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Responsabilité contre autonomie : le malentendu stratégique franco-allemand à l’heure de Merz

Responsabilité contre autonomie : le malentendu stratégique franco-allemand à l’heure de Merz
 Celia Burgdorff
Auteur
Analyste senior à l'Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale (IHEDN)

​Autonomie stratégique française vs responsabilité "à l'allemande" : l'arrivée au pouvoir de Friedrich Merz a marqué le regain des relations franco-allemandes, sans effacer d'importantes divergences de vision. Quels sont les grands jalons de la coopération franco-allemande depuis le traité de l’Élysée de 1963 ? Pourquoi la nouvelle priorisation par Berlin de sa défense ne signifie-t-elle pas encore la levée des obstacles au niveau européen ?

Succédant au chancelier Scholz qui a marqué l’Europe par son indécision et son équilibrisme politique, Friedrich Merz assume depuis son élection début 2025 une position réaffirmée, notamment sur les sujets de défense. Au cœur de sa doctrine : la responsabilité (Verantwortung). La nuance stratégique face à l’autonomie du modèle français prend toute son importance car, si Paris se réjouit d’un renouveau du dialogue stratégique avec Berlin, certaines incompréhensions profondes subsistent et pèsent lourdement sur la montée en puissance de l’Europe.

Entre symboles et blocages : la difficile construction du dialogue stratégique franco-allemand

Après quatre ans de guerre en Ukraine, les questions de défense constituent plus que jamais la priorité des dirigeants européens. Pour le couple franco-allemand, cette évolution, qui implique un renforcement du dialogue stratégique, s’inscrit dans un processus initié par le traité de l’Élysée en 1963. Au cours de la Guerre froide, la France et la république fédérale d’Allemagne n’ont cessé de renforcer leurs liens : d’abord dans le domaine éducatif et culturel puis progressivement au niveau administratif voire politique, en instaurant des échanges entre hauts fonctionnaires et en formalisant l’alignement des points de vue en amont des grands sommets internationaux.

Le dialogue stratégique franco-allemand, quant à lui, comporte une charge symbolique particulière et s’est avéré plus délicat à mettre en place entre anciens "ennemis héréditaires".

Le dialogue stratégique franco-allemand, quant à lui, comporte une charge symbolique particulière et s’est avéré plus délicat à mettre en place entre anciens "ennemis héréditaires". En 1989, la création d’une brigade franco-allemande, une unité binationale composée aujourd’hui de 5 600 soldats, constituait un moment important, censé amorcer un rapprochement stratégique entre les deux pays. Cependant, celui-ci a peiné à avancer pendant plusieurs décennies. En 2019, Emmanuel Macron et Angela Merkel ont voulu lui redonner de l’élan en affirmant leur volonté de coopération dans le domaine de la sécurité et de la défense à travers le Traité d’Aix-la-Chapelle. Dans l’immédiat, cette déclaration n’a produit que peu d’effets concrets et, sous le mandat d’Olaf Scholz, les échanges franco-allemands ont progressivement atteint un point mort : les malentendus et difficultés de communication se sont multipliés entre Paris et Berlin, enlisant de ce fait de nombreuses initiatives de coopérations institutionnelles, faute d’impulsion politique.

Merz ou l’illusion d’un alignement stratégique franco-allemand

L’arrivée au pouvoir de Friedrich Merz en 2025 marque un tournant pour le dialogue stratégique franco-allemand. Cet ancien rival de Merkel, issu des rangs conservateurs du parti chrétien-démocrate (CDU) et profondément atlantiste, s’est pourtant révélé  "gaulliste" au lendemain de son arrivée au pouvoir dans un discours largement relayé par la presse internationale. Merz y a souligné la "priorité absolue" du renforcement de la défense européenne afin que le continent atteigne "progressivement l’indépendance vis-à-vis des États-Unis". Il évoque alors la nécessité d’"une capacité de défense européenne autonome" comme alternative à "l’OTAN dans sa forme actuelle". De nombreux observateurs des relations franco-allemandes ont considéré que cette déclaration constituait (enfin) un alignement stratégique entre les deux pays. Pour la France, dont les envoyés à Bruxelles répètent depuis de longues années la nécessité d’une "autonomie stratégique européenne", il s’agissait de voir consacrée, au plus haut niveau politique, une vision jusque-là portée de manière relativement isolée : Berlin en partagerait désormais tant le diagnostic que les orientations de long terme.

