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Expressions par Montaigne
21/07/2026

Que lire cet été ? Neuf recommandations de lecture de l'Institut Montaigne

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Que lire cet été ? Neuf recommandations de lecture de l'Institut Montaigne

Mer ou montagne ? Trump ou de Gaulle ? Poésie ou dystopie ? République technologique ou démocratie athénienne ? Guano ou cobalt ? Il faudra faire votre choix, dans la sélection des neuf ouvrages que recommandent les membres du comité directeur de l’Institut Montaigne, ses experts ou son équipe.

La guerre du métal, L'Europe : vassalité ou souveraineté ? Jean-Wilfried Diefenbacher, Éditions Hermann, 2025
 

Enfance - La trilogie de Copenhague

La guerre du métal ne nous renvoie pas à l’âge de bronze, mais bien au centre de notre contemporanéité, alors que l'électrification de nos modes de vie consomme gallium, germanium, thorium, cobalt et autres métaux rares de façon exponentielle. Ces derniers sont devenus des instruments de puissance et de coercition mais l’Europe, victime consentante de son illusion post-industrielle et de son héritage libre-échangiste, a fermé quasi toutes ses mines et abandonné son expertise ; pendant ce temps-là, la Chine a étendu sa maîtrise sur la chaîne d’extraction et de production.


Dans La guerre du métal, Jean Wilfried Diefenbacher revient donc sur la montée en puissance de l'enjeu des terres rares et analyse les causes de la dépendance européenne. Il en appelle à réunir ambitions publiques et intérêts privés et à renouer avec le goût du risque industriel pour reconstruire une chaîne de valeur européenne apte à réussir notre transition électrique. Le propos est clair, facile et très bien sourcé et ce n’est pas le moindre des mérites de cet ouvrage, essentiel pour comprendre les sous-jacents de la géopolitique actuelle et la manipulation de nos interdépendances, que de nous donner l’impression de lire un roman d'espionnage.
 

Le Grimpeur et le Grognard,  une correspondance, Régis Debray et Sylvain Tesson, Gallimard Équateurs, 2026
 

Enfance - La trilogie de Copenhague

Le genre épistolaire est sans doute celui qui ressemble le mieux aux esprits brillants et brûlants de mener une joute écrite :  celle de Régis Debray et Sylvain Tesson, qui publient leur correspondance, fait mouche à chaque fois dans l’esprit du lecteur ébaubi par tant de grâce. 


Qu'on y parle d’histoire ou de géographie, peu importe ! Surtout quand les arguments sont tous prétextes au débat, dans une langue précise, vive, rapide, touchante aussi. On est pris dans le tourbillon des allers et retours, le cœur battant de savoir comment le destinataire va, cette fois, répondre à l’estocade, toujours assénée avec grâce et le sourire en coin. Au-delà du talent respectif, de l’ironie érigée en style, on est heureux d’assister comme par effraction à cette conversation et de redécouvrir ce que dialoguer veut dire, alors que notre époque est engoncée dans son corset de réseaux sociaux qui, tels d’immenses filets, ont paralysé nos cerveaux, nos analyses et nos émotions.


Cette correspondance époustouflante, jubilatoire sur la forme comme sur le fond, qui nous fait voyager, admiratifs, sur les sentiers de l’esprit, est à lire absolument pour se sentir au fil des pages augmenté par l’intelligence des mots.

Cosmic Connections, Charles Taylor, Harvard University Press, 2024
 

Enfance - La trilogie de Copenhague

Que peut encore la poésie dans un monde désenchanté ? De Wordsworth à Baudelaire, Rilke ou Eliot (avec quelques détours par les symphonies de Beethoven), Charles Taylor montre comment les poètes modernes ont cherché, dans la musique du langage, à renouer les liens rompus entre l’homme, la nature et le cosmos. Il faut sans doute aimer soi-même les vers et l’harmonie pour suivre jusqu’au bout l'argument de ce livre, qui ne reste finalement jamais qu'une intuition : l’art demeure notre voie la plus sûre pour accéder aux "forces" (sic) qui nous précèdent, nous traversent et nous relient. La poésie, en somme, comme acte ultime de résistance - et de réparation - de notre rapport brisé au monde. À l’heure où des systèmes artificiels produisent des mots en pagaille, l’œuvre patiente de Taylor a la vertu méditative d'une prière : on en ressort avec la certitude qu'une communion est encore possible, et l'envie de croire que la vie est aussi affaire de magie.

