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[Le monde vu d’ailleurs] - Trump dans les médias américains : un an après, actions, transactions, réactions

[Le monde vu d’ailleurs] - Trump dans les médias américains : un an après, actions, transactions, réactions
 Bernard Chappedelaine
Auteur
Ancien conseiller des Affaires étrangères

Depuis son retour à la Maison Blanche, voici un an, Donald Trump a profondément ébranlé les fondements de l’ordre international et de l’État de droit sans concrétiser sa promesse d’un "âge d’or" économique, et sans emporter la conviction d’une majorité de l’opinion à quelques mois des élections de mi-mandat. Opérations extérieures spectaculaires, droits de douane, remise en cause de l'État de droit, lutte contre l’immigration, économie : quel regard la presse américaine pose-t-elle sur cet an 1 de la présidence Trump ?

 

Un an après sa deuxième investiture, Donald Trump est plus présent qu’aucun de ses prédécesseurs dans la vie quotidienne des citoyens, note Susan Page, journaliste au quotidien USA Today, qui évoque l’affirmation radicale de ses prérogatives, sa personnalité hors du commun et le rôle des réseaux sociaux. Après avoir perdu la Maison Blanche en 2024 et échoué à obtenir la majorité dans les deux Chambres, les Démocrates sont toujours à la recherche d’un leader et d’une idéologie, constate le journal. Susan Glasser se montre très critique sur la première année de l’administration républicaine. "Quelles qu’aient été les attentes pour 2025, la réalité a été pire", affirme l’éditorialiste du New Yorker, qui évoque un "catalogue des horreurs" et de citer les coupes dans le budget de la recherche sur le cancer, la réduction drastique de l’accueil des réfugiés, l’accueil protocolaire réservé par Donald Trump à Vladimir Poutine à Anchorage et ses déclarations sur l’annexion du Canada. "En une seule année, Biden a été réduit à une note de bas de page par un successeur déterminé à détruire tous les piliers du vieil ordre libéral", observe pour sa part le site d’information Axios, qui mentionne notamment le revirement opéré sur le changement climatique, totalement absent de l’agenda de la nouvelle administration.

La fin du monde libéral dominé par les États-Unis ?

En un an, Donald Trump a reçu à la Maison Blanche plus de 40 chefs d’État et de gouvernement étrangers, deux fois plus que son prédécesseur, rapporte le magazine Time, qui l’accuse d’avoir fait de la diplomatie américaine un "exercice solitaire", écartant l’establishment de politique étrangère et privilégiant la loyauté plutôt que l’expertise. Quand il a été réélu, beaucoup de ses compatriotes avaient de bonnes raisons de penser qu’il allait emprunter une voie isolationniste. L’une des plus grandes surprises en politique étrangère pourrait bien être une nouvelle forme d’internationalisme de facture trumpienne, estime Michael Froman, président du Council on foreign Relations (CFR). Dans son premier mandat, Donald Trump a été freiné dans ses ambitions extérieures par un manque de préparation dans l’élaboration d’une vision radicalement différente du leadership américain global, mais les architectes de la diplomatie 2.0 de Trump, notamment Stephen Miller, ont disposé de 4 ans pour mettre au point cette approche "musclée, nationaliste et américanocentrée", explique Howard Lafranchi dans le Christian Science Monitor. L’an passé, le monde a eu sa première expérience de ce que signifie concrètement le slogan "America first", à savoir l’approche transactionnelle, les droits de douane, la politique de grande puissance, les menaces contre des alliés (Canada, Israël…) et, peut-être encore plus significatif, écrit-il, une vision du monde divisé en sphères d’influence rappelant le XIXe siècle. L’enlèvement de Nicolás Maduro, le 3 janvier dernier, illustre cette conception de "l’hémisphère occidental" comme zone d’intérêt exclusive des États-Unis. La doctrine de politique étrangère de Donald Trump accorde peu ou pas d’importance aux alliances militaires et économiques et aux institutions internationales bâties sur les décombres de la Seconde Guerre mondiale, observe Howard Lafranchi, et la conviction que les États-Unis accroissent leur prospérité et leur sécurité en bâtissant et en prenant la tête de communautés démocratiques a été supplantée par cette vision d’une "America first".

Le premier mandat de Donald Trump était caractérisé par une diplomatie transactionnelle, le second inclut la coercition, la menace de tarifs douaniers, de sanctions, d’actions militaires pour mettre sous pression les gouvernements étrangers et promouvoir ses propres priorités, explique Maureen Meyer.

