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[Le monde de Trump] - Un an après, avec Justin Vaïsse

[Le monde de Trump] - Un an après, avec Justin Vaïsse
 Michel Duclos
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie
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notre série 
Le Monde de Trump

Pour ce premier anniversaire du retour à la Maison-Blanche de Donald Trump, nous proposons à nos lecteurs une “édition spéciale” de notre série [Le Monde de Trump], tirée d’un entretien avec Justin Vaïsse, actuellement directeur général du Forum de Paris et éminent spécialiste des relations transatlantiques. Notre invité met en relief la remise en cause radicale de l’ordre international instauré par les États-Unis eux-mêmes à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, avec des conséquences majeures sur le jeu des alliances dans le monde, la démocratie et le retour de la guerre.

Un an après le retour de Trump à la Maison-Blanche, la face du monde parait changée. De ce point de vue, Trump II diffère beaucoup de Trump I, notamment parce qu’il ne semble plus guère y avoir d’“adultes dans la pièce” pour juguler les pulsions du président.

Pour dresser un premier bilan, nous nous sommes adressés, en compagnie de Soli Özel, à Justin Vaïsse, fondateur et directeur général du Forum de Paris sur la Paix et historien de formation – son livre sur les néoconservateurs (2008) et sa biographie du conseiller à la sécurité nationale du président Jimmy Carter, Zbigniew Brzezinski (2016) font autorité. Sa connaissance intime de l’Amérique, mais aussi ses fonctions actuelles et passées (Directeur du Centre d’Analyse, de Prévision et de Stratégie au Quai d’Orsay) et sa familiarité avec les affaires du monde font de lui un observateur privilégié de l’ex-45e, devenu 47e, président des États-Unis.

                        La mise à mort de l’ordre libéral international

Il ne fait pas de doute pour notre interlocuteur que Trump II a bien entrepris la démolition de l’ordre établi par les États-Unis à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Il faut bien comprendre ce dont l’on parle en utilisant un concept aussi vaste.

“Le miracle de la Pax americana post-1945 fut de créer un système de droits et de coopération avec les autres nations”. Non que les dirigeants américains fussent particulièrement désintéressés, mais parce qu’ils “considérèrent que la meilleure manière d’exercer leur hégémonie était de passer par un régime de normes et non par la force brutale”.

En 1945, les États-Unis dominaient le monde. L’historien en Justin Vaïsse note qu’une puissance hégémonique tend à mettre sa prédominance au service de ses intérêts et de son agrandissement territorial : “le miracle de la Pax americana post-1945 fut de créer un système de droits et de coopération avec les autres nations”. Non que les dirigeants américains fussent particulièrement désintéressés, mais parce qu’ils “considérèrent que la meilleure manière d’exercer leur hégémonie était de passer par un régime de normes et non par la force brutale”. On doute qu’ils aient lu Jean-Jacques Rousseau mais le Genevois avait parfaitement anticipé l’”ordre mondial fondé sur des normes” dans son Contrat social : “Le plus fort n’est jamais assez fort pour toujours être le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir”.

En 1999, le politiste américain Coral Bell avait cette brillante formule, qu’aimait citer Pierre Hassner : “American Ascendancy and the Pretense of Concert”. Manière de rappeler que si l’Amérique exerçait son hégémonie en faisant croire à l’idée d’un “concert des nations”, à la racine de cet ordre, se trouvait bien la prépondérance de Washington.

Dans ce système, poursuit notre interlocuteur, les rapports de force n’avaient pas disparu. “Ils étaient tempérés par un système multilatéral, et comme il n’existait pas de gouvernement mondial, c’étaient les États-Unis qui faisaient respecter l’ordre”. La Guerre du Golfe en 1990-91 avait fourni le cas le plus pur d’application de cette doctrine : 500 000 soldats américains à la tête d’une coalition de 28 pays, expédiés en Irak sur la base d’une résolution du Conseil de Sécurité. Toutefois, “pour rester les garants en dernier recours de cet ordre, les États-Unis avaient besoin de s’en extraire eux-mêmes, soit pour le faire appliquer, soit pour reprendre l’avantage et réaffirmer leur hégémonie”. C’est ce qui s’était passé en 1971 avec la suspension des accords de Bretton Wood quand Nixon jugea que leur mise en œuvre avait commencé à desservir les intérêts américains.