The Technological Republic: Hard Power, Soft Belief, and the Future of the West, Alexander C.Karp, avec Nicholas W. Zamiska, Penguin, 2025
 

Enfance - La trilogie de Copenhague

Cofondateur avec Peter Thiel de Palantir Technologie, ancien de PayPal, Alex Karp étudia la sociologie et la philosophie : dans The Technological Republic, il réfléchit à l’Amérique, la Silicon Valley et Palantir avec sa double approche d’entrepreneur de génie familier des sciences humaines et sociales.

 


On peut dès lors aborder The Technological Republic en tant qu’observateur, intéressé par la transformation de la puissance technologique américaine et par la manière dont elle est stimulée par la compétition chinoise. L’ouvrage fonctionne ainsi comme un thermomètre des relations en mutation entre l’État fédéral et l’industrie technologique, un révélateur de l’influence croissante des idées issues de la tech sur la politique américaine, et l’expression d’une vision de la primauté américaine à la fois militariste et technonationaliste, justifiée par un profond pessimisme sur la nature du système international (qui a suscité de vives controverses).

 


Mais ce livre tend également aux Européens un miroir utile pour nourrir leurs propres réflexions sur plusieurs questions sensibles : le consumérisme est-il compatible avec le patriotisme et ne devient-il pas une faiblesse stratégique pour les États ? Quelle contribution du secteur privé à la définition et à la mise en œuvre d’une vision stratégique, qu'elle soit nationale ou européenne ? Jusqu’où aller dans la militarisation de l’intelligence artificielle, lorsque d’autres acteurs ne seront pas limités par les mêmes considérations éthiques ? Et, plus largement, quelle forme prendra la puissance au XXIe siècle ?

 

Les réponses apportées par Alex Karp sont certes clivantes, mais les questions qu’il pose doivent être regardées en face.

Une première histoire du trumpisme, Maya Kandel, Gallimard, 2025
 

Enfance - La trilogie de Copenhague

Vous êtes désorienté par les constants changements de pied de Donald Trump, sa rhétorique populistes, ses options invraisemblables ? Vous trouverez une grille d’analyse précieuse dans le court et très informé essai de Maya Kandel.

 

L’homme de la Maison-Blanche n’est pas une météorite surgie de nulle part. Il a un passé, il s’inscrit dans l’histoire longue du complotisme et du sentiment anti-élites aux États-Unis. Ce qui est plus surprenant, c’est que son narcissisme, comme l’univers parallèle dans lequel il se meut, "collent" parfaitement à notre ère digitale où les faits alternatifs se substituent aux réalités et où le vrai champ de bataille est celui des récits. En ce sens, le trumpisme est universel et le triomphe de l’IA risque de renforcer son emprise.

Les cormorans, Édouard Jousselin, Éditions Rivages, 2020
 

Enfance - La trilogie de Copenhague

Les Cormorans est le premier roman d'Édouard Jousselin, qui en a publié deux autres depuis lors : La géométrie des possibles et L'illusionniste. L'auteur, par ailleurs économiste à la Banque de France, a peut-être pensé au "syndrôme hollandais" en écrivant ce roman, c'est-à-dire aux effets pervers de la dépendance à une rente minière sur l'économie. Mais ici il est question non pas de pétrole ou de gaz naturel, mais de la fin de l'âge d'or du guano [engrais issu des fientes d’oiseaux marins] sur un archipel fictif noyé sous le brouillard au large du Chili au 19e siècle. Et nous sommes loin d'un manuel d'économie. Il s'agit en effet d'une fable épique très originale avec conspirations, jalousies, appât du gain, décadence, et des personnages pittoresques comme le capitaine Moustache, qui pourrait être tout droit sorti d'un album de Tintin. Tout ceci intelligemment construit, avec une écriture qui enveloppe le lecteur dans une atmosphère brumeuse et envoûtante. Un vrai coup de cœur à découvrir et à lire d'une traite pendant les vacances d'été !