Depuis le 20 janvier 2025, l’administration Trump a attaqué "au bulldozer" l’ordre international libéral construit patiemment par les États-Unis pendant 80 ans, s’alarme aussi Maureen Meyer. L’agence de développement USAID a été démantelée, le Département d’État a été affaibli, les intérêts des États-Unis, qui ont quitté de nombreuses organisations et accords internationaux (OMS, Accord de Paris sur le climat…), sont redéfinis de manière étroite, le multilatéralisme est dénigré, constate-t-elle. Le premier mandat de Donald Trump était caractérisé par une diplomatie transactionnelle, le second inclut la coercition, la menace de tarifs douaniers, de sanctions, d’actions militaires pour mettre sous pression les gouvernements étrangers et promouvoir ses propres priorités, explique Maureen Meyer.

Dans l’approche transactionnelle qui prévaut désormais, "la puissance des États-Unis n’est plus un bien public mais un capital objet de transaction", remarque le Time. Les États-Unis ont dilapidé beaucoup de leurs atouts, regrette Fareed Zakaria. En adoptant une attitude transactionnelle avec leurs alliés traités comme des clients, en arsenalisant les droits de douane à leur détriment, en transformant des engagements de longue date en racket, Washington incite les autres pays à adopter à leur tour des mesures de protection, analyse le politologue. Pire encore, observe Fareed Zakaria, "les États-Unis ne sont plus à l’avant-garde", ils se réfugient dans le protectionnisme et le nationalisme. La Stratégie de sécurité nationale de l’administration Trump l’a officialisé, écrit pour sa part Robert Kagan dans The Atlantic ; "le monde libéral dominé par les États-Unis n’existe plus", non parce que ceux-ci sont matériellement incapables de le maintenir, mais parce qu’ils ne veulent plus assumer leur rôle historique de fournisseur de sécurité globale. Ainsi, le "conseil de la paix" conçu à l’origine pour reconstruire Gaza, et que le Président Trump présente désormais comme un instrument de règlement des crises internationales - en concurrence avec l’ONU -, signifierait, si telle était sa mission, un "bouleversement majeur de l’ordre international issu de la Seconde Guerre mondiale", souligne l’agence Associated Press.

Trump et beaucoup de ses proches aspirent à un monde dans lequel le pouvoir n’est pas contraint par des normes, à l’intérieur comme à l’extérieur, analyse Hal Brands, qui cite Stephen Miller : "Nous vivons, affirme le secrétaire général adjoint de la Maison Blanche, dans un monde gouverné par la force, par le pouvoir", ce sont les "lois d’airain du monde depuis l’origine des temps". Le calcul de Donald Trump, explique le professeur à l’université John Hopkins, est que si les grandes puissances sont en mesure de mettre la main sur leur voisinage, alors les États-Unis, qui ont une capacité militaire sans équivalent et qui disposent avec "l’hémisphère occidental" d’un vaste espace, riche en ressources, pourront se prévaloir de la plus grande sphère d’influence. D’après Hal Brands, la conviction profonde de Donald Trump a toujours été que les États-Unis sont plus que tout autre pays en mesure de prospérer dans un univers impitoyable. Chercheur au Council of Foreign Relation (CFR), Benn Steil se réfère quant à lui à Carl Schmitt, auteur qu’affectionne Stephen Miller, pour caractériser le temps présent. Le juriste allemand rejetait le libéralisme et l’universalisme et avait théorisé un monde organisé en "grands espaces" ("Großräume"), fondé sur un pluralisme enraciné dans une terre et une culture et qui rejetait le droit international comme abstrait et néfaste pour l’ordre mondial. Pour développer ce concept, Carl Schmitt s’est directement inspiré de la doctrine Monroe, rappelle Benn Steil, convaincu pour sa part qu’on assiste au "crépuscule final de l’ordre libéral".

