AccueilExpressions par MontaigneTrois questions à Angela Tritto : Entre concurrence et complémentarité, l'essor de l'ASEAN dans les...La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne qui donne aussi la parole à des contributeurs externes. Énergie Technologies08/06/2026ImprimerPARTAGERTrois questions à Angela Tritto : Entre concurrence et complémentarité, l'essor de l'ASEAN dans les semi-conducteursAuteur Institut Montaigne L’Asie du Sud-Est peut-elle tirer parti des bouleversements géopolitiques liés aux technologies pour renforcer sa place comme maillon essentiel de la résilience des chaînes d’approvisionnement mondiales en semi-conducteurs ? Plusieurs pays de l'ASEAN mènent aujourd’hui des politiques industrielles ambitieuses en ce sens. Quelles sont les stratégies respectives de Singapour, de la Malaisie, de la Thaïlande ou du Vietnam ? Dans le cadre de l'initiative Chips Diplomacy Support, nous avons posé trois questions à Angela Tritto, membre honoraire de l'University College London, afin de mieux comprendre ces dynamiques.Dans votre récent rapport pour la Hinrich Foundation, vous soulignez comment les pays de l'ASEAN captent une part plus importante de la chaîne de valeur mondiale des semi-conducteurs, dans un contexte d'intensification de la concurrence entre les États-Unis et la Chine. Pouvez-vous nous dresser un tableau d’ensemble ?Les évolutions au sein de l'ASEAN sont tout à fait significatives ; la région n'est plus simplement une base de fabrication à bas coût. Depuis 2020 environ, l'Asie du Sud-Est s’impose progressivement comme un pilier indispensable à la résilience des chaînes d'approvisionnement mondiales, dans un contexte où les entreprises cherchent à diversifier leurs sites de production face à la fragmentation géopolitique, aux contrôles à l'exportation et aux stratégies de "friend-shoring".La contribution de l’ASEAN à la croissance des exportations mondiales de semi-conducteurs est passée d'environ 20 % en 2015 à près de 30 % en 2024. Cette progression est principalement portée par les semi-conducteurs analogiques et l'optoélectronique, les capteurs et les composants discrets. La région est également devenue une destination majeure pour les investissements liés aux semi-conducteurs, attirant plus de 60 milliards de dollars d’investissements directs étrangers depuis 2020. Il s’agit d’une expansion considérable.Toutefois, l'ASEAN est loin de constituer un ensemble homogène ; les différents pays qui la composent occupent des positions spécifiques au sein de la chaîne de valeur et développent des stratégies industrielles différentes. Par exemple, avec sa stratégie centrée sur l'innovation, la R&D avancée et les semi-conducteurs à haute valeur ajoutée, plutôt que sur la compétitivité des coûts, Singapour s'impose comme le leader technologique de la région. Grâce à des initiatives telles que le plan RIE2025, le pays investit massivement dans la conception de circuits intégrés, les matériaux avancés, le nitrure de gallium (GaN), le carbure de silicium (SiC) et la recherche de pointe sur les semi-conducteurs. Des institutions telles que l'A*STAR et l'Economic Development Board jouent un rôle central dans le développement d'écosystèmes d'innovation et l'attraction d'investissements haut niveau. Singapour devient également de plus en plus une source d'investissements à l’étranger dans le secteur des semi-conducteurs, notamment en Inde et en Europe.La Malaisie occupe une position intermédiaire stratégique. Le pays possède déjà l'un des écosystèmes de fabrication de semi-conducteurs les plus développés de l'ASEAN, en particulier dans l'assemblage, les tests et l'emballage (ATP), secteur dans lequel il représente environ 13 % du volume mondial. Le pays reste l'un des plus grands exportateurs de semi-conducteurs au monde et se distingue de Singapour avec une stratégie davantage orientée vers la fabrication. Grâce à sa Stratégie Nationale sur les Semi-conducteurs (NSS), la Malaisie tente de remonter la chaîne de valeur vers l'emballage avancé, la conception de circuits intégrés, l'équipement pour semi-conducteurs et la fabrication de semi-conducteurs de puissance, y compris les technologies basées sur le SiC (Semi-conducteurs à base de carbure de silicium).L'ASEAN est loin de constituer un ensemble homogène ; les différents