AccueilExpressions par MontaignePAC, climat, souveraineté alimentaire : enjeux d’une agriculture françaiseLa plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne Environnement18/03/2026ImprimerPARTAGERPAC, climat, souveraineté alimentaire : enjeux d’une agriculture françaiseAuteur Aurélie Catallo Directrice du programme Agriculture France de l’IDDRI Le monde agricole est souvent abordé sous l’angle des crises : accord du Mercosur qui aurait sacrifié l’agriculture française à l’industrie, cadmium cancérigène dans les engrais phosphatés, risque épizootique avec la dermatose nodulaire, renouvellement des générations, dommages dus aux crues et risques non-assurantiels croissants, polémiques autour de la loi Duplomb : ces actualités résument-elles le monde agricole français ? Avant le prochain budget pluriannuel de la PAC [2028-2034], qui doit entrer en application en 2028, quelles sont les orientations souhaitables et possibles de l’agriculture ?Les crues qui ont frappé la France cet hiver le rappellent : l'agriculture, un des premiers émetteurs de gaz à effet de serre, est aussi l’une des premières victimes du changement climatique. Comment les agriculteurs peuvent-ils faire face à court terme ? Les effets du changement climatique sur l'agriculture ne se limitent pas aux aléas exceptionnels, qui sont les plus visibles mais ne doivent pas être les seuls sur lesquels portent les efforts d’adaptation des agriculteurs et des autres acteurs publics et privés. Deux autres grands types de changements doivent être pris en compte : les évolutions tendancielles (comme celles de la pluviométrie) et l’augmentation de la variabilité inter et intra-annuelle (la modification du climat d’une année à l’autre ou sa fluctuation au cours d’une année). Pour faire face à court et moyen terme aux risques climatiques, trois niveaux d'interventions doivent être pris en compte : la prévention, l’atténuation des risques et la gestion de la crise - sur laquelle on a tendance à se mobiliser trop exclusivement, via les indemnisations post-aléas climatiques. Ces dernières sont nécessaires mais une partie des efforts doit être déplacée en amont, vers la prévention des risques et la résilience transformatrice, afin de rendre le changement climatique moins douloureux pour la production et le revenu des agriculteurs. Cela induit des changements de système dans les exploitations agricoles, via le levier capital de la diversification de la production. À elle seule, une politique de gestion de crise climatique concentrée sur les indemnisations post-aléas climatiques est inapte à répondre aux risques.À elle seule, une politique de gestion de crise climatique concentrée sur les indemnisations post-aléas climatiques est inapte à répondre aux risques.Or, la première solution retenue pour la gestion du risque climatique est souvent l’assurance multi-risques climatiques. C’est un outil partiel : il n’intervient que lorsque les dégâts correspondent à des pertes évaluées entre 20 et 50 % de la production de l’année de référence (ni au-delà, ni en deçà) et cela ne concerne que la production végétale. L’assurance multirisques des récoltes (MRC) ne saurait être l’alpha et l'oméga face aux impacts du changement climatique dans l’agriculture : ce dispositif n’est pas assez incrémental pour prendre en charge les changements tendanciels et la variabilité des récoltes. D’autres outils existent, en amont des catastrophes. Ils concernent la prévention des risques et surtout la couverture de risques induits par des changements de pratiques et de système, lorsque des agriculteurs innovent. Pour l’instant, loin d’avoir des produits rentables et massifiés, il n’existe que quelques projets pilotes en la matière.Quelles leçons retenir de l’épisode de dermatose nodulaire ? Comment l’agriculture française peut-elle s’adapter à une récurrence plus grande d’épidémies ? Quel bilan de la gestion de crise ? La forte médiatisation de cette maladie virale a mis en évidence l'augmentation de la fréquence des épizooties et de leurs dégâts. La gestion de crise a suscité des controverses : plusieurs stratégies peuvent être mises en place pour répondre aux épizooties, selon la manière dont on hiérarchise les enjeux. Lors de l’épisode de dermatose, on a privilégié l’abattage total des troupeaux concernés et une vaccination étendue à tout le territoire contaminé. Une autre stratégie eût été la vaccination généralisée et un abattage ciblé. Ces deux stratégies n’ont pas les mêmes effets et révèlent des arbitrages différents. On peut préférer limiter la propagation du virus, avec des coûts très élevés dans les zones de contamination (notamment en termes de préjudice moral pour les éleveurs concernés) pour préserver les autres zones du territoire français, ou adopter la stratégie de la solidarité de l’ensemble des éleveurs afin d’éviter un lourd tribu aux éleveurs touchés, mais au prix de difficultés à l’export et de l’altération du cycle de reproduction des vaches - impacté par la campagne vaccinale.Lors de l’épisode de dermatose, on a privilégié l’abattage total des troupeaux concernés et une vaccination étendue à tout le territoire contaminé. Une autre stratégie eût été la vaccination généralisée et un abattage ciblé.L’option politique retenue a été de préserver autant que possible les enjeux économiques de la filière bovine tout en limitant l’impact pour les éleveurs via des indemnisations, grâce à des mesures visant à favoriser ou limiter la propagation du virus. La France doit clarifier sa stratégie : veut-on être absolument indemne de toute contamination pour préserver les filières concernées et nos exportations ? Ou maintenir autant que possible une forme de normalité, quitte à ce que ça ait des conséquences pour nos partenaires commerciaux ?Comment la pétition contre la Loi Duplomb, visant à mettre fin aux sur-transpositions et aux sur-réglementations en matière de produits phytosanitaires, a-t-elle été reçue par le secteur ? À quoi la loi Duplomb se proposait-elle de répondre ? La Loi Duplomb, promulguée le 11 août 2025, se proposait initialement d’alléger ou supprimer les entraves qui pèsent sur la production agricole. Cet objectif-ci répond à une demande assez consensuelle dans le monde agricole, la paperasse ou les normes étant souvent jugées à la fois pesantes moralement et injustes économiquement. Néanmoins, le débat s’est surtout cristallisé autour de la réintroduction d’un insecticide, l’acétamipride. On peut distinguer trois positions principales parmi les acteurs du secteur : ceux qui soutiennent la Loi Duplomb, dont ils approuvent les objectifs mais aussi les moyens ; ceux qui, sans remettre en cause l’objectif, estiment que les moyens sont inadaptés ; ceux qui sont opposés à la loi dans son ensemble.Un sujet comme l'acétamipride est beaucoup plus clivant, parmi nos concitoyens comme au sein du monde agricole, que la simplification administrative. Or la vraie simplification, celle qui allège au quotidien une charge pour une majorité d’agriculteurs, ne passe pas seulement par une révision à la baisse des exigences environnementales.En 2026, les négociations en vue de la PAC 2028-2034 vont dessiner de grandes orientations pour le secteur agricole : quels sont les principaux enjeux et arbitrages ?L’avenir de la PAC dépend surtout de la réforme du prochain cadre financier pluriannuel (le budget 2028-2034 de l’UE). Cette réforme prévoit de regrouper plusieurs politiques sectorielles, dont la PAC et la politique de cohésion, en un même Fonds, réparti entre les différents États membres, dont chacun devra négocier avec la Commission la manière dont il entend utiliser le budget qui lui est alloué. Cette négociation sera scellée au travers des Plans de Partenariat Nationaux et Régionaux (PPNR). Cette réforme a aussi des conséquences en termes d'architecture et de gouvernance de la PAC : la structure en deux piliers (Fonds européen agricole de garantie (FEAGA) et Fonds européen agricole pour le développement rural) disparaîtrait. Néanmoins, il reste encore plus d’une année de négociation, au cours de laquelle les États membres pourraient largement faire évoluer la proposition de départ de la Commission, ce qui ne permet pas à date de s’avancer sur le visage exact de la prochaine PAC.Comment penser la complémentarité, ou la coexistence, de l'agriculture conventionnelle avec d’autres pratiques ou modèles ?Personne ne remet en cause la nécessité d’avoir des segments de marché mieux disants, via une agriculture biologique et de qualité etc. : une partie des consommateurs consent à payer davantage pour des produits plus vertueux d’un point de vue environnemental ou social. La question est plutôt celle du niveau de base qu’on exige pour la production de masse de l’agriculture française milieu et bas de gamme. Le débat porte donc essentiellement sur, d’un côté, le niveau moyen d’exigence environnementale pour la production standard et, d’un autre côté, le niveau de soutien public à accorder aux segments de marché les mieux disants.Les normes environnementales doivent être considérées comme une garantie de la pérennité des facteurs de production à moyen terme.Le contexte politique actuel tend à affaiblir certaines exigences environnementales, pour des considérations économiques de court terme. De fait, des produits étrangers entrent sur le marché français avec des standards inférieurs, ce qui constitue bien une concurrence déloyale. Mais les enjeux agro-environnementaux doivent aussi être considérés : les normes environnementales doivent être considérées comme une garantie de la pérennité des facteurs de production à moyen terme : elles préservent la fertilité des sols et participent à l’autonomie stratégique de la France, puisqu’elles nous rendent moins dépendants, par exemple des engrais azotés. La France est le premier importateur d’engrais azotés de l’Union européenne et importe plus de deux tiers de sa consommation.Dans un contexte géopolitique empreint d’incertitudes, construire notre socle normatif uniquement sur le postulat d'échanges commerciaux ouverts et fluides est un pari risqué ; ces flux sont susceptibles de changer à très court terme.Au plus bas depuis cinquante ans avec un excédent de 200 millions d’euros, la balance commerciale agricole serait même déficitaire sans les vins et spiritueux en 2025. La France, qui était le deuxième pays exportateur mondial en 2000, a reculé à la 6e place : qu’est-ce que cela traduit ?On sonne l’alarme seulement maintenant, alors qu’on aurait dû s’inquiéter depuis dix ans ! La balance commerciale française est déficitaire sur le marché commun depuis 2015 (sur lequel la France réalise plus des deux-tiers de ses échanges agro-alimentaires), mais on a fermé les yeux sur ce déficit en nous concentrant sur l’augmentation des exportations vers les pays tiers. 2026 n’est donc que la poursuite d’une tendance vieille de plus d’une décennie que l’on n’a pas anticipée. Aujourd’hui, le déficit s’explique avant tout par l’augmentation de nos importations, plus que par la baisse des exportations. Nous devrions donc prioritairement concentrer nos efforts à enrayer nos importations, alors que le discours dominant s’attache davantage à maintenir ou augmenter notre capacité exportatrice.L'augmentation de nos importations correspond pour partie à une augmentation en valeur de certains produits dont les cours s'envolent, tels que le café ou le cacao, ce sur quoi nous n’avons pas la main. Mais elle reflète aussi en bonne partie notre recours croissant à de la production étrangère pour répondre à une demande domestique non maîtrisée (c’est le cas du poulet par exemple) et à un déficit de compétitivité sur les produits transformés (par exemple, sur la farine de blé ou le fromage).Le constat de nos dépendances pourrait même être aggravé si l’on prenait en compte dans la balance commerciale agricole et agroalimentaire les intrants, comme les engrais. De manière générale, notre plus importante dépendance est à l’azote, sous forme d’engrais donc, mais aussi sous forme de protéines végétales (essentiellement le soja) pour nourrir les animaux d’élevage. Une priorité pour notre agriculture serait d’améliorer notre souveraineté azotée.À quelle échelle envisager notre souveraineté alimentaire ? européenne ? nationale ? régionale ? La notion de "souveraineté alimentaire" recouvre des acceptions différentes : pour certains, il s’agit de la capacité à gérer stratégiquement des dépendances, pour d’autres c’est de l’autosuffisance (capacité d’un pays à subvenir aux besoins alimentaires de sa population uniquement par sa propre production), etc. La "bonne" stratégie et la "bonne" échelle de souveraineté dépendent de l’objectif effectivement poursuivi.La France a la chance d’avoir une surface agricole utile importante et des contextes pédoclimatique assez variés pour qu’il soit possible, en théorie, de nourrir les Français avec la production domestique.L’UE, contrairement aux idées reçues, est importatrice nette de calories, notamment sous forme de protéines. Il serait donc souhaitable, à la fois pour l’UE et pour la sécurité alimentaire mondiale, que l’UE cesse de dépendre du reste du monde pour faire fonctionner son système alimentaire. La France a la chance d’avoir une surface agricole utile importante (29 millions d'hectares, soit 54 % du territoire national) et des contextes pédoclimatique [l'ensemble des conditions de température, d'humidité et d'aération régnant dans les horizons d'un sol] assez variés pour qu’il soit possible, en théorie, de nourrir les Français avec la production domestique. Mais cela supposerait des transformations majeures, à la production comme à la consommation. En tout état de cause, l'amélioration de notre souveraineté alimentaire passe par la diversification de la production, au sein de différents bassins, des territoires et des régions.Malgré les crises, y a-t-il de bonnes nouvelles pour le secteur agricole ?Le débat public donne parfois l’impression d’être ultra polarisé, deux camps bataillant avec des idées reçues et interdisant tout échange constructif. Pourtant, au Salon de l’Agriculture, j’ai constaté une forte envie de co-construire un système mieux adapté, chez la quasi-totalité des acteurs. La lucidité, la réflexion, la capacité à remettre en cause le modèle actuel, sont partagés par la grande majorité des acteurs, qu’ils soient des représentants des agriculteurs ou de l’agro-industrie. Il faut le saluer et miser sur le dialogue constructif plutôt que d’alimenter une défiance croissante.Propos recueillis par Hortense Miginiac Copyright JOEL SAGET / AFP Champs de maïs et meules de foin à Saint-Philbert-sur-RisleImprimerPARTAGERcontenus associés à la uneOctobre 2024Fracture alimentaire Maux communs, remède collectifLa France, pays de la gastronomie, fait face à un triple défi alimentaire : social, sanitaire et écologique. La précarité alimentaire augmente, les consommateurs choisissent des aliments transformés nocifs et l'empreinte écologique reste élevée. L'Institut Montaigne prône une responsabilité collective pour une transition vers une alimentation saine et accessible.Consultez le Rapport 06/03/2024 [À contrevoix] - Agriculture : comment réformer la PAC ? Jérémy Jallat Aurélie Catallo 30/01/2025 [À contrevoix] - Accord UE-Mercosur : la France est-elle vraiment perdante ... Jean-Luc Demarty François Kalfon 17/03/2026 Santé et alimentation : urgence nationale, réponse locale ? Margaux Tellier-Poulain Lou Vincent