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Expressions par Montaigne
08/07/2026

[Poutine et les technocrates libéraux] - Avec la guerre d’Ukraine (2014-2026), les libéraux au pied du mur

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[Poutine et les technocrates libéraux] - Avec la guerre d’Ukraine (2014-2026), les libéraux au pied du mur
 Bernard Chappedelaine
Bernard Chappedelaine  - contributeur externe
Ancien conseiller des Affaires étrangères

Les années 2000 ont été pour les technocrates libéraux russes celles des espoirs déçus. Pour autant très peu d’entre eux rompent avec le régime de Vladimir Poutine quand il décide d’annexer la Crimée, puis d’envahir l’Ukraine. Ils ont au contraire un rôle majeur pour stabiliser la situation économique de la Russie. Aujourd’hui, des technocrates ralliés au Kremlin comme Sergueï Kirienko et Elvira Nabioullina sont en première ligne pour contrôler les effets de ce que le porte-parole du Kremlin n’hésite plus à qualifier de guerre. 

La rupture de 2014

L’annexion de la Crimée en mars 2014 constitue une violation majeure - et sans précédent depuis 1945 - de l’ordre européen de l’après-guerre, qui suscite en Russie très peu de condamnations et permet à Vladimir Poutine de bénéficier pendant plusieurs années d’un fort soutien de l’opinion ("le consensus de Crimée"). Les "libéraux systémiques" ne se désolidarisent pas de cette action illégale, ils en viennent à être considérés "comme un instrument docile au service d’un régime de moins en moins démocratique et de plus en plus agressif", écrit Valeriy Soloveï. À la tête de la Banque centrale de Russie depuis un an, Elvira Nabioullina s’emploie à amortir le choc économique provoqué par les sanctions qu’ont mises en place les pays occidentaux et à maîtriser la hausse des prix en relevant les taux d’intérêt. Combattre l’inflation est son objectif primordial. Son action est saluée sur le plan international, elle est élue "banquière centrale de l’année" en 2015 et 2017 par des magazines occidentaux. Sergueï Alexachenko, qui a exercé d’importantes responsabilités dans les années 1990 au ministère des Finances et à la Banque centrale russes, se montre toutefois plus critique de son bilan, rappelant notamment qu’en 2013-14, elle a dépensé jusqu’à 200 Mds $ pour soutenir le cours du rouble. L’annexion de la Crimée et l’intervention russe dans le Donbass créent une césure dans le développement économique de la Russie, souligne aussi Sergueï Shelin. De 1999 à 2013, le pays a enregistré une croissance de 107 % et les revenus de la population ont augmenté de 150 %, dans la période suivante (2013-25), la hausse du PIB et celle des revenus se limite à environ 18 %. Vladimir Poutine ne prête plus guère attention aux conseils d’Alexeï Koudrine et d’Anton Silouanov qui lui a succédé au ministère des Finances, dès lors qu’il s’agit de questions qui se situent hors de la sphère financière, rapporte Mikhaïl Zygar dans son livre "All the Kremlin's men". La stabilisation de la situation économique de la Russie et la réduction des déficits (1,4 % du PIB en 2017) permettent toutefois le financement d’un important programme d’armements, alors que le recours à l’endettement demeure limité. 

Les "Libéraux systémiques" victimes de l’autoritarisme croissant du régime Poutine

En octobre 2016, Sergueï Kirienko, qui fût brièvement Premier ministre de Boris Eltsine et qui était proche de Boris Nemtsov, assassiné l’année précédente, est nommé au Kremlin en charge du département de politique intérieure, poste stratégique occupé auparavant par Vladislav Sourkov. À ce titre, il supervise l’organisation des différentes élections, marquées par des fraudes massives, et du référendum constitutionnel de 2020, qui permet à Vladimir Poutine de rester au pouvoir jusqu’en 2036. Sergueï Kirienko voit ses prérogatives s’élargir progressivement : il devient notamment responsable, à partir de 2022, de l’administration des régions occupées d’Ukraine. La répression, facilitée par l’adoption d’un arsenal répressif de plus en plus étendu, s’abat aussi sur les "libéraux systémiques". En 2016, Alexeï Oulioukaev, ministre de l’Économie, est accusé de corruption par Igor Setchine, patron de Rosneft et très proche de Vladimir Poutine. Il est condamné à 8 ans de camp à régime sévère. Quant à Alexeï Navalny, la figure la plus emblématique de "l’opposition non-systémique", qui avait obtenu 27 % des voix à l’élection du maire de Moscou en 2017, il est victime d’une tentative d’empoisonnement en Sibérie, attribuée au FSB. Il est incarcéré en janvier 2021 à son retour de Berlin, où il a suivi un traitement. Le cas Navalny montre que le Kremlin n’est plus disposé à tolérer d’opposition. En juillet 2021, Iaroslav Kouzminov, recteur de la Haute École d’Économie de Moscou, époux d’Elvira Nabioullina, démissionne de son poste au sein de cette institution libérale prestigieuse, soumise à des pressions de plus en plus fortes. Disciple d’Egor Gaïdar, Vladimir Mau est auteur avec Iaroslav Kouzminov, de la "Stratégie 2020", commandée par Vladimir Poutine en 2007, qui devait faire de la Russie un leader mondial en matière de développement économique et social. Il a également étudié en France. Recteur de l’Académie Présidentielle d’Économie Nationale et d’Administration Publique (RANEPA), créée par Dmitri Medvedev en 2010, Vladimir Mau est arrêté en juin 2022 et accusé de détournement de fonds ; les charges sont abandonnées quelques mois plus tard, mais il démissionne de son poste. C’est en janvier 2022, quelques semaines avant l’invasion de l’Ukraine, que se tient la 13e et dernière édition du Forum Gaïdar, qui réunissait chaque année les principaux représentants des "libéraux systémiques", en présence du Premier ministre Michoustine. 