pays qui la composent occupent des positions spécifiques au sein de la chaîne de valeur et développent des stratégies industrielles différentes. Mais c’est le Vietnam dont la progression en matière de semi-conducteurs a été la plus spectaculaire. Le pays a largement bénéficié des stratégies de diversification dites "Chine+1", en particulier de la part des entreprises américaines cherchant des sites de production alternatifs. Le Vietnam se positionne comme un centre de fabrication et d'assemblage en pleine expansion. Le pays se concentre sur l'augmentation de sa capacité de fabrication et sur une intégration rapide dans les chaînes d'approvisionnement mondiales, en particulier via l'assemblage et les tests avancés, les puces spécialisées et le développement progressif de capacités locales de conception. Le gouvernement, animé par une vision ambitieuse à long terme, a ainsi structuré sa feuille de route en trois phases, à l'instar de la NSS de la Malaisie. Une caractéristique distinctive de l'approche du Vietnam est le rôle assigné aux champions technologiques nationaux tels que FPT Semiconductor, Viettel High Tech et CMC Corporation. FPT, par exemple, a lancé des circuits intégrés conçus au Vietnam et fabriqués en Corée du Sud, et a fait état de commandes de 70 millions de puces pour 2024-2025. Son partenariat avec Nvidia, qui prévoit notamment la création d'une usine d'IA de 200 millions de dollars utilisant des puces et des logiciels du groupe américain, montre également comment le Vietnam lie la montée en gamme des semi-conducteurs à des ambitions plus larges en matière d'infrastructure d'IA. Le pays reste toutefois fortement dépendant des investissements étrangers et des écosystèmes technologiques externes, de sorte que le renforcement de la capacité d'innovation nationale restera un défi important à l'avenir.La Thaïlande, quant à elle, s’est davantage spécialisée dans les circuits imprimés, l'électronique de puissance et les applications de semi-conducteurs liées aux véhicules électriques. Les investissements chinois y jouent un rôle important, particulièrement dans la fabrication de circuits imprimés destinés aux véhicules électriques et à l'électronique industrielle. Quels sont les instruments politiques déployés par les gouvernements de Singapour, de la Malaisie et du Vietnam, notamment en matière de politique industrielle, commerciale et d’innovation ?Dans l’ASEAN, le principal changement en matière de politique des semi-conducteurs a consisté à passer d’une promotion générale des investissements à une stratégie industrielle beaucoup plus ciblée et sectorielle. De plus en plus, les gouvernements tendent à considérer les semi-conducteurs non seulement comme une industrie d'exportation, mais comme un levier de résilience économique, de montée en gamme technologique et de positionnement géopolitique.Chacun de ces pays adopte ensuite une approche différente en matière de politique industrielle. Le modèle de Singapour est centré sur l'innovation ; le pays s’est positionné sur les segments à la plus haute valeur ajoutée et, plutôt que de consacrer un plan spécifique aux semi-conducteurs, il intègre le secteur dans le cadre RIE2025 et la vision Manufacturing 2030. Le pays s’appuie sur A*STAR, l'Economic Development Board (EDB), le programme SkillsFuture ainsi que sur les partenariats entre universités et entreprises pour renforcer ses capacités en conception de circuits intégrés, semi-conducteurs composés, matériaux avancés et R&D à haute valeur ajoutée. Étant donné que les coûts d'exploitation sont élevés, Singapour mise sur la qualité de son écosystème, de ses infrastructures de recherche et sur la confiance plutôt que sur la diminution des coûts de main-d'œuvre.La Malaisie et le Vietnam ont également adopté des stratégies structurées à long terme. La stratégie nationale pour les semi-conducteurs de la Malaisie vise à renforcer davantage ses activités d'emballage et de test avancés, la conception de circuits intégrés, les technologies basées sur le SiC, le développement des talents et la construction d'écosystèmes. La stratégie vietnamienne, en vertu de la décision n° 1018/QD-TTg, met de la même manière l'accent sur l'assemblage et les tests avancés, les puces spécialisées, les capacités de conception et une expansion massive des