• Accueil
  • Expressions
  • L'Ossétie du Sud, laboratoire discret des poussées impérialistes russes
Expressions par Montaigne
15/07/2026

L'Ossétie du Sud, laboratoire discret des poussées impérialistes russes

PARTAGER
L'Ossétie du Sud, laboratoire discret des poussées impérialistes russes
 Théo Bourgery Gonse
Théo Bourgery Gonse  - contributeur externe
Journaliste radio et presse écrite

Mai 2026 : le président de l’Ossétie du Sud signe un traité d’alliance avec Poutine ; en juin, il est remplacé, ainsi que plusieurs ministres, par des figures proches du Kremlin. Depuis deux mois, l’emprise de la Russie s’accroît sur ce territoire séparatiste que revendique la Géorgie et dont Moscou est quasi la seule à avoir reconnu l’indépendance. Les raisons, politiques, géopolitiques et économiques, en sont nombreuses : annexion en ordre de marche ou simple coup de pression, que signifie une telle accélération ? 

Là où la ligne de démarcation longe l’axe autoroutier est-ouest géorgien, la frontière est quasiment invisible à l’œil nu. Rien pour distinguer la fin de la Géorgie du début de l’Ossétie du Sud. Pourtant, loin des sentiers battus, les miradors et les barbelés existent bel et bien, divisant parfois certaines maisons et leurs propres jardins. Alors, le doute s’estompe : deux mondes imperméables se font bien face, se toisent, voire même s’affrontent depuis plus de 20 ans.

L’Ossétie du Sud, tout comme cet autre territoire occupé qu’est l’Abkhazie, au nord-ouest de la Géorgie, racontent l’Histoire d’un petit pays sous menace constante de la Russie depuis le démantèlement de l’URSS en 1991. 

L’Ossétie du Sud, tout comme cet autre territoire occupé qu’est l’Abkhazie, au nord-ouest de la Géorgie, racontent l’Histoire d’un petit pays sous menace constante de la Russie depuis le démantèlement de l’URSS en 1991. Ils illustrent aussi ce que Moscou est prête à faire pour gagner du terrain hors de ses frontières officielles, sans aucun regard pour le droit international, au nom d’un nouveau "monde russe".

 

L’Ossétie du Sud, grande comme le département des Alpes-Maritimes, sans ressources naturelles mais qui partage une frontière avec la Russie, s’octroie dès 1990 le statut de République autonome. À la fin des années 80, dans le contexte d’une poussée de fièvre nationaliste géorgienne, les minorités ethniques, dont les Sud-ossètes, sont pourchassés. Ces derniers revendiquent alors une autonomie vis-à-vis de Tbilissi et la réunification à terme avec l’Ossétie du Nord, rattachée à la Fédération de Russie. À Tskhinvali, la capitale sud-ossète, un gouvernement séparatiste est instauré. Les autorités géorgiennes, qui clament leur souveraineté sur le territoire, ne le reconnaissent pas. À la suite de l’invasion russe de la Géorgie en août 2008, le Kremlin reconnaît l’indépendance de l’Ossétie du Sud, au grand dam de Tbilissi.

 

Dès lors, sans parler pour autant d’annexion formelle, la Russie n’a cessé d’intégrer la région séparatiste à son système économique, militaire, financier ou encore fiscal. Le rouble y est la monnaie officielle ; 90 % du budget de l’État arrive tout droit de Moscou. Une politique d’octroi de passeports russes est instaurée dès les années 2000. Une base militaire russe capable d’accueillir jusqu’à 4 000 hommes est installée à quelques encablures de Tskhinvali. Une histoire similaire se déroule en Abkhazie, où tout est fait pour rapprocher la capitale Soukhoumi de la Russie. Malgré une plus grande indépendance que l’Ossétie du Sud, obtenue par la force à la suite d’une guerre sanglante contre les forces géorgiennes en 1992-93, Moscou ne cesse d’y gagner du terrain. Les échanges économiques et culturels se multiplient ; une base militaire y a été implantée ; sur la côte abkhaze se construit le port militaire russe d’Ochamchire, qui donne un accès privilégié à la mer Noire.