La résignation des technocrates libéraux face à l’invasion de l’Ukraine

Un mois avant le déclenchement de l’invasion de l’Ukraine, le 24 février 2022, raconte le Financial Times, Vladimir Poutine reçoit dans sa résidence de Novo-Ogarevo, près de Moscou, ses conseillers économiques pour évoquer l’impact possible pour la Russie de sanctions occidentales. Guerman Gref présente les conclusions d’un rapport de 39 pages, qui décrit les "conséquences désastreuses" d’une escalade des tensions sur l’Ukraine, et il met en garde sur la "panique" qui gagnerait les marchés financiers. Le président russe interrompt alors le président de la banque Sber et lui demande ce que la Russie doit faire pour éviter ces sanctions, question à laquelle les technocrates présents ne répondent pas. Ils étaient à l’initiative de cette réunion, mais n’ont pu se résoudre à dire à Vladimir Poutine que la Russie prenait le risque d’un "désastre géopolitique" et ils ont pris congé sans connaître ses intentions, note le FT. L’agression du 24 février, précédée par la reconnaissance des républiques sécessionnistes du Donbass trois jours auparavant, a "dépassé leurs pires craintes". Igor Chouvalov, président de la banque VEB, représentant éminent de l’élite libérale, arbore un T-Shirt sur lequel figure la lettre "Z", symbole des bellicistes russes.

Très peu de "libéraux systémiques" manifestent leur désapprobation à cette guerre.

Très peu de "libéraux systémiques" manifestent leur désapprobation à cette guerre.Anatoli Tchoubaïs quitte son poste de conseiller auprès du président Poutine, chargé des organisations internationales. En mars, dans un message sur Facebook, il admet qu’Egon Gaïdar avait mieux compris que lui les "risques stratégiques" d’une résurgence impériale et l’impossibilité d’une "modernisation autoritaire" de la Russie. En 2023, Poutine le critique publiquement. "Ce n'est plus Anatoly Borissovitch Tchoubaïs, c'est Moshe Izraelevitch", qui "s'est enfui" en Israël, ironise le Président russe. Selon plusieurs sources, Elvira Nabioullina présente sa démission que le Président Poutine refuse, la présidente de la Banque centrale demande à ses collaborateurs de demeurer à leur poste. L’ancien vice-premier ministre Arkadi Dvorkovitch critique en termes voilés l’intervention russe et déclare que "ses pensées sont avec les civils ukrainiens", avant de se rétracter et de se déclarer "fier du courage des soldats russes". Cet ancien proche de Dmitri Medvedev démissionne de la présidence de la fondation Skolkovo. En novembre 2022, Alexeï Koudrine quitte la présidence de la Chambre des Comptes pour rejoindre Yandex, le "Google russe", dont le co-fondateur, Arkadi Voloj, est l’un des seuls hommes d’affaires russes importants à dénoncer publiquement "l’agression barbare" de la Russie en Ukraine, il crée ensuite aux Pays-Bas la société Nebius. 
 