On se souviendra peut-être que Wess Mitchell, dans un entretien pour Expressions fin août, nous avait exposé une rationalisation du trumpisme un peu similaire ; il s’agirait d’une entreprise de rééquilibrage des relations des États-Unis (dont par ailleurs l’économie s’était affaiblie) avec des alliés qui ont abusé de la bienveillance américaine.

Nous avancerons cependant qu’avec Trump II, nous sommes dans un cas de figure beaucoup plus radical que le “moment 1971”. Justin Vaïsse en donne quelques illustrations. “Le maintien de la stabilité hégémonique était assorti de la fourniture de biens mondiaux, allant des systèmes d’alerte aux catastrophes naturelles, d’alertes aux pandémies jusqu’à l’aide au développement. Il en résultait des charges importantes pour le Trésor américain, et donc le contribuable”. Au contraire, Marco Rubio, dans son audition de confirmation au Sénat le 15 janvier 2025 notait : “toute dépense que nous faisons à l’international doit être justifiée par la réponse à trois questions : cela rend-il l’Amérique plus sûre ? plus forte ? plus prospère ?”. Et il affirmait que cet ordre libéral construit par Washington non seulement ne bénéficiait plus à l’Amérique, mais qu’il jouait activement contre ses intérêts nationaux.

Il est incontestable par ailleurs, note le directeur général du Forum de Paris sur la paix, que la mise en œuvre d’un système libéral mondial a permis la montée en puissance d’autres pays que les États-Unis. De multiples facteurs y ont contribué, comme l’ouverture commerciale et la globalisation, avec ce moment-clé de l’entrée de la Chine à l’OMC en 2001. C’est à partir des années 2010 que les Américains ont commencé à penser qu’ils étaient les dupes de cette décision.

“Le cercle vertueux entre maintien de l’ordre mondial et prospérité américaine s’est rompu. Les États-Unis ont l’impression d’avoir rendu le monde plus sûr au profit de la Chine”.

 

 Notre interlocuteur ne nie pas bien entendu que les choix faits par le capitalisme américain ont eu autant de responsabilités dans la désindustrialisation du pays que la Chine ou l’ALENA. Néanmoins, dans la perception des dirigeants de Washington, et plus encore de l’opinion populaire, “le cercle vertueux entre maintien de l’ordre mondial et prospérité américaine s’est rompu. Les États-Unis ont l’impression d’avoir rendu le monde plus sûr au profit de la Chine”.

    La marque de fabrique Donald Trump

Ceci posé, pourquoi ce constat génère-t-il le trumpisme ?Obama et Biden avaient esquissé d’autres réponses possibles. Quels sont donc les ressorts de Trump II ?

Justin Vaïsse rappelle d’abord qu’il ne faut pas faire de Donald Trump un théoricien : “ce qui le meut, c’est une trinité peu sainte, à savoir l’ego, l’argent et les sondages. Pour le reste, il veut réindustrialiser le Midwest, et renforcer la puissance américaine en fonction des besoins de la “vieille économie”, qui est loin d’être dépassée selon lui, et qui repose sur les hydrocarbures. C’est aussi ce qui explique son intérêt pour l'agrandissement de son territoire, sans compter que, comme Poutine, il veut s’inscrire dans l’Histoire : les conquêtes territoriales lui semblent en être le moyen le plus judicieux et il est prêt à aller assez loin dans cette voie”.

On entend souvent que cette logique conduit directement à un monde de sphères d’influence. Justin Vaïsse conteste que ce soit là un objectif pour Donald Trump. Il proclame certes une nouvelle doctrine Monroe, pour écarter la Chine et la Russie de son “pré carré” (l’hémisphère occidental, à commencer par le bassin Caraïbe) mais rien n’indique pour autant qu’il soit prêt à des concessions aux Russes et aux Chinois dans leur propre étranger proche : “il a certes réduit mais pas interrompu l’assistance militaire à l’Ukraine, et il vient de procéder à une vente d’armes d’un montant record – plus 11 milliards de dollars – à Taipei”. De même, “la destruction de USAID et la mise à l’arrêt de Radio Free Europe ou Radio Free Asia ne doivent pas être interprétées comme des concessions à d’autres grandes puissances, comme la reconnaissance de leur sphère d’influence, mais comme une mise en cause idéologique de ce que représentent de telles entités”.

Trump ne croit pas au soft power. Sa vision de la puissance est unidimensionnelle. Seuls comptent le hard power, la force militaire et l’économie brute, notamment celle du pétrole et des minéraux critiques.

