendances, c’est-à-dire le moyen terme. Or, un agenda stratégique se lit sur le moyen terme. L’imprévisibilité de court terme de Trump, qui correspond à des tactiques délibérées de négociations et à des dysfonctionnements internes de son administration, ne permet pas de conclure à une imprévisibilité de long terme. En étant surpris par une imprévisibilité réelle de court terme, comme l’a montré sa gestion des guerres commerciales ou les agendas qu’il impose sans concertation préalable, les responsables politiques et médiatiques européens jouent pleinement sur son terrain, favorisent sa main et se laissent prendre au discours de l’imprévisibilité. Négocier est une chose, avoir un agenda stratégique en est un autre. Cette distinction nous permet d’aborder un troisième biais structurel, propre à nos gouvernements : le court terme s’anticipe avec la diplomatie et le renseignement, le moyen/long terme avec l’analyse stratégique et prospective. Lorsque nous faisons la démonstration de l’intérêt de cette dernière, nous expliquons aussi que les déclencheurs de la décision de court terme dépendent d’une bonne organisation de l’État : la recherche et l’analyse stratégique peuvent anticiper avec un haut degré de certitude le scénario de frappes en Iran ou de capture de Maduro, mais seule la diplomatie et le renseignement sont en mesure d’informer en amont le gouvernement sur la date précise, les critères retenus pour la décision, les options précises choisies ou la réaction immédiate des acteurs. Confondre les deux, en prétendant que les diplomates et les officiers de renseignement peuvent faire les deux sans leur en donner les moyens, est une faiblesse de nos organisations et de nos méthodes.Pour comprendre et anticiper la mise en œuvre d’un agenda stratégique, il est impératif de le relier à la pratique de l’État et des administrations concernées. La force de Trump est de parvenir à emprisonner ses alliés et ses adversaires dans la toile de ses discours et de ses prises de position politiques.Enfin, ceci nous permet d’aborder le quatrième biais observé et structurant pour l’analyse géopolitique. Pour comprendre et anticiper la mise en œuvre d’un agenda stratégique, il est impératif de le relier à la pratique de l’État et des administrations concernées. La force de Trump est de parvenir à emprisonner ses alliés et ses adversaires dans la toile de ses discours et de ses prises de position politiques : celles-ci sont fondamentales à l’analyse, mais ne suffisent pas. À titre d’illustration, Trump souhaite bombarder l’Iran : il ne pourra le faire que dans le champ de contraintes de ses forces armées. Celles-ci ont des moyens spécifiques et limitées, des doctrines d’emplois, des pratiques traditionnelles, des processus de décisions anciens, un cadre légal, une culture de travail, etc. Autant d’éléments qui dépassent largement les seules envies de Trump ou de Pete Hegseth. Or, ces contraintes sont rarement prises en compte par l’analyse médiatique ou académique : plus souvent par l’analyse gouvernementale qui connaît mieux, en miroir, ces champs de contraintes. Ainsi, dès lors qu’on parle d’une menace verbale de Trump, il paraît nécessaire de regarder si le Département de la Guerre (DoW) se met en branle, s’il entre dans une phase de planification active ou de shaping, si des moyens sont déployés et si oui, quels sont-ils, etc. Autant de décisions réelles qui permettent de donner une substance aux objectifs présidentiels et aux options envisagées/envisageables. Bombarder les trois sites nucléaires iraniens ne demande pas du tout la même planification militaire que préparer une campagne de raids au Mexique, mais les deux demandent une planification. Or, le journalisme d’investigation étant particulièrement performant aux États-Unis, notamment sur les sujets discrets ou secrets de la politique étrangère et de la sécurité nationale, il est rare de ne pas disposer de signaux indiquant que la machine administrative a commencé à exécuter - le cas échéant - les décisions présidentielles.Sur la politique étrangère et de sécurité nationale, la convergence entre Républicains et Démocrates est sensiblement plus forte qu’ils ne le laissent voir.