Coups de tonnerre

Depuis deux mois, tout s’accélère en Ossétie du Sud. Le 9 mai 2026, le président Alan Gagloev signe avec Vladimir Poutine un "Traité sur l’approfondissement des échanges alliés". La date n’est pas anodine : elle marque le Jour de la Victoire contre l’Allemagne nazie en Russie, dont les célébrations ont été réduites au strict minimum cette année par peur des attaques de drones ukrainiens. Le contenu de l’accord est vaste : les titres de propriété sont mutualisés entre l’Ossétie du Sud et la Russie, l’intégration économique et réglementaire est renforcée ; les systèmes énergétiques et de télécommunications ont vocation à être entièrement intégrés. Pis : pour la première fois, des nationaux russes peuvent désormais être nommés directement à des postes politiques sud-ossètes de premier plan.

Alan Gagloev ne fait pas mystère de ses intentions : le traité "est un premier pas vers l’unification avec la Grande Russie" et "la réunification du peuple ossète", affirme-t-il. Du côté de la société civile géorgienne, on alerte sur une "annexion de facto" du Kremlin vis-à-vis de l’Ossétie du Sud, qui "représente une menace directe pour la souveraineté géorgienne et la stabilité régionale".

Moscou ne s’arrête pas là. Le 8 juin, le Premier ministre sud-ossète, Dzambolyt Tadtayev, remet sa démission. Il est remplacé au pied levé par Marat Kambolov, originaire d’Ossétie du Nord, bien connu du Kremlin où il a fait carrière - il a été ministre délégué à l’éducation et les sciences entre 2010 et 2014. Kambolov fait figure d’entremetteur idéal entre Tskhinvali et Moscou : il sait naviguer un monde politique fait d’obédiences claniques, où parler ossète est nécessaire, tout en restant fidèle aux autorités russes. Surtout, là où Alan Gagloev brille par sa gestion corrompue du pouvoir, Marat Kambolov doit reprendre les rênes du trésor public. Mieux encore : Kambolov était jusqu’en 2025 directeur de l’éminent institut Kourtchatov pour la recherche nucléaire, chapeauté par Mikhaïl Kovaltchouk, dont le frère oligarque Iouri Kovaltchouk est l’un des plus proches conseillers et financiers de Poutine.

Le nouveau Premier ministre sud-ossète est-il un proche des frères Kovaltchouk ? Le doute persiste, mais la confiance que porte le Kremlin envers Kambolov est manifestement assez solide pour orchestrer un dernier coup de tonnerre fin juin, lorsqu’Alan Gagloev quitte la présidence au profit de Kambolov qui, en vertu du nouveau traité, devient président par intérim. Dans la foulée, il nomme plusieurs ministres d’origine russe, sans aucun lien avec l’Ossétie du Sud. Gagloev, lui, est nommé conseiller auprès de Vladimir Poutine. Une punition : l’ancien président séparatiste, qui n’a aucun lien personnel avec le patron du Kremlin, est mis au placard après une gestion calamiteuse des finances de la région.

"Monde russe" et influence dans le Caucase du Sud

Que penser d’une telle accélération dans le processus d’intégration sud-ossète ? Doit-on y voir une annexion en ordre de marche ou un simple coup de pression ?

Pour Shota Kakabadzé, chercheur au Georgian Institute of Politics, une annexion formelle est peu probable dans le court terme : "Les coûts financiers et réglementaires d’une annexion totale sont très élevés, pour un gain marginal auprès des électeurs russes". Sans compter sur l’indignation que cela créerait au sein de la communauté internationale qui, à quelques exceptions près, ne reconnaît l’indépendance ni de l’Ossétie du Sud ni de l’Abkhazie. Une analyse largement partagée dans les cercles diplomatiques européens, qui distinguent plusieurs facteurs possibles pour expliquer ces nouveaux bouleversements.

L’Ossétie du Sud peut avant tout être un lot de consolation pour Vladimir Poutine à deux mois des élections législatives russes, alors que l'invasion de l'Ukraine n'a rien du succès escompté et que les pénuries de carburant pèsent sur le moral de la population. Cela viendrait confirmer le rôle incontournable du concept idéologique de "monde russe" dans la gestion des affaires étrangères du pays, qui imprègne le Kremlin et dont Vladimir Poutine serait adepte. Cette pensée ultra-nationaliste a comme objectif la réhabilitation de l’Empire russe par la reconquête d’anciens satellites soviétiques. Une philosophie qui guide Sergueï Kiriyenko, premier directeur adjoint de l'Administration présidentielle russe en charge des territoires occupés : proche de Poutine, il est l’architecte du traité du 9 mai et la cheville ouvrière de l’influence russe non seulement en Ossétie du Sud et en Abkhazie, mais aussi en Moldavie et en Arménie.