Le Troisième Temple, Yishai Sarid, Actes Sud, 2015

Enfance - La trilogie de Copenhague

Ce roman, fondé sur une tradition juive - l'annonce de la construction à Jérusalem d’un troisième temple indestructible après l’anéantissement de ceux de 587 av. J.-C. et de l’an 70 de notre ère - offre une dystopie vue de l’intérieur d’Israël, pays qu’il imagine en un royaume théocratique, tel qu’il serait devenu après la destruction par le feu nucléaire de ses grandes villes. Jonathan est le fils du nouveau roi qui est aussi le chef de guerre, et sert de grand prêtre dans le Tabernacle.

Publié en 2015, le récit est la sombre anticipation d’un État religieux (décrit avec un réalisme saisissant) condamné à la guerre contre les Alamécides, peuple fictif mais ennemi implacable. Comme on aimerait voir une telle dystopie écrite, par exemple, sur le régime des mollahs et des Gardiens de la Révolution…

Enfance - La trilogie de Copenhague

Au cours des 12 séances qu’il consacre à Thucydide [460-395 av. JC] et à l’histoire de la guerre du Péloponnèse [431- 404 av. JC], Cornelius Castoriadis s’attache à comprendre l’apparition simultanée de la démocratie et de la philosophie en Grèce. Simultanéité tout sauf fortuite : dans les deux cas, il s’agit d’instituer un ordre qui se donne à lui-même sa propre origine et sa justification et qui crée l’autonomie humaine. De ce point de vue, il y a démocratie (et il y a philosophie) tant qu’il y a une interrogation permanente sur la légitimité de ce qui est rencontré. À cette condition, la démocratie est le régime qui réalise la liberté humaine.

Castoriadis étudie ainsi le destin de cette démocratie athénienne qui constitue pour nous, non pas un modèle, mais un germe pour un projet d’autonomie politique à construire. Il analyse plusieurs passages : l’oraison funèbre prononcée par Périclès en l’honneur des soldats athéniens morts durant la première année de la guerre ("un texte qui est, en fait, la démocratie athénienne parlant sur elle-même"), le discours des Athéniens au congrès de Sparte en - 432 pour prévenir la guerre ou la discussion entre les Athéniens et les Méliens, où ceux-là refusent à ceux-ci leur droit à rester neutres dans la guerre, arguant que la justice ne se pratique pas entre puissances inégales.

 

Castoriadis dépasse aussi les lieux communs qui ont cours sur Thucydide. Alors qu’il est de bon ton, dans les débats stratégiques, d’appliquer le modèle prétendu du "piège de Thucydide", il nous conduit à l’essentiel : ce n’est pas la dialectique entre une puissance ascendante (Athènes) et une puissance dominante (Sparte) qui détermine l’histoire, c’est la constante de la puissance elle-même, la "dynamique autonome de la puissance".

 

Texte limpide et direct de celui qui fut le dernier grand philosophe français du politique, ces séminaires nous offrent l’expérience d’une œuvre où l’on peut le mieux voir "la pensée vivante au travail".
 

De Gaulle. Une certaine idée de la France, Julian Jackson, Point, 2021
 

Enfance - La trilogie de Copenhague

Les historiens étrangers sont parfois les mieux placés pour démystifier les grands moments et les grands hommes d’un pays. Pas nécessairement démystifier, d’ailleurs, mais en tout cas raconter autrement, puisque c’est sur cette monumentale biographie que s’est appuyé Antonin Baudry pour son diptyque cinématographique consacré à l’homme du 18 juin. 

Redécouvrir le général de Gaulle, c’est remonter aux sources des grandes questions qui nous agitent encore, sur l'histoire du XXe siècle, les institutions de la Ve République ou le rapport aux anciennes colonies. Loin de décrire une image statufiée, le professeur britannique dit un personnage en évolution, prisonnier de guerre qui n’a de cesse de s'échapper durant ses deux années de captivité en 1916, exilé à Londres et chef de la France libre, fondateur de l’UDR qui voulut réconcilier la gauche avec l’État et la droite avec la démocratie, admirateur de Barrès, Chateaubriand et Péguy et ami de Malraux, mémorialiste obsédé par l’action et qui dénonce les illusions de la nostalgie en politique. Dernière leçon, d’ailleurs, que la pléthore d’héritiers qui se revendiquent de lui ont peut-être mal comprise.

 

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