À cette pratique étatique, souvent mal connue ou mal comprise, particulièrement dans les affaires militaires, il convient d'ajouter la dimension politique : les relations et rivalités de pouvoir autour de Trump, de son administration, du parti républicain ou du Congrès sont tout aussi importantes à prendre en compte pour évaluer le sens du vent et les options envisagées/envisageables pour l’agenda stratégique américain. Trump et son administration restent des "bêtes politiques" qui appliquent un agenda finement contrôlé par une majorité politique et un corps électoral. L’opinion publique, l’opinion des MAGA et l’opinion des Républicains comptent pour Trump, plus que le sort des Français, des Allemands, des Iraniens ou des Palestiniens. Ce biais est d’autant plus important à corriger que sur la politique étrangère et de sécurité nationale, la convergence entre Républicains et Démocrates est sensiblement plus forte qu’ils ne le laissent voir. Mettre fin au programme nucléaire iranien ou au régime de Téhéran ; réaligner le Venezuela, Cuba et le Mexique sur la politique américaine ; contraindre les Européens à se réarmer et se prendre en main ; exclure la Chine et la Russie de l’hémisphère occidental ; porter le combat contre les cartels ; ou inclure le Groenland dans le schéma de défense anti-missiles américain et dans la stratégie d’exclusion de la Chine et de la Russie… sont autant d’objectifs globalement partagés par les deux camps et relativement cohérents dans le temps. Les débats ont lieu sur la forme et la méthode, très peu sur le fond.L’année à venirLa Maison Blanche a fait ses premiers bilans de l’année qui a eu lieu, sur le plan de la politique étrangère comme sur le plan économique. De nombreuses voix contestent ce bilan, mais l’exécutif américain regarde désormais la période qui s’ouvre avec deux échéances : une symbolique, les 250 ans de l’indépendance américaine le 04 juillet 2026, et une politique, les élections de mi-mandat (midterms) le 03 novembre 2026. La portée de ces dates risquent d’accélérer le tempo de la politique étrangère américaine, car Trump cherchera à obtenir des succès significatifs notamment à l’égard du Mexique, de Cuba ou de l’Iran.Mexique. La pression maximale politique sur le Mexique depuis début 2025 a eu des effets positifs pour la Maison Blanche : les opérations mexicaines anti-cartels ont sensiblement augmenté, les transferts de prisonniers importants vers les prisons américaines se sont accrus et l’immigration à la frontière a chuté. En revanche, elle a aussi eu pour effets de modifier les stratégies, tactiques et modes opératoires des cartels, sans arrêter pour autant le flux de drogues vers les États-Unis. Après un an de planification militaire et d’agacement face à un pouvoir mexicain pourtant coopératif, l’administration Trump risque de lancer les opérations militaires unilatérales que nous avons évoquées en mars 2025. Ce risque est d’autant plus grand que la Maison Blanche cherche à contraindre le gouvernement mexicain à lâcher Cuba, ce qu’il se refuse à faire. La renégociation de l’accord de libre-échange, ACEUM, dans les mois à venir, pourrait tempérer la Maison Blanche, bien que l’économie mexicaine aurait plus à perdre que l’économie américaine d’une rupture franche.Cuba. La réussite de l’opération de contrainte du Venezuela a donné corps à une stratégie de plus long-terme de Donald Trump, dont la proximité avec les réseaux de Floride n’est plus à démontrer : renverser ou contraindre définitivement le régime castriste de Cuba. Si celui-ci ne présente pas une menace militaire, il a développé des liens avec la Chine jugés inacceptables, offrant un prétexte de sécurité nationale. L’isolement économique et le resserrement de la répression a lancé une vague de départ de l’île, notamment vers les États-Unis. Au regard du peu de réactions de la Chine et de la Russie suite à l’opération vénézuélienne, il est probable que la Maison Blanche considère avoir les mains libres pour Cuba. Afin d’éviter le traumatisme de l’opération ratée dite de "la Baie des cochons" et en raison de la difficulté à décapiter militairement le régime, seules des opérations indirectes semblent envisageables : coupure du pétrole, négociations avec des responsables du régime et opérations d’influence. Dans ce contexte, le Nicaragua apparaît peu dans les discours de l’administration Trump mais pourrait constituer un objectif similaire d’ici la fin du mandat, étant donné qu’il sera presque le dernier tributaire d’une proximité avec un adversaire stratégique américain, alors que le Panama a rendu inconstitutionnel le deal avec