talents d'ingénierie. Les deux pays combinent incitations fiscales, soutien budgétaire, programmes de formation et partenariats de transfert de technologie afin d'attirer les investissements étrangers tout en renforçant les capacités nationales.La politique commerciale est également un levier de plus en plus important. Les pays de l'ASEAN utilisent activement les accords de libre-échange et les partenariats stratégiques pour approfondir leur intégration dans les chaînes d'approvisionnement mondiales de semi-conducteurs. Parallèlement, les tensions géopolitiques obligent les gouvernements à adopter des mesures de gestion des risques et de conformité. Singapour et la Malaisie, par exemple, ont renforcé leurs mécanismes de surveillance des exportations de puces avancées liées à l'intelligence artificielle afin de se conformer aux contrôles américains à l'exportation ciblant la Chine et la Russie. Les deux pays ont fait l'objet d'un examen minutieux concernant des cas de contournement des restrictions sur les technologies sensibles. La Malaisie et le Vietnam ont également introduit des restrictions à l'exportation et des exigences de transformation locale liées aux terres rares et aux matériaux stratégiques.L'ASEAN, plus généralement, adopte une stratégie de "hedging" (couverture des risques) plutôt que d'alignement sur telle ou telle puissance. Les pays de la région continuent ainsi d'étendre simultanément leurs partenariats avec les États-Unis, la Chine, le Japon, Taïwan, l'Europe et de plus en plus avec l'Inde. C’est à cette stratégie de diversification que l’on reconnaît la diplomatie des semi-conducteurs de l'ASEAN, mais elle s’avère de plus en plus difficile à maintenir à mesure que les semi-conducteurs, les centres de données d'IA et les minéraux critiques deviennent politiquement plus sensibles.C’est en matière de politique d'innovation que les différences entre pays de l’ASEAN sont les plus visibles. Singapour a choisi de développer un écosystème d'innovation dans la profondeur, via l'investissement public en R&D, la collaboration entre universités et entreprises, des efforts pour attirer des talents internationaux et le développement d’une infrastructure de recherche avancée. La Malaisie tente également de renforcer ses capacités d'innovation, mais en mettant davantage l'accent sur la montée en gamme industrielle et le développement de la main-d'œuvre. Les programmes d'enseignement et de formation techniques et professionnels sont devenus une priorité majeure : les décideurs politiques considèrent que la reconversion est essentielle pour passer à des activités d'emballage et de conception avancées. L'approche du Vietnam se concentre davantage sur l'accroissement du capital humain par le biais de partenariats entre les universités et l'industrie, tout en s'appuyant de manière significative sur les entreprises étrangères pour les transferts de technologies et le développement de son écosystème. Les pays de l'ASEAN utilisent activement les accords de libre-échange et les partenariats stratégiques pour approfondir leur intégration dans les chaînes d'approvisionnement mondiales de semi-conducteurs.Dans toute la région, la rareté des talents reste l'une des contraintes structurelles les plus importantes. La pénurie d'ingénieurs spécialisés, en particulier dans la conception de circuits intégrés et la fabrication avancée, devient un goulot d'étranglement majeur pour la montée en gamme vers des activités à plus forte valeur ajoutée.Votre analyse montre que Singapour et la Malaisie s'orientent vers des segments à plus haute valeur ajoutée tels que les tests et la fabrication avancée, tandis que le Vietnam et la Thaïlande progressent dans l'assemblage et l'emballage. Assiste-t-on à l’émergence d’une "division du travail" parmi les pays de l'ASEAN en matière de semi-conducteurs ?Les pays de l'ASEAN sont tout à la fois concurrents et complémentaires. Singapour se concentre sur les activités intensives en innovation ; la Malaisie sur l'emballage avancé et la profondeur industrielle ; le Vietnam sur l'accroissement des capacités de fabrication et de test ; la Thaïlande sur les circuits imprimés et l'électronique liée aux véhicules électriques. Ils façonnent ensemble un écosystème de semi-conducteurs différencié au niveau régional, de sorte qu’émerge une division régionale du travail, même si elle reste incomplète et encore largement dictée par le marché.Si l'ASEAN est tellement attractive pour les investissements dans les semi-conducteurs, c’est justement en raison des avantages comparatifs offerts par ses différents pays tout au long de la chaîne de valeur. Plutôt que de chercher à reproduire individuellement une chaîne de valeur complète, les États de la région tendent progressivement à occuper des positions spécialisées et complémentaires.