AccueilExpressions par MontaigneRéindustrialiser : un défi, des solutions… et un choix de sociétéLa plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne Entreprises Emploi Europe29/04/2026ImprimerPARTAGERRéindustrialiser : un défi, des solutions… et un choix de sociétéAuteur Olivier Lluansi Ingénieur du Corps des mines et professeur au Cnam En dépit d'une priorité affichée de "réindustrialisation" et de l’ambitieux programme France 2030, lancé en 2021 avec 54 milliards d'euros pour cinq ans, la part de l'industrie représente moins de 10 % dans le PIB hexagonal en 2025. Comment expliquer les difficultés sur lesquelles achoppent les volontés politiques ? Gouvernance, ressources humaines, direction de l'épargne, ancrage territorial, commande publique, arbitrages politiques sur notre modèle économique et social : les blocages dessinent en creux autant de solutions. "Réindustrialiser, c’est la mère des batailles" déclarait le président de la République fin 2024. Cette affirmation s’inscrit dans une longue série de prises de positions destinées à faire de la réindustrialisation un marqueur du bilan présidentiel.Les faits sont pourtant peu encourageants.Certes l’industrie française a créé en moyenne 15 000 emplois salariés par an de 2017 à 2023. Cependant, rien qu’en 2025, elle en a détruit 20 000 et les années à venir pourraient voir cette tendance s’aggraver. Certes entre 2021 et 2023, nous ouvrions plus de 100 sites industriels supplémentaires par an (solde des ouvertures - fermetures), mais en 2025 nous en avons fermé 63 (selon Trendeo) ou 57 (selon la Direction générale des entreprises). La valeur-ajoutée manufacturière a baissé de 5 % depuis l’avant Covid. La part de l’industrie manufacturière dans l’économie est ainsi passée de 10 % du PIB en 2017 à 9,5 % en 2025, tandis que la moyenne européenne se situe autour de 15 %, et l’Allemagne, l’Italie du Nord ou la Suisse autour de 20 %...Dans ce contexte, difficile de prétendre à une "accélération de notre réindustrialisation" telle que brandie en mai 2023 par l’Élysée.Est-il encore possible de réindustrialiser la France ?Face à ce constat d’échec, une question s’impose : est-il encore possible de réindustrialiser la France ?La lecture du rapport du Haut-Commissariat au Plan et à la Stratégie, L’industrie européenne face au rouleau compresseur chinois, n’est guère encourageante. "Comment rivaliser durablement lorsque les producteurs européens font face à des coûts de production, à qualité comparable voire supérieure, de l’ordre de 30 % à 40 % ?". Car la concurrence chinoise ne repose désormais plus seulement sur des avantages de coûts, mais aussi sur un avantage technologique, y compris dans des domaines historiquement dominés par les acteurs européens.La concurrence chinoise ne repose désormais plus seulement sur des avantages de coûts, mais aussi sur un avantage technologique, y compris dans des domaines historiquement dominés par les acteurs européens.Et pourtant, notre renaissance industrielle n'est pas un choix, mais une nécessité. Une nécessité pour le maintien de notre souveraineté et donc la liberté à décider de notre destin dans un monde de retour des "empires", pour notre cohésion sociale autant que territoriale, pour la maîtrise de notre empreinte environnementale qui dépasse déjà les limites planétaires, pour nos enfants, les générations à venir et les valeurs que nous portons. Le coût de l'inaction sera bien supérieur à celui de l'action.Que retenir de l’actuel échec de nos espoirs de réindustrialisation ?Dans ce contexte, on est en droit de s’interroger sur les raisons de l’échec de la réindustrialisation de la France et notamment du programme France 2030 et ses milliards d’argent public. Car "France 2030" a pris une place à part dans cet effort en faveur de la modernisation de notre industrie.Outre son ampleur de 54 milliards d’euros, jamais égalée depuis des décennies, il se distingue par le choix de priorités, au nombre d’une dizaine. Ce nombre restreint a toutefois un mérite : éviter l’inflation des priorités, lorsque chaque filière, chaque "fleuron" réclame et obtient son dû, sa ligne, son crédit, son plan.Le caractère gaullien de la démarche fut d’ailleurs largement invoqué lors de son lancement en janvier 2021, à grand renfort d’images de centrales nucléaires, de TGV lancés à toute vitesse, d’Ariane décollant dans un nuage prométhéen de feu et de fumée, etc.Pourtant, l’enthousiasme initial est retombé. À la suite du déclin des résultats réjouissants des premières années post-Covid (2021-2023), l’évaluation du programme France 2030 qui vient d’être publiée par le Comité de surveillance des investissements d’avenir adopte une tonalité douce-amère, notamment sur la complexité et la lenteur des procédures. À une