la Chine. Tant que le Nicaragua joue le jeu de Trump, en coopérant face à la pression, il sera probablement épargné. Ce levier pourrait toutefois être activé pour mettre la pression sur la Russie et l’amener à la table des négociations.Groenland. S’agissant de la péninsule arctique, l’objectif sera vraisemblablement de modifier l’accord de 1951 et de s’assurer d’un contrôle total d’une partie de la péninsule, sur le modèle des bases militaires britanniques de Diego Garcia (Maurice), d’Akrotiri ou de Dekhelia (Chypre).Iran. La présence militaire en Iran vise à crédibiliser la menace, en vue d’un accord sur le nucléaire iranien. Le problème qui se pose à l’administration Trump est que l’Iran ne lâchera vraisemblablement pas ses activités d’enrichissement, ni son programme balistique. Dans ce contexte, l’administration Trump devrait parvenir à obtenir des concessions de Téhéran, mais le problème stratégique restera, ce qui entraînera vraisemblablement de nouvelles frappes militaires contre le programme nucléaire et balistique iranien.Chine. La visite de Trump en Chine, du 31 mars au 2 avril, est une priorité significative de son agenda. Dans ce contexte, Trump devrait chercher à négocier un accord commercial permettant de limiter la guerre commerciale et de donner quelques perspectives positives aux entreprises américaines, tout en augmentant l'ambiguïté stratégique relative à Taiwan. L’inconfort devrait être de plus en plus important à Taipei, en raison de la difficulté à s’assurer le soutien stratégique de Washington. La vente d’armes très importantes, autorisée en décembre 2025, s’accompagne de critiques et pressions des Républicains contre Taiwan, ce qui s’inscrit dans ce nouvel axe de la politique américaine : la dissuasion de Beijing par un isolement technologique et un encerclement stratégique va de pair avec la volonté de Trump de s’épargner une crise que son successeur pourrait récupérer. Les opérations militaires menées en Iran et au Venezuela devraient aussi accroître l'ambiguïté stratégique du côté de Beijing.Moyen-Orient. Le soutien affiché aux nouvelles autorités de Syrie et le rejet affiché des nouvelles autorités en Irak sont des précurseurs d’un retrait des militaires américains, que Trump cherche à réaliser depuis son premier mandat. Le DoW devrait chercher à transformer son dispositif en revenant à une logique régionale, avec des capacités suffisantes pour traiter uniquement la menace iranienne et le suivi des organisations terroristes, tout en réassurant les alliés de la région. L’engagement sera minimal et largement réduit. Ukraine. S’agissant de l’Ukraine, Washington devrait rester un facilitateur des négociations mais continuer d’accroître la pression sur Kyiv pour que l’Ukraine cède ses territoires conquis. Une fois encore, l’administration Trump cherche un règlement rapide de la guerre, tout en confortant les accords sur les ressources et minerais stratégiques et la souveraineté du pays. La pression du Congrès et des Républicains favorables à l’Ukraine, dont plusieurs ont de l’influence sur le président Trump, permet de s’assurer que les négociations finissent par déboucher sans lâcher complètement l’Ukraine en rase campagne.L’administration Trump devrait accroître significativement son ingérence politique dans les élections en Europe. En effet, Washington est désormais persuadé qu’un alignement stratégique des Européens sur l’agenda des États-Unis passe par des gouvernements idéologiquement alignés.Europe. Enfin, l’administration Trump devrait accroître significativement son ingérence politique dans les élections en Europe. En effet, Washington est désormais persuadé qu’un alignement stratégique des Européens sur l’agenda des États-Unis passe par des gouvernements idéologiquement alignés. Ainsi, les responsables politiques devraient continuer de mettre la pression officiellement sur les gouvernements européens, tout en menant des opérations d’influence, officielles et probablement officieuses, pour soutenir des candidats compatibles. Pour rappel, en 2026, la Hongrie, la Suède ou le Danemark ont des élections importantes qui pourraient voir les États-Unis jouer un rôle ; mais aussi la France, l’Espagne ou l’Italie, avec des élections locales qui préfigureront des élections nationales en 2027.Apprendre à surfer l’incertitude et sortir de l’imprévisibilitéLe Conseil de Sécurité Nationale (CNS) que nous