La dissidence de Dmitri Kozak

Dans ce tableau, la réaction de Dmitri Kozak mérite d’être relevée. Ce compagnon de longue date de Vladimir Poutine, qui n’est pourtant, à en croire Mikhail Zygar, "ni libéral ni démocrate", est le seul participant de la mémorable session publique du conseil de sécurité russe du 21 février 2022 - lors de laquelle chaque membre de ce conseil doit donner son avis sur la reconnaissance des républiques sécessionnistes de Donetsk et de Louhansk - à exprimer un désaccord, indique le Washington Post. Alors chargé des négociations sur l’Ukraine, il expose pendant 40 minutes les conséquences négatives d’une invasion de ce pays et avertit que l’armée russe y sera accueillie avec hostilité. Son intervention est expurgée du compte rendu diffusé par les chaînes TV. Dans les journées qui suivent le 24 février, Dmitri Kozak poursuit ses efforts, indique l’agence russe RBK. Il obtient des concessions de ses interlocuteurs, notamment le renoncement de l’Ukraine à adhérer à l’OTAN, sans toutefois pouvoir conclure un accord. RBK et le New York Times ont aussi fait état d’un plan élaboré par Dmitri Kozak destiné à "améliorer le climat des investissements" en Russie et qui préconise de nombreuses réformes : dépénalisation de crimes économiques, amnistie, indépendance du système judiciaire, restructuration des services de sécurité, création dans l’espace post-soviétique d’une Communauté économique sur le modèle de l’UE. L’ancien responsable de l’administration présidentielle se prononce en faveur d’un "modèle démocratique attrayant" pour la Russie qui évite les "erreurs des démocraties occidentales". Intègre, réputé pour son efficacité et pour ses capacités de gestionnaire, Dmitri Kozak s’est vu confier des dossiers stratégiques par Vladimir Poutine (l’organisation des JO de Sotchi, l’administration des territoires ukrainiens occupés, les négociations en format "Normandie" avec l’Allemagne et la France…), mais il est marginalisé après février 2022 et l’administration des territoires ukrainiens annexés est transférée à Sergueï Kirienko. En septembre 2025, Dmitri Kozak quitte le Kremlin après avoir refusé le poste de plénipotentiaire de Vladimir Poutine dans le district fédéral du nord-ouest, qui inclut notamment la région de Saint-Pétersbourg. La responsabilité des contacts avec l’Occident, essentiellement les États-Unis, échoit notamment à Kirill Dmitriev, président du Fonds russe d’investissements directs.   

L’ascension de Sergueï Kirienko

Au fil des années de guerre avec l’Ukraine, Sergueï Kirienko n’a cessé quant à lui d’étendre ses attributions, souligne le correspondant du New York Times. Au sein de l’administration présidentielle (AP), plusieurs de ses collaborateurs ont entrepris de doter la Russie d’une idéologie conservatrice, diffusée dans les écoles et les universités, en violation de la Constitution qui interdit toute idéologie officielle. Il met sur pied un programme intitulé "Le temps des héros" afin d’intégrer les anciens combattants ayant été en Ukraine dans les structures de l’État, mais les listes établies par l’AP en vue des élections législatives de septembre prochain sont critiquées par le ministre de la Défense Belooussov qui estime que les candidats identifiés ont passé peu de temps au front et qu’ils ne sont pas des vrais combattants, rapporte Mikhail Zygar, ce à quoi Sergueï Kirienko a répondu que la mutinerie d’Evgeni Prigojine ne pouvait qu’inciter à la prudence. S’agissant de la liste présentée par Russie unie à l’élection de la Douma, on note que, malgré ses efforts, le président du parti au pouvoir, Dmitri Medvedev, aujourd'hui vice-président du conseil de Sécurité russe, n’y figure pas, absence qui s’explique, selon les experts, par son manque de popularité. L'ancien Président, qui a incarné les espoirs des Libéraux, multiplie depuis le 24 février 2022 les attaques outrancières à l’adresse de l’Ukraine et des Occidentaux. Le responsable du département de politique intérieure du Kremlin élabore aussi des scénarios pour être en mesure de présenter un possible arrêt des combats en Ukraine comme une victoire pour le Kremlin. Sergueï Kirienko se heurte au FSB, rapporte Catherine Belton, les Siloviki saisissent l’occasion des attaques de plus en plus fréquentes de drones ukrainiens en territoire russe pour restreindre l’accès de la population à internet et aux réseaux sociaux, ce qui perturbe la vie quotidienne des Russes et suscite de nombreuses protestations. Sergueï Kirienko plaide auprès de Vladimir Poutine pour privilégier l’emploi de "technologies politiques" plutôt que de recourir à l’interdiction et à la répression. Le Président russe justifie toutefois les restrictions d’internet et des réseaux sociaux, "la priorité étant d’assurer la sécurité des gens". Autre indice des tensions internes au pouvoir russe, dont fait état le Washington Post, l’ancien blogger nationaliste Ilya Remeslo, qui a travaillé longtemps pour Sergueï Kirienko au Kremlin et s’en était pris notamment à Alexeï Navalny, accuse Vladimir Poutine d’être un "criminel de guerre et un voleur", ce qui lui vaut d’être interné quelques semaines en hôpital psychiatrique. 