douzaine de mois du terme du mandat présidentiel et dans une atmosphère très "bilancielle", cela résonne comme un aveu.La première raison de cette situation est une lecture erronée de notre potentiel de réindustrialisation. Outre ses dix objectifs, France 2030 s’était donnée pour cadre de soutenir à 50 % la décarbonation et à 50 % les "acteurs émergents". C’était le temps de la Start-Up Nation triomphante.Un tel pari sur les "acteurs émergents" interroge. En 2023, les travaux que j’ai conduits avec neuf administrations publiques et parapubliques (Réindustrialiser, le défi d’une génération, Les Déviations, 2024) ont conclu que les deux-tiers de notre potentiel de réindustrialisation se situent dans les sites existants et notamment dans les PMI et les ETI ancrées dans les territoires. Ce ratio fut confirmé presque simultanément par BPIFrance qui mobilisa sa propre méthode (Comment gagner la bataille de la réindustrialisation ? 2024).Les deux-tiers de notre potentiel de réindustrialisation se situent dans les sites existants et notamment dans les PMI et les ETI ancrées dans les territoires.La raison fondamentale en est la singulière situation de l’industrie française en Europe. Quarante ans de désindustrialisation ont laminé notre socle industriel et sa consolidation est un prérequis nécessaire à la création des fleurons de demain. La percée technologique restera impuissante sans un écosystème solide. Ensuite à cause d’une gouvernance désincarnée. Avec Louis Gallois, nous avions proposé à l’automne 2020 que chacune des priorités du programme 2030 soit prise en charge par un organisme public en capacité de construire des partenariats public-privé de long terme, sur un modèle à la "DARPA" (Defense Advanced Research Projects Agency, agence gouvernementale américaine). Nous avions surtout proposé que chacune soit incarnée par un leader, une figure capable de mobiliser les énergies autour d’elle. Le choix systématique des "appels à projets" ne répond à aucune de ces attentes : ils sont désincarnés et surtout par définition limités dans le temps. Une succession d’appels à projet ne suffit pas à constituer un programme.Les carences de France 2030 ne sont pas les seules responsablesCependant il existe d’autres facteurs de cet échec, indépendants de France 2030. Il y a eu des chocs exogènes que nous évoquerons plus loin, mais aussi ces mesures domestiques qui n’ont pas été mises en œuvre. Elles auraient atténué ces chocs, d’autant qu’elles sont assez consensuelles, notamment entre les partenaires sociaux.Alors que le nombre de bacheliers dans les domaines scientifiques et techniques a été divisé par quatre depuis 2019, les entreprises ne disposent plus du socle de base des compétences dont elles ont cependant cruellement besoin. Pas de talents, pas d’innovation, pas de modernisation.Il aurait, par ailleurs, été nécessaire de sanctuariser 25 000 hectares de fonciers pour notre réindustrialisation, soit moins d’un terrain de foot par commune et ce sur 10 ans. La simplification actuelle de la loi ZAN [Zéro artificialisation nette] ne concerne hélas que les "projets d’intérêt majeur", quand 80 % des projets industriels sont des petits projets de moins de 2 ha. Pire, la loi Huwart de 2025, en contournant et s’affranchissant des plans d’urbanisme, met en concurrence frontale le foncier industriel avec le foncier résidentiel alors même que ce dernier dispose de davantage de marges de manœuvre financières. Pas de foncier, pas de nouveau site industriel, pas de réindustrialisation.Ensuite, pourquoi les initiatives de "livret industrie" de MM. Sarkozy, Ayrault ou Barnier n’ont-elles jamais abouti ? Car les Français disposent déjà de 6 600 milliards d’euros d’épargne financière. 2 à 3 % de cette épargne, fléchés vers notre outil productif, suffiraient à financer notre réindustrialisation pendant 10 ans. Les organisations syndicales commencent à mobiliser l’épargne salariale (par exemple VEGA Industrie France), quand la contribution de l’État s’est limitée à prendre en otage le financement de l’industrie dans un débat clivant sur les fonds de pension et les retraites.La commande publique est tout autant un levier inexploité. Dans le respect des textes européens actuels, l’Italie et l’Allemagne importent 40 % des biens achetés par la commande publique. La France environ 60 %. Cette démarche serait doublement gagnante. Elle est "relutive" [qui accroît la valeur ou les bénéfices d’un actif] pour la puissance publique puisque le retour fiscal et social de ces productions est souvent supérieur à leur surcoût. De plus, son potentiel de 15 milliards d’euros permettrait théoriquement de réduire jusqu’à un tiers notre déficit commercial en biens. Les organisations syndicales s’en saisissent à travers l’"Alliance