À certains égards, ce modèle de développement régional s’apparente aux anciens modèles de spécialisation industrielle observés ailleurs en Asie de l'Est, bien que l'écosystème des semi-conducteurs de l'ASEAN reste moins intégré que ceux centrés autour de Taïwan, de la Corée du Sud ou de la Chine côtière. Il est également façonné par les décisions du marché et les pressions géopolitiques tout autant que par les politiques économiques régionales. Les stratégies de "friend-shoring", les contrôles à l'exportation et la diversification de la chaîne d'approvisionnement encouragent les entreprises à répartir leurs opérations entre plusieurs pays en fonction de la structure des coûts, du risque politique, de la sensibilité technologique et de la disponibilité des talents.Cependant, des contraintes structurelles importantes subsistent en matière d'infrastructure. Insuffisances des infrastructures, fiabilité énergétique, coûts logistiques élevés, pénuries de talents et dépendance vis-à-vis des technologies étrangères : autant de vulnérabilités importantes dans une grande partie de la région. Un autre défi majeur sera de savoir si les pays, au-delà de Singapour, peuvent progressivement construire des écosystèmes d'innovation autonomes plus solides afin de s’affranchir des plateformes industrielles dépendantes des investissements et des technologies venus de l’étranger.La coordination régionale est donc absolument capitale. Des initiatives telles que l’ASEAN Framework for Integrated Semiconductor Supply Chain (AFISS, "Organisation de l'ASEAN pour une chaîne d'approvisionnement intégrée en semi-conducteurs" ) peuvent aider à harmoniser les normes et les réglementations, à limiter la concurrence excessive entre dispositifs d’incitation et à renforcer le positionnement de l'ASEAN comme une base de production organisée. Il ne s’agit pas simplement d'attirer plus d'investissements, mais de transformer la complémentarité dictée par le marché en un écosystème régional des semi-conducteurs plus cohérent et plus résilient.Copyright image : Aaron FAVILA / POOL / AFP(de gauche à droite) U Hau Khan Sum, secrétaire permanent du ministère des Affaires étrangères du Myanmar, Anwar Ibrahim, Premier ministre de Malaisie, Anutin Charnvirakul, Premier ministre de Thaïlande, Xanana Gusmão, Premier ministre du Timor oriental, Le Minh Hung, Premier ministre du Vietnam, Ferdinand Marcos Jr., président des Philippines, Lawrence Wong, Premier ministre de Singapour, le sultan Hassanal Bolkiah du Brunei, le président Prabowo Subianto de l'Indonésie, le Premier ministre Hun Manet du Cambodge et le Premier ministre Sonexay Siphandone du Laos lors de la cérémonie d'ouverture du 48e sommet de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ASEAN) à Cebu, dans le centre des Philippines, le 8 mai 2026. ImprimerPARTAGERcontenus associés à la uneMars 2025Chips Diplomacy Support InitiativeLa Chips Diplomacy Support Initiative (CHIPDIPLO) est un projet de 18 mois piloté par l’Institut Montaigne et co-financé par la Commission européenne. Il vise à renforcer la stratégie européenne en matière de semi-conducteurs face aux tensions géopolitiques. Ses objectifs : anticiper les risques industriels, coordonner les politiques des États membres et développer des partenariats internationaux. Le consortium associe experts, industriels et chercheurs pour analyser les défis et fournir des recommandations à l’UE. CHIPDIPLO soutient l’EU Chips Act et promeut l’attractivité de l’Europe en matière d’innovation et d’investissements.Consultez l'Opération spéciale 20/03/2026 Trois questions à Shyam Krishnakumar : la montée en puissance de l’Inde dan... Institut Montaigne 27/11/2025 Trois questions à Carlo Reita : le soutien aux semi-conducteurs, à l’italie... 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