Les technocrates libéraux face à une nouvelle escalade de la guerre

La guerre destructrice que mène la Russie en Ukraine depuis plus de 4 ans a pris une nouvelle dimension au printemps 2026. Le porte-parole du Kremlin vient à sa manière de le reconnaître en admettant que "l’opération militaire spéciale" de 2022 est devenue une "guerre".

À bien des égards, la guerre destructrice que mène la Russie en Ukraine depuis plus de 4 ans a pris une nouvelle dimension au printemps 2026. Le porte-parole du Kremlin vient à sa manière de le reconnaître en admettant que "l’opération militaire spéciale" de 2022 est devenue une "guerre", terme jusque-là largement tabou dans le langage officiel russe. L’utilisation massive de drones par l’armée ukrainienne a pour conséquence un quasi-gel du front dans le Donbass, alors que les frappes en profondeur en territoire russe dégradent les infrastructures énergétiques et les ressources financières du pays. La population russe, en particulier celle des grandes villes, ressent désormais directement les effets d’un conflit qu’elle a pu longtemps ignorer. L’affectation de moyens de plus en plus importants à l’effort de guerre impacte lourdement l’économie et les finances publiques, en dépit du relèvement de 20 à 22 % du taux de TVA. En 2023 et 2024, la Russie pouvait se prévaloir d’un taux de croissance supérieur à 4 %, mais celle-ci a faibli en 2025 (1 %) et les prévisions pour cette année sont médiocres. L’inflation risque de repartir à la hausse du fait de la pénurie d’énergie. L’investissement connaît un recul important (-14 % au premier trimestre). Le ralentissement économique et la priorité accordée plus que jamais à l’effort de guerre réduisent la part des budgets civils au risque de mécontenter la population. Fin mai, le déficit budgétaire dépasse 80 Mds $, montant bien supérieur au niveau prévu cette année.

Cette situation suscite le débat. Gennadi Ziouganov, le dirigeant du Parti communiste, propose de confisquer les dépôts bancaires des particuliers et des entreprises pour financer la guerre contre l’Ukraine. Une partie de l’establishment russe, notamment la mouvance nationaliste, demande une plus grande mobilisation, mais beaucoup, y compris dans l’entourage de Vladimir Poutine, sont préoccupés par l’escalade actuelle. Ainsi, dans une lettre au président russe, Igor Setchine lui fait part de ses inquiétudes sur les dommages "sans précédent, causés aux raffineries de pétrole". Ces craintes sont exprimées mezzo voce lors du récent Forum économique de Saint-Pétersbourg. Le président de la Sber, Guerman Gref, vient encore de souligner qu’il "passait désormais plus de temps à restructurer les dettes qu’à accorder de nouveaux crédits" et que "l’économie russe ne survivrait pas longtemps avec les taux d’intérêt actuels". Le dirigeant de la première banque de Russie alimente ainsi le débat récurrent sur la politique de la Banque centrale, réticente à une baisse des taux d’intérêt, qui risque de s’envenimer en raison de la nette dégradation de la situation économique. La décision du gouvernement russe, début juin, d’autoriser en urgence des dépenses budgétaires au-delà des plafonds votés et sans approbation de la Douma, est susceptible de créer des tensions entre la Banque centrale et le ministère des Finances, observe l’économiste Igor Lipsits, l’institut d’émission n’étant plus en mesure de contrôler l’évolution de la masse monétaire et l’accroissement de la dette.

Les "technocrates libéraux", qui dirigent le "bloc économique" du gouvernement russe, sont plus que jamais en première ligne.

Les "technocrates libéraux", qui dirigent le "bloc économique" du gouvernement russe, sont plus que jamais en première ligne. Depuis le 24 février 2022, ils sont parvenus à stabiliser la situation économique et sociale du pays, leur performance est incontestablement meilleure que celle du FSB, qui a induit en erreur le Kremlin sur les réactions à attendre des Ukrainiens en cas d’invasion, l’armée russe ayant elle aussi révélé ses faiblesses. Ce faisant, comme l’analyse Alexandra Prokopenko dans son livre (From Sovereigns to Servants), cette élite libérale s’est mise au service de la guerre sans pouvoir peser sur les décisions, elle est devenue un simple instrument de gouvernement. Une nouvelle escalade du conflit entraînerait une mobilisation accrue de la société et de l’économie, à rebours de ses convictions économiques libérales, et la placerait dans une situation encore plus inconfortable. L’avenir d’Elvira Nabioullina, dont le mandat à la tête de la Banque centrale expire dans un an, sera particulièrement scruté.

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