La remise en cause de l’État de droit

Dans le bilan dressé un an après son retour à la Maison Blanche par les éditorialistes, la question de l’État de droit est l’une des plus contestées. Répondant aux questions du New York Times, Donald Trump affirme que la seule limite qu’il se fixe est "[s]a propre moralité, [s]a propre conscience". Dans cet interview, il déclare aussi "ne pas avoir besoin du droit international". Le Président républicain s’octroie le droit de décider de tout, du contenu des bulletins d’information, des indications géographiques (le "Golfe d’Amérique"…) et de l’application ou non des lois qui sont votées par le Congrès, dénonce Susan Glasser. En 2025, il a signé 215 décrets présidentiels ("executive orders"), plus que Joe Biden en quatre ans de présidence, étant entendu qu’un grand nombre de ces décrets a été jugé inconstitutionnel, note CNN. Le jour même de son entrée en fonction, Donald Trump a gracié ou commué les peines de 1500 émeutiers qui avaient investi le Capitole le 6 janvier 2021, rappelle la chaîne d’information. Il a décidé de ne pas appliquer une loi votée par le Congrès interdisant TikTok, note le New York Times. Il a instrumentalisé le système judiciaire pour intimider ses adversaires politiques ; ainsi il a ordonné au Département de la Justice de mener des enquêtes contre John Bolton, son ancien conseiller, James Comey, ex-directeur du FBI, Letitia James, procureur de New York, et bien d’autres. Donald Trump cherche aussi à obtenir la démission du président de la Réserve fédérale, dont le mandat se termine en mai, il a fustigé Jerome Powell "corrompu ou incompétent" auquel il reproche de maintenir les taux d’intérêt à des niveaux qu’il juge trop élevés. Mais, pour beaucoup, y compris certains conservateurs, les pressions exercées sur Jerome Powell vont trop loin, relève Associated Press (AP).

Le Président républicain s’octroie le droit de décider de tout, du contenu des bulletins d’information, des indications géographiques et de l’application ou non des lois qui sont votées par le Congrès.

La lutte contre l’immigration illégale a mis à mal l’État de droit ; elle s’est traduite par des arrestations et expulsions illégales et par des situations dramatiques comme l’assassinat de Renee Good par un membre de l’Agence de l’immigration (ICE) à Minneapolis, ce qui a suscité une grande émotion aux États-Unis et dans le monde, rapporte AP.

L’agence mentionne aussi le recours contesté à la Garde nationale dans des opérations de maintien de l’ordre intérieur à la frontière mexicaine, à Los Angeles et à Washington. De manière inédite, l’administration Trump qualifie désormais de "terroristes" les cartels de la drogue et les narcotrafiquants, souligne le New York Times. Elle se considère en conflit armé avec eux, ce qui justifie les frappes dont ont été la cible cet été de la part de l’US Navy plusieurs bateaux suspectés de transporter de la drogue. De nombreux experts font valoir que les terroristes sont motivés par l’idéologie alors que les trafiquants de drogue sont mûs par l’appât du gain, ces juristes doutent que les stupéfiants puissent être considérés comme une arme, relève le quotidien. Ces attaques de navires dans les Caraïbes et dans le Pacifique qui ont causé 95 morts sont considérées par certains spécialistes comme des crimes de guerre, note Time. Le résultat de cette politique répressive est que les franchissements illégaux de la frontière avec le Mexique ont atteint leur plus bas niveau, indique le New York Times, plus de 500 000 migrants ont été expulsés, chiffre qui reste toutefois bien en deçà de l’objectif de l’administration Trump (un million). L’an passé, pour la première fois depuis au moins un demi-siècle, selon une étude publiée par la Brookings, le solde migratoire a été proche de zéro, voire négatif, le bilan devrait être inchangé en 2026, situation qui pourrait avoir un impact négatif en termes d’emploi, de croissance du PIB et de consommation.

Un bilan économique jugé peu convaincant par les experts et les électeurs

Les résultats provisoires de la politique commerciale de Donald Trump et de l’instrumentalisation des droits de douane pour obtenir des concessions des autres pays sont diversement analysés. Les dirigeants étrangers se sont rués à Washington pour négocier des taux favorables en échange de promesses d’investissements aux États-Unis, relève Stratnews. Des compromis ont été conclus avec de nombreux États ; avec la Chine seul un accord intérimaire a été signé dans l’attente d’une rencontre Trump-Xi. La récession et la flambée des prix, tant redoutées par les économistes, ne se sont pas matérialisées, note le site d’information : au premier trimestre l’économie américaine a subi une légère contraction, les importations ont augmenté avant l’entrée en vigueur des tarifs douaniers, puis on a observé un rebond en raison des investissements effectués dans le secteur de l’IA et d’une consommation robuste. En début d’année, indique Stratnews, les experts s’attendent à une hausse modérée de l’inflation, or les coûts supplémentaires engendrés par la hausse des tarifs douaniers ont été partagés entre producteurs, importateurs, distributeurs et consommateurs. Cette augmentation procure au Trésor américain environ 30 milliards de dollars de revenus mensuels supplémentaires, précise Stratnews. Cependant, note CNN, les réductions d’effectifs dans les administrations fédérales, notamment dans les services fiscaux (100 000 suppressions d’emplois en 2025, soit le quart des effectifs) pourraient conduire à une perte de recettes évaluée entre 350 et 600 milliards de dollars d’ici à 2036, d’après CNN.