avons appelé de nos vœux est la cellule parfaite pour intégrer la réflexion prospective et stratégique au processus de décision gouvernementale, tout en le distinguant de la pratique quotidienne de la diplomatie et du renseignement. La Revue Nationale Stratégique (RNS) de juillet 2025 a fait le constat de cette accélération du tempo international, de la multiplicité des menaces et du défi posé par l’éclatement de l’ordre international de 1945. Pour naviguer le nouvel ordre en construction, dont les conflits seront une composante, une bonne articulation entre analyse stratégique, diplomatie et renseignement est à même de clarifier la vision de nos responsables politiques. Tout comme les Suédois avant eux, l’Allemagne a emprunté cette voie en août 2025. Alors que se dresse l’horizon des élections présidentielles de 2027, horizon pourtant lointain pour les Ukrainiens, Iraniens, Taïwanais ou Palestiniens, le président de la République et le gouvernement pourraient donner à la France les outils de son autonomie intellectuelle et décisionnelle stratégique. La Communauté Politique Européenne (CPE), la RNS, la Coalition des Volontaires, la nouvelle dissuasion nucléaire franco-britannique, l’engagement d’un effort de défense à 5 % du PIB, le renouveau de l’influence et de la lutte informationnelle nécessitent un cœur de réacteur pour piloter ces nouvelles stratégies et les articuler au long cours avec les intérêts de la France. Les leviers de puissance et d’influence, français et européens, n’attendent pas, car le changement de paradigme doit être national, européen et transpartisan. D’une extrémité à l’autre de l’échiquier politique, les agendas divergeront permettant l’offre plurielle démocratique, mais le réveil stratégique doit être partagé.La Communauté Politique Européenne (CPE), la RNS, la Coalition des Volontaires, la nouvelle dissuasion nucléaire franco-britannique, l’engagement d’un effort de défense à 5 % du PIB, le renouveau de l’influence et de la lutte informationnelle nécessitent un cœur de réacteur pour piloter ces nouvelles stratégies et les articuler au long cours avec les intérêts de la France.Notre surprise collective face à la politique américaine est aussi l’expression de nos difficultés à répondre avec force aux événements. La difficulté à porter une manœuvre de réponse aux ingérences informationnelles l’illustre. Notre difficulté à embrasser et piloter, en tempo court, une stratégie interministérielle ascendante exprime ce besoin d’une tête pensante, planifiante et agissante. Nous sommes en réaction, mais encore peu dans une action proactive, qui chercherait des effets et à reprendre l’initiative. Dans cette bascule géopolitique, les États-Unis bougent vite, la Chine bouge vite et même la Russie est parvenue à restructurer rapidement son effort de guerre. La mise à jour de la loi de programmation militaire (LPM) qui doit avoir lieu dans les prochaines semaines est une opportunité législative pertinente pour mettre à jour notre architecture :au CSN, les missions d’analyse stratégique au profit de la décision, d’identification des dépendances et d’articulation des leviers de puissance et de réponses ; à la diplomatie, la mise en œuvre de ces leviers, la négociation de nos intérêts et la construction de nos leviers d’influence ; au renseignement, la recherche des informations clés pour nourrir la décision et la réponse aux attaques en cours contre la France ; aux Armées, la préparation et la planification des conflits futurs qui ne manqueront pas d’arriver.Le bousculement de l’ordre international par Donald Trump ne fait que commencer.Copyright WIN MCNAMEE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP Donald Trump à Washington, le 23 février 2026.ImprimerPARTAGERcontenus associés à la uneFévrier 2025Pour une administration stratégique de notre sécurité nationaleFace à un ordre international bouleversé, la France peine à s’imposer. Notre étude propose trois scénarios pour redonner des marges d’action à l’État : renforcer le SGDSN, créer un Conseil de sécurité nationale modeste, ou une nouvelle administration intégrée. L'objectif : redonner à la France des marges d’action face aux défis géopolitiques et budgétaires.Consultez la Note d'action 29/10/2025 Trump contre le Venezuela : scénarios de la guerre à venir ? Jonathan Guiffard 08/09/2025 Frappes américaines en Iran : cas pratique prospectif Jonathan Guiffard