pour le fabriqué en France" quand l’État semble avancer mais à tout petits pas, quand il ne regarde pas ailleurs.Une dizaine de mesures de "bon sens" restent à ce jour lettre morte. Certes toutes ne sont pas aisées à mettre en œuvre, certaines supposent de "faire du judo" avec la Commission européenne. Toutefois, on ne peut gagner que les combats que l’on mène.Enfin, l’énergie est la sève de l’industrie. La crise que nous traversons le démontre encore. Or la nouvelle feuille de route énergétique de la France présentée en février 2026 (Programmation pluriannuelle de l’énergie - PPE 3) évite un sujet pourtant central, celui du prix de l’électricité pour la compétitivité de notre tissu industriel comme pour son électrification. D’autant que, plus globalement, selon le rapport Draghi, le prix de l’énergie reste 2 à 4 fois plus élevé en Europe qu’aux États-Unis. La liste pourrait être complétée, ainsi une dizaine de mesures de "bon sens" restent à ce jour lettre morte. Certes toutes ne sont pas aisées à mettre en œuvre, certaines supposent de "faire du judo" avec la Commission européenne. Toutefois, on ne peut gagner que les combats que l’on mène. Et sur ce plan, trop peu de rapports de force ont été ouverts ces dernières années.Choisir notre modèle entre une société de consommation et une nation productive, innovante ?Ces mesures de "bon sens", répertoriées, partagées et même documentées sont nécessaires. Elles permettront peut-être de pallier le pire et peut-être d’arrêter l’hémorragie que nous connaissons à nouveau, en emplois manufacturiers et en usines. Pour autant, elles ne permettront pas de replacer la France sur la trajectoire d’une renaissance industrielle et resteront insuffisantes face aux chocs que nous connaissons, comme la crise énergétique post-guerre en Ukraine, la montée en puissance de la Chine et ses surcapacités ou encore le protectionnisme américain.Car si nous souhaitons sortir de l’impasse d’une société de consommation qui s’endette pour le maintien de son modèle social et économique, la France devra débattre et arbitrer des choix de société qui engagent notre projet collectif. C’est inéluctable pour prendre le chemin d’une Nation productive, innovante, souveraine dans le monde de "retour des empires".Nous devrons débattre de l’équilibre entre production et consommation dans notre fiscalité, mais également de notre décentralisation car les deux tiers de potentiel de réindustrialisation se situent dans notre tissu industriel proche des régions et des intercommunalités, et non uniquement dans les innovations de rupture ou les grands groupes et leur filière. Nos doutes sur les modalités du "libre commerce" doivent trouver leur place dans le débat public puis nos politiques publiques, alors que États-Unis et Chine s’affranchissent des règles de l’OMC. Notre relation à l’Union européenne et au "couple" franco-allemand mérite tout autant d’être interrogée. Car si l’UE est évidemment indispensable, la France s’est vue contrainte par le passé de démanteler un dispositif de garantie des prix de l’électricité (Arenh), que l’Allemagne s’est vu accorder suite à la crise énergétique engendrée par l'invasion de l’Ukraine par la Russie de 2022.Face aux chocs que nous connaissons (énergie, surproduction chinoise, protectionnisme américain), il existe ainsi une poignée de choix collectifs qui détermineront notre capacité ou non de redevenir un pays productif et plus souverain.Face aux chocs que nous connaissons (énergie, surproduction chinoise, protectionnisme américain), il existe ainsi une poignée de choix collectifs qui détermineront notre capacité ou non de redevenir un pays productif et plus souverain, qui sécurise ses besoins stratégiques, consolide sa cohésion territoriale et sociale et enfin maîtrise son empreinte environnementale.L’appréciation mi-figue mi-raisin sur France 2030 dans le récent rapport de son Comité de surveillance n’est qu’une étape peu plaisante sur le long chemin de notre renaissance industrielle. Puissent les campagnes de 2027 pour les élections présidentielles et de 2028 pour les régionales le jalonner de manière constructive. Toutefois ce défi ne relève pas seulement de la responsabilité des partis et de leur programme qui sur ces sujets hésitent, mais tout autant de la nôtre - en tant que société civile - pour porter, au cours des mois à venir, ces thèmes éminemment structurants pour notre avenir.Copyright image : Fred DUFOUR / AFPImprimerPARTAGERcontenus associés à la uneDécembre 2025Dunkerque Laboratoire d’un renouveau industriel ?Dunkerque incarne le renouveau industriel français : un territoire stratégique où décarbonation, réindustrialisation et investissements publics-privés se conjuguent. 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