Autrement dit, “Trump ne croit pas au soft power. Sa vision de la puissance est unidimensionnelle”. Seuls comptent le hard power, la force militaire et l’économie brute, notamment celle du pétrole et des minéraux critiques – avec beaucoup de fantasmes et d’illusions sur le fonctionnement de cette économie comme le montrent l’appel à des compagnies pétrolières américaines réticentes au Venezuela et des plans sur la comète des minéraux en Ukraine ou au Groenland.

À l’inverse, il dédaigne les alliances, dont il ne voit pas l’utilité. Son unique critère pour asseoir la domination de son pays réside dans la force, avec pour seule limite affichée, comme il l’a déclaré le 8 janvier au New-York Times “sa propre moralité, sa seule conscience”. Même si par ailleurs, compte tenu du rejet des interventions extérieures par sa base, il souhaite faire un usage chirurgical de la force, comme en Iran en juin 2025 ou à Caracas récemment.

En corollaire, il ne comprend manifestement pas que son comportement “ébranle en profondeur la confiance de ses partenaires, qu’il s’agisse de la Corée du Sud, de l’Australie ou de la France. Le Canada ne vient-il pas, le 16 janvier, de signer un partenariat stratégique avec la Chine ?” Plus généralement, Donald Trump ne compte pas “mettre en place une nouvelle architecture diplomatique internationale, il ne pense pas en termes de formats, même si on voit bien qu’il caresse l’idée de remplacer l’ONU par un mécanisme centré autour de sa personne, avec le ‘Board of Peace’ de Gaza qui a des prétentions universelles.”

                Les conséquences internationales du trumpisme.

N'est-il pas étrange qu’il ne comprenne pas que ses choix, notamment en antagonisant ses alliés, affaiblissent l’Amérique face à la Chine ? Nous avons fait déjà allusion à la réaction des partenaires des États-Unis. Pour Justin Vaïsse, l’un des effets de Trump II est de “convaincre les puissances plus faibles de passer du bandwagoning (alignement) à l’égard de Washington, qui prévalait depuis 1945, à une stratégie de balancing (contrepoids)”. Si l’on comprend bien notre interlocuteur, il peut en résulter des chassés-croisés inattendus : la critique de l’ordre mondial libéral entendue maintenant à Washington rejoint la mise en cause traditionnelle du même ordre par le Sud global ; sauf que “le ressentiment contre le deux poids deux mesures de l’Ouest mis à part, les États du Sud ont besoin de la stabilité que fournissent les institutions et les règles internationales et qu’il peut donc y avoir, au moins sur certains sujets, des convergences entre le Sud global, la Chine et l’Europe : personne n’a envie d’un monde anarchique, la Chine elle-même ayant besoin d’un monde ouvert et organisé pour exporter”.  

Si l’on s’arrête au cas particulier de l’Europe, Justin Vaïsse soulève deux questions. Dans l’immédiat, comment les Européens peuvent-ils dissuader Donald Trump de mettre en œuvre ses desseins d’annexion du Groenland ? Selon lui, la stratégie qu’ils esquissent de présence militaire sur place, de menaces implicites de rétorsion commerciales ou autre, d’avertissement sur la fin de l’Otan en cas de coup de force américain, tout cela représente le réglage optimal, en tablant sur les cordes de rappel qui existent encore aux États-Unis (le philo-atlantisme du Congrès notamment). Deuxième question, sur le Groenland mais aussi l’Ukraine, point de fuite de tout ce débat : “Trump poussera-t-il le bouchon assez loin pour forcer les Européens à s’unir vraiment ou va-t-il se ramollir, les conduisant à revenir à leur attitude de soumission et d’attente d’un hypothétique retour à la normale à Washington ?”.

Notre interlocuteur note une seconde série de conséquences du trumpisme triomphant : “la principale victime de Trump II est à ce stade la démocratie, avec un continuum frappant entre dimension intérieure et dimension extérieure”. La démocratie américaine est ébranlée qu’il s’agisse “des pressions sur la presse, de la transformation d’ICE en police secrète, de l’utilisation de l’appareil d’État pour poursuivre des opposants, de la négation des prérogatives du Congrès ou de multiples autres remises en cause des règles admises jusque-là”. Au point qu’un doute existe désormais sur la tenue régulière des élections de mi-mandat en novembre de cette année.

À l’extérieur, l’affaire du Venezuela a fourni une illustration de sondédain pour la démocratie : “Trump a vassalisé un système autoritaire, au lieu de favoriser l’arrivée au pouvoir des forces qui avaient