Depuis lors, les deux chefs d’État ont multiplié les annonces conjointes, affichant leur volonté de progresser de concert vers la construction d’une défense véritablement européenne. Toutefois, derrière cet apparent consensus, subsistent deux conceptions distinctes de la puissance européenne.

La Verantwortung allemande : une politique étrangère sous contrainte morale

Depuis mai 2025, Friedrich Merz est à la tête d’une grande coalition (GroKo) entre le CDU et le parti social-démocrate (SPD). Leur collaboration repose sur un contrat de coalition, document programmatique agissant comme une feuille de route politique pour le gouvernement. Celui-ci s’intitule : Verantwortung für Deutschland, soit : Responsabilité pour l’Allemagne. Le choix de ce mot est tout sauf anodin.

Un concept historiquement chargé

Dans le contexte politique allemand actuel, il s’agit d’un concept à la charge sémantique lourde. Immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, la Verantwortung était étroitement liée à l’idée de culpabilité face au nazisme et au devoir de mémoire. Elle garde aujourd’hui cette connotation - notamment face aux succès électoraux de l’extrême droite.

En termes de politique étrangère, le terme de Verantwortung est aussi directement associé à Helmut Kohl, chancelier de 1982 à 1998. Celui-ci forge l’idée d’une responsabilité de l’Allemagne (de l’Ouest) à l’étranger : en 1983, il déclare que la RFA, un "pays industriel de premier plan", était appelé à "assumer une responsabilité importante" et à "œuvrer pour ses intérêts" tout en veillant au respect des droits de l’homme. Pour lui, le poids économique de la RFA appelait à une implication plus grande sur la scène internationale. Mais celle-ci devait être mesurée : le terme de responsabilité était alors compris comme une responsabilité envers les autres, et non une capacité à agir seul.

De la retenue à la responsabilité active

Dans le domaine de la défense, la notion de responsabilité a fait face à une interprétation plus ambiguë. Depuis 1945, l’architecture institutionnelle allemande est pensée pour éviter à tout prix une politique de défense offensive. Une attitude mise à l’épreuve lorsque, après la réunification, les États-Unis demandent à l’Allemagne d’assumer une responsabilité plus grande au sein de l’Alliance atlantique. À cette époque, dans le contexte de la Guerre du Koweït, cela revient notamment à impliquer la Bundeswehr dans des interventions "hors zone" de l’OTAN. Ce à quoi l’opinion publique allemande est fermement opposée. Dans ce contexte, les États-Unis accusent les Allemands de manquer de courage, de gratitude, mais aussi de leadership. Finalement, en 1994, un arrêt de la Cour constitutionnelle fédérale clarifie le cadre juridique de ces interventions, autorisant la participation de l’Allemagne à des opérations militaires "hors zone" dès lors qu’elles se déroulaient dans le cadre de l’Alliance. Ce jugement constitue un jalon fondamental de la normalisation progressive du rôle militaire de l’Allemagne au sein de l’OTAN.

Depuis 1945, l’architecture institutionnelle allemande est pensée pour éviter à tout prix une politique de défense offensive. Une attitude mise à l’épreuve lorsque, après la réunification, les États-Unis demandent à l’Allemagne d’assumer une responsabilité plus grande au sein de l’Alliance atlantique.

La Verantwortung de Friedrich Merz : un enjeu de crédibilité internationale

Dans son discours programmatique de politique étrangère, tenu en janvier 2025 à la Fondation Körber à Berlin, Merz a déclaré : "L’Allemagne doit à nouveau assumer ses responsabilités à l’international". En insistant sur la capacité de leadership de l’Allemagne, il propose une alternative à la prudence d’Olaf Scholz, qui avait été très hésitant à fournir des armes à l’Ukraine. Le programme de politique étrangère de Merz insiste sur cette rupture : il promet notamment de redonner à l’Allemagne sa capacité d’agir. Son ambition : regagner la confiance des partenaires et faire de la politique de défense une priorité.

Depuis son arrivée au pouvoir, et face à l’impérialisme de Donald Trump, certains points ont été concrétisés, par une réforme du service militaire ainsi que des investissements massifs et inédits dans la défense afin de faire de l’armée allemande "l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe". Mais, bien davantage qu’en France, la "capacité d’agir" en Allemagne demeure indissociable d’un large consensus politique. Or, dans un contexte marqué par une opinion publique inquiète face au risque d’escalade de la guerre russo-ukrainienne et par une fragmentation accrue du paysage politique, la conception d’une Allemagne responsable au sens défendu par Friedrich Merz apparaît aujourd’hui pour le moins incertaine.

L’autonomie stratégique : une grille de lecture française difficilement transposable à l’Allemagne

Emmanuel Macron fait face à des problèmes similaires en termes de polarisation et de fragmentation politique. Cependant, malgré une crise politique française qui s’inscrit dans la durée, le président français jouit de son "domaine réservé" - la politique étrangère. En termes de défense européenne, Macron incarne une politique étrangère de souveraineté, s’inscrivant dans une vision gaullienne de la puissance. Cela implique, d’une part, le refus des dépendances stratégiques et, d’autre part, une politique étrangère recentrée sur l’État-nation.

Là où la France (pro-européenne) tend à concevoir l’Europe comme un multiplicateur de souveraineté, voire comme un prolongement de sa puissance nationale, l’Allemagne entretient un rapport plus pragmatique à l’Union européenne.

Là où la France (pro-européenne) tend à concevoir l’Europe comme un multiplicateur de souveraineté, voire comme un prolongement de sa puissance nationale, l’Allemagne entretient un rapport plus pragmatique à l’Union européenne. Le terme même de "souveraineté" demeure largement absent du discours allemand sur l’Europe. Dans la continuité des années Kohl, l’Allemagne de Friedrich Merz appréhende sa puissance européenne avant tout à l’aune de son poids économique : sa position de première économie du continent lui confère une responsabilité particulière dans l’équilibre des pouvoirs. Cette lecture explique aussi certaines critiques adressées à la France, perçue comme cherchant à imprimer sa marque sur la diplomatie européenne malgré la fragilité de sa situation budgétaire. Elle souligne surtout, pour Paris, la nécessité de reconnaître que sa conception de l’autonomie stratégique ne saurait être mécaniquement transposée au cas allemand.

Ces différences conceptuelles sont particulièrement visibles dans le cadre de la coopération industrielle. Parmi les désaccords autour du système de combat aérien du futur (SCAF) figurent également des conceptions très différentes de la souveraineté : les Français voulant garder le leadership sur le projet tandis que les Allemands défendent une coopération strictement partagée, comme l’est actuellement le financement prévu.

Là où la France pense la puissance européenne en termes d’autonomie et de souveraineté, l’Allemagne demeure structurée par une éthique de la responsabilité, encadrée par l’histoire de son poids économique et sa culture du consensus.

Loin de dissiper le malentendu franco-allemand, le retour du discours stratégique à Berlin en révèle au contraire la profondeur. Là où la France pense la puissance européenne en termes d’autonomie et de souveraineté, l’Allemagne demeure structurée par une éthique de la responsabilité, encadrée par l’histoire de son poids économique et sa culture du consensus. Tant que cette divergence ne sera pas pleinement assumée, plutôt que masquée par un accord de façade, l’Europe peinera à transformer ses ambitions stratégiques en capacité d’action.

Copyright image : Odd ANDERSEN / AFP
Emmanuel Macron accueilli par le chancelier Friedrich Merz à la Chancellerie à Berlin, le 15 décembre 2025.

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