Le déficit commercial demeure nettement plus élevé que l’année précédente, mais les stocks s’épuisent et les entreprises sont désormais enclines à faire payer aux consommateurs le relèvement des taxes à l’importation.

En 2025, observe le New York Times, le déficit commercial demeure nettement plus élevé que l’année précédente, mais les stocks s’épuisent et les entreprises sont désormais enclines à faire payer aux consommateurs le relèvement des taxes à l’importation. De même, souligne Susan Glasser, contrairement aux promesses d’Elon Musk, le déficit budgétaire considérable n’a pas été réduit.

À ce stade, le boom industriel que le Président Trump appelle de ses vœux ne s’est pas concrétisé : le secteur manufacturier a encore perdu 50 000 emplois depuis son retour à la Maison Blanche. Il mise sur les perspectives offertes par les secteurs de l’IA et des cryptomonnaies, dans lesquels des fortunes se sont bâties - y compris dans la propre famille du locataire de la Maison Blanche. Les personnes disposant des revenus les plus élevés ont été les principaux bénéficiaires des allègements d’impôt, de même que les investisseurs, qui ont enregistré des gains en raison de la forte hausse des indices boursiers, conclut USA Today.

Au vu des résultats de diverses enquêtes (CNN, AP-NORC, Brookings, Chicago Council on global Affairs) publiées en janvier, le bilan de la première année de la présidence Trump II est jugé plutôt négativement par l’opinion. Environ 40 % des personnes interrogées approuvent son action - il continue à bénéficier de l’appui solide de l’électorat républicain - mais 58 % des sondés dressent un constat d’échec. Alors que deux tiers de la population placent en tête de leurs préoccupations les thématiques internes (économie, inflation, santé), seulement 16 % considèrent que leur Président consacre la majorité de son temps aux questions domestiques. Une faible partie de l’opinion (27 %) juge bonne la situation économique et que sa politique a contribué à créer des emplois (50 % estiment au contraire qu’elle en a détruit), les trois quarts des personnes interrogées, y compris une majorité (56 %) d’électeurs républicains, impute l’inflation à la hausse des tarifs douaniers. Le soutien à la politique économique de l’administration Trump est faible (37 %) ; toutefois une minorité importante (40 %) est prête à réviser son opinion si la situation économique s’améliore, élément important à prendre en compte dans la perspective des élections de mi-mandat en novembre prochain.

L’immigration est le thème le plus cité par ceux qui approuvent son bilan. Cependant le soutien de la population est là aussi en baisse (38 % dans un sondage réalisé par l’assassinat de Renee Good) : près de la moitié des sondés l’accuse d’être "allé trop loin" dans les expulsions d’immigrants illégaux. Une part croissante de l’opinion (58 %) lui reproche un usage abusif de ses prérogatives présidentielles (52 % au début de son mandat). La politique étrangère conduite depuis un an ne rencontre pas l’adhésion de la majorité de l’opinion, 56 % des personnes interrogées jugent excessif l’emploi de l’outil militaire à l’étranger. Indépendamment des attaches partisanes, la population est aussi majoritairement hostile à la notion de sphère d’influence et à une prise de contrôle du Groenland. Sur dix sondés, neuf rejettent une hégémonie russe sur l’Europe en échange d’une domination des États-Unis sur "l’hémisphère occidental". Six sur dix des personnes interrogées sont favorables à la poursuite des livraisons d’armes américaines et d’une assistance économique à l’Ukraine. Un pourcentage identique se prononce en faveur du maintien de la coordination avec les principaux alliés sur les grandes questions de politique étrangère et une majorité écrasante (91 %) voit dans le maintien des alliances un moyen efficace pour atteindre les objectifs de politique étrangère des États-Unis.


Copyrights image : Fabrice COFFRINI / AFP

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