La Russie n’a de cesse de perdre de l’influence dans le Sud Caucase, qu’elle continue pourtant de voir comme son terrain de jeu exclusif.

Dans les ambassades européennes à Tbilissi, on y voit aussi un enjeu géopolitique. La Russie n’a de cesse de perdre de l’influence dans le Sud Caucase, qu’elle continue pourtant de voir comme son terrain de jeu exclusif. L’invasion de la région arménienne du Haut-Karabagh par l’Azerbaïdjan en 2023, malgré la présence de troupes russes, a fait prendre conscience à Erevan qu’elle ne pouvait plus compter sur son protecteur historique. Le pivot pro-européen du Premier ministre Nikol Pachinian, qui a remporté les élections en juin, et le rôle joué par Washington dans les négociations de paix avec l’Azerbaïdjan sont autant de manières de reléguer la Russie au second plan. Bakou s’est aussi éloigné de Moscou sur fond d’arrestations de ressortissants azerbaïdjanais par le FSB. Quant au gouvernement géorgien, longtemps tête de file des pays candidats à l’adhésion européenne, il opère depuis 2021 un revirement autoritaire dans la droite lignée du Kremlin - il aura fallu une semaine après la signature du traité pour qu’une ministre géorgienne émette une timide contestation - mais le sentiment anti-russe reste très fort au sein de la population, et le risque de nouvelles manifestations n’est pas nul. Contrôler l’Ossétie du Sud viendrait rappeler que la Russie, même affaiblie, est toujours prête à agir. "C’est un moyen de pression sur la Géorgie et le Caucase", estime Shota Kakabadzé.

 

Il y est enfin question de gros sous : l’existence de lignes de démarcation entre la Géorgie et ses territoires occupés freine les échanges commerciaux avec la Russie, notamment dans le cadre du corridor économique nord-sud, au départ d’Iran. Un gigantesque chantier dont la Géorgie pourrait bénéficier à condition d’engager des pourparlers avec les autorités sud-ossètes et abkhazes, ce qui reviendrait à reconnaître leur existence et légitimité. Le sujet - notamment la réfection d’un réseau ferroviaire entre la Géorgie et Soukhoumi - n’est pas à l’ordre du jour à Tbilissi, où l’on craint une opinion publique farouchement attachée à ses territoires, dans un pays où toute personne d’au moins 40 ans a des souvenirs d’une guerre civile et d’une invasion militaire. Mais au fur et à mesure que le régime géorgien se rapproche de Moscou, un réchauffement diplomatique, au nom d’un développement économique, n’est plus à exclure.

Au fur et à mesure que le régime géorgien se rapproche de Moscou, un réchauffement diplomatique, au nom d’un développement économique, n’est plus à exclure.

Même sans annexion formelle à ce jour, le suspense est dissipé : c’est bien Moscou qui contrôle l’Ossétie du Sud. L’absence de réponse ferme de la part des autorités géorgiennes, conjuguée aux mesures autoritaires qui frappent ce petit pays depuis cinq ans, trahissent une certaine sympathie vis-à-vis du pouvoir russe. Contrairement à l’Ukraine, qui a su se défendre face à une invasion militaire à grande échelle, l’occupation de Tskhinvali et de Soukhoumi se fait sous les radars depuis au moins un quart de siècle, sans effusion de sang et à bas bruit. L’élection formelle de Marat Kambolov, prévue le 18 septembre, ne fait aucun doute, alors que toute opposition est réprimée. Un scrutin Potemkine que l’Ambassadeur de France en Géorgie résumait en ces termes le 14 juillet : "le processus d'annexion sournois mené par la Russie en Ossétie du Sud et en Abkhazie n'est que la partie visible d'une nouvelle offensive impérialiste dans le Caucase du Sud". Une telle avancée ne sera "pas ignoré, et ne restera pas sans réponse", ajoutait-il.

Copyright MAXIM SHIPENKOV / POOL / AFP

Vladimir Poutine et l’ex-dirigeant de la région séparatiste de Géorgie, Alan Gagloev, au Kremlin le 9 mai 2026.

Newsletter

Décryptons ensemble l'actualité chaque semaine

Je m'abonne