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[Le monde vu d’ailleurs] - L’Allemagne et la défense de l’Europe

[Le monde vu d’ailleurs] - L’Allemagne et la défense de l’Europe
 Bernard Chappedelaine
Auteur
Ancien conseiller des Affaires étrangères
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Le monde vu d'ailleurs

Que retenir du discours en forme de programme présenté le 29 janvier dernier au Bundestag par le chancelier Merz ? Après sept mois de pouvoir, le contexte est difficile et le bilan intérieur mitigé. Alors que certains appellent à renouer le dialogue avec la Russie et que le courant pacifiste s'inquiète de la montée en puissance des enjeux de défense dans le débat public, d'autres veulent faire avancer l'autonomie stratégique européenne et se montrent ouvert à un partage nucléaire français, tout en étant conscient que l’émancipation à l'égard des États-Unis prendra du temps.

L’Allemagne dans un "monde de grandes puissances"

Neuf mois après l’entrée en fonction de la "grande coalition" CDU/CSU-SPD, dirigée par Friedrich Merz, les résultats sont modestes sur le plan économique et social. Après deux années de récession, le PIB allemand a légèrement augmenté de 0,2 % en 2025, mais demeure toujours nettement en deçà du niveau de 2019. La situation du marché du travail s’est détériorée, le nombre de chômeurs est au plus haut depuis près de douze ans et a franchi en janvier le seuil des trois millions. La reprise n’est pas attendue avant 2027, quand les programmes d’investissement dans les secteurs de la défense et des infrastructures, qui vont injecter des centaines de milliards d’euros dans le système productif, donneront leurs premiers résultats.

Ce climat maussade explique qu’une majorité d'Allemands se montre critique de l’action du gouvernement fédéral, 71 % la jugent insuffisante pour relancer l’économie et, dans les sondages d’intention de vote au niveau fédéral, l’AfD fait quasiment jeu égal avec la CDU-CSU (25-26 %). Les Allemands se montrent très critiques du comportement du président Trump (78 % y voient une menace pour l’existence de l’OTAN) et ils sont une grande majorité (81 %) à estimer que "l’UE joue un rôle (très) important pour l’économie allemande". Plus des deux tiers considèrent que l’UE doit clairement prendre position si les États-Unis ont recours à des moyens militaires pour s’approprier les ressources d’autres pays en violant le droit international. L’activisme dont il fait preuve sur la scène internationale et la difficulté à mettre en œuvre des réformes sur le plan interne valent à Friedrich Merz d’être qualifié de "Chancelier de l’étranger" ("Außenkanzler"), ce qui peut expliquer sa faible popularité (76 % de mécontents, selon une enquête réalisée en décembre), notent Sudha David-Whip et Liana Fix. Pour prétendre au rôle de "protecteur de l’Europe", l’Allemagne doit renforcer son économie, soulignent-elles.

La reprise n’est pas attendue avant 2027, quand les programmes d’investissement dans les secteurs de la défense et des infrastructures, qui vont injecter des centaines de milliards d’euros dans le système productif, donneront leurs premiers résultats.

Friedrich Merz a eu l’occasion de s’exprimer sur un contexte international qu’il juge menaçant lors d’une déclaration gouvernementale devant le Bundestag, le 29 janvier, présentée comme un "discours-programme" ("Grundsatzrede"). Il s’agissait de mettre en valeur la confiance des Allemands et des Européens face aux risques et aux incertitudes engendrées dans ce "monde de grandes puissances" par l’attitude de Poutine et Trump et aussi de réconcilier les images du "Chancelier de l’étranger et de l’économie", explique la FAZ. Le quotidien de Francfort résume ce discours en trois messages : les Européens doivent prendre en main leur propre sécurité et continuer à soutenir l’Ukraine, ils doivent rendre leur économie plus compétitive et se montrer solidaires. La FAZ note aussi que le Chancelier a évité de mentionner Donald Trump et d’acter la rupture avec Washington, considérant qu’il ne faut pas abandonner "à la légère" des alliances qui ont fait leur preuve et que "la confiance transatlantique a aujourd’hui encore une valeur en soi".

Pour la Frankfurter Rundschau (FR), l’analyse est juste mais, à la différence du Premier ministre canadien à Davos, Friedrich Merz craint d’en tirer les conséquences, alors qu’on était en droit d’attendre du chef du gouvernement allemand qu’il exprime clairement cette prise de conscience nouvelle des Européens et décide d’actions concrètes. L’enseignement du bras de fer sur le Groenland est que les intérêts allemands ne peuvent être défendus qu’en association avec les Européens, conclut la FR. "Parler de confiance en soi et de souveraineté ne suffit plus", estime aussi Patrick Dieckmann, "les mots creux doivent dès que possible être transformés en politique concrète", le commentateur considère que "l’Allemagne doit enfin sortir de l’orbite américaine" et il se prononce notamment pour une renégociation de l’accord commercial États-Unis/UE.

Quelle contribution de l’Allemagne au retour de la paix en Ukraine ?

La guerre en Ukraine a figuré en bonne place dans le débat au Bundestag qui a suivi l’intervention du Chancelier. Alice Weidel a dénoncé la politique économique de la coalition et demandé l’arrêt du soutien à Kiev. La co-présidente de l’AfD a repris l’argument selon lequel les difficultés rencontrées par Friedrich Merz pour réformer la politique énergétique et migratoire expliquent des "annonces prétentieuses sur la scène internationale", qui risquent d’entraîner l’Allemagne dans une "confrontation militaire aux conséquences imprévisibles".

Au sein du SPD, certains députés comme Adis Ahmetovic, porte-parole pour la politique étrangère, et Rolf Mützenich, ancien chef du groupe parlementaire, ont pris position en faveur d’une nouvelle stratégie à l’égard de la Russie et invité à réfléchir, avec les partenaires européens de l’Allemagne, à une reprise de contact avec le Kremlin, déplorant l’absence des Européens à la table de négociation, mais Friedrich Merz leur a opposé une fin de non-recevoir ("le moment n’est pas venu") avec l’appui du Vice-chancelier Lars Klingbeil (SPD), note l’hebdomadaire Stern. L’aile pacifiste du SPD a cependant reçu le renfort de l’ancien Chancelier Schroeder qui, dans une tribune, s’est prononcé contre "la diabolisation de la Russie comme ennemi éternel" et en faveur de la reprise des importations d’énergie russes.

En réponse aux critiques des Verts, qui lui ont rappelé qu’en tant que chef de l’opposition, il s’était montré favorable à la livraison de missiles Taurus à l’Ukraine, Friedrich Merz s’est déclaré prêt à en débattre à nouveau. Les dirigeants des Grünen ont également souligné l’importance d’une participation de l’Allemagne à la mise en œuvre d’un accord mettant fin aux combats. "S’il devenait nécessaire de garantir la paix en Ukraine, conjointement avec nos partenaires européens, l’Allemagne ne peut et ne doit pas se dérober", a souligné Franziska Brantner, la co-présidente du parti.

À la différence de la situation chez certains alliés de l’OTAN, le déploiement à l’étranger de l’armée allemande nécessite l’aval du Bundestag.

La participation de la Bundeswehr à la mise en œuvre d’un cessez-le-feu en Ukraine divise l'opinion. 49 % se déclarent favorables à une présence de forces allemandes sur le sol ukrainien et 45 % y sont hostiles, avec un clivage géographique prononcé (53 % des sondés dans les anciens Länder approuvent ce déploiement et 32 % dans les nouveaux Länder de l’est). Au sein du SPD, un représentant de l’aile gauche comme Ralf Stegner est sceptique sur le résultat d’un vote au Bundestag et juge au demeurant ce débat "inopportun". Friedrich Merz a pour sa part évoqué une participation de la Bundeswehr à la surveillance d’un cessez-le-feu en Ukraine "en territoire OTAN et dans un pays voisin".

La prudence du Chancelier est justifiée, explique Christoph von Marschall, compte tenu de l’état déplorable de la Bundeswehr, négligée sous les mandats Merkel et Scholz. S’agissant de la guerre en Ukraine, estime l’éditorialiste, on peut toutefois reprocher à Friedrich Merz d’avoir tardé à agir alors même qu’il était conscient de l’urgence, par crainte d’avoir à affronter une partie de l’opinion et aussi son partenaire de coalition. À la différence de la situation chez certains alliés de l’OTAN, le déploiement à l’étranger de l’armée allemande nécessite l’aval du Bundestag, rappelle le commentateur, or l’accord du SPD lors du vote n’est pas acquis. La priorité de Berlin est le stationnement à l’horizon 2027 d’une brigade, forte de 5 000 militaires, bien équipés, de la Bundeswehr en Lituanie, susceptible d’exercer un effet dissuasif à l’égard des intentions agressives de Vladimir Poutine.

Trump et l’impératif d’une défense européenne

Récemment encore, le Secrétaire général de l’OTAN affirmait que, dans l’avenir prévisible, les Européens demeureront incapables d’assurer seuls leur défense. "Continuez à rêver, nous ne le pouvons pas", a déclaré Mark Rutte à des parlementaires européens. En revanche, pour Carlo Masala, la nouvelle Stratégie de sécurité nationale des États-Unis montre que ceux-ci "ont changé de camp et font partie de ceux qui veulent détruire l’UE". Dans ces conditions, souligne le professeur à l’université de la Bundeswehr, beaucoup va dépendre de l’attitude de l’UE dans la guerre en Ukraine, où se définit le nouvel ordre international. Les pays européens doivent cesser de se déterminer par rapport à des États-Unis qu’ils ne peuvent influencer, ceux qui le souhaitent doivent mettre en place une "Union de la Défense" ("Verteidigungsunion"), qui pourra inclure le Royaume-Uni, la Norvège et peut-être la Turquie. Président de la commission des Affaires étrangères du Bundestag, Armin Laschet (CDU) appelle à la mise sur pied dès maintenant de cette "Union de la défense" qui rassemblerait les grands pays fondateurs ("Kerneuropa") de la Communauté européenne - Allemagne, France et Italie - et d’autres pays volontaires, projet plébiscité par de nombreux citoyens européens, note-t-il.

Ancien ambassadeur et président de la conférence sur la Sécurité de Munich, Wolfgang Ischinger plaide lui aussi en faveur du retour à un "noyau dur" européen, idée défendue en son temps par Wolfgang Schäuble. Lors d’une conférence à Zagreb du Parti populaire européen qu’il préside au Parlement européen, Manfred Weber (CSU) a formulé des "propositions qu’on n’avait pas entendues depuis longtemps", relève la FAZ. Il a notamment évoqué l’idée d’une "coalition de pays volontaires", agissant en dehors des traités, pour contourner le principe de l’unanimité et a suggéré l’envoi en Ukraine, après la conclusion d’un cessez-le-feu, d’une "force de paix européenne, qui pourrait être le noyau d’une armée européenne".

Ces propositions, rapporte le Spiegel, ont reçu un accord mitigé de la part des dirigeants du PPE et suscité le scepticisme de Friedrich Merz. Manfred Weber a également "salué" la proposition faite par Emmanuel Macron voici plusieurs années de discuter de la dimension européenne de la dissuasion française.

Non seulement une "bombe allemande" n’est pas nécessaire, mais elle serait dangereuse et rendrait le monde moins sûr en incitant d’autres pays à suivre cet exemple.

Le débat sur la dissuasion nucléaire a en effet repris de la vigueur. Quelques personnalités comme le Général Pieper, directeur de la stratégie à l’Académie de la Bundeswehr, se sont exprimées à titre personnel en faveur de l’acquisition d’armes nucléaires tactiques, option toujours rejetée par la classe politique dans son ensemble. Non seulement une "bombe allemande" n’est pas nécessaire, mais elle serait dangereuse et rendrait le monde moins sûr en incitant d’autres pays à suivre cet exemple, explique Claudia Major.

De plus, Berlin est signataire de deux accords internationaux (le traité "2+4" sur la réunification et le traité de non-prolifération) par lesquels elle s’engage à ne pas acquérir d’armes nucléaires. Rolf Mützenich se réfère à ces deux engagements pour éluder toute discussion sur une participation même indirecte (financière…) de l’Allemagne à une dissuasion européenne. Le Chancelier a en revanche confirmé qu’un "dialogue stratégique" vient de s’engager entre alliés européens concernés, tout en prenant soin de préciser que ces discussions ne sont pas en contradiction avec le "partage nucléaire" ("Nukleare Teilhabe"), qui prévoit le stationnement d’armes nucléaires américaines sur le sol allemand, mais sont conçues comme un complément. Lars Klingbeil s’est aussi déclaré favorable à des discussions avec Paris pour examiner la manière dont "le parapluie nucléaire français pourrait servir à la sécurité européenne".

De même, le ministre fédéral des Affaires étrangères a observé que l’Europe restera encore longtemps dépendante des États-Unis mais, a poursuivi Johann Wadepuhl (CDU), Berlin est ouvert à des discussions avec la France sur ce sujet, "il ne doit pas y avoir d’interdits", étant entendu que "la mise en œuvre nécessitera beaucoup de temps".

Tout en approuvant cette initiative, Roderich Kiesewetter (CDU) estime que "l’Allemagne ne peut pas participer à ce parapluie nucléaire sans assumer un leadership". Dans la perspective d’une possible victoire électorale du RN en 2027, ce spécialiste des questions de défense invite à ne pas se limiter à la France et à réfléchir à d’autres options. Une base juridique existe : l’article 42.7 du traité de Lisbonne crée une obligation de solidarité entre États membres de l’UE, note le Tagesspiegel, mais sa mise en œuvre nécessitera des investissements considérables. Une difficulté existe aussi en matière de doctrine, puisque seul le président de la République peut décider de l’emploi des armes nucléaires françaises. La France comme la Grande-Bretagne doivent développer une stratégie nucléaire européenne, conclut Claudia Major.

L’article 42.7 du traité de Lisbonne crée une obligation de solidarité entre États membres de l’UE, note le Tagesspiegel, mais sa mise en œuvre nécessitera des investissements considérables.

Depuis l’arrivée à la Chancellerie fédérale de Friedrich Merz, observent Jacob Ross et Elias Ricken, la communication entre Paris et Berlin s’est incontestablement améliorée, le conseil des Ministres franco-allemand de Toulon a dressé une longue liste de projets ambitieux, les représentants des deux pays soulignent à chaque occasion la volonté de rendre l’UE plus indépendante. Néanmoins, sur des questions majeures (dialogue avec Poutine, énergie, libre échange, politique de sécurité), les divergences persistent, observent les experts de la DGAP. L’exemple de "l’avion du futur" (SCAF), grand projet dont la réalisation suscite ces derniers jours de fortes inquiétudes dans la presse outre-Rhin - il n’a pas d’avenir, titre le Merkur - manifeste les limites des marges d’action du Chancelier et du président et la difficulté de modifier "d’un trait de plume" les cultures stratégiques des deux pays.

Copyright image Tobias SCHWARZ / AFP
Friedrich Merz au Bundestag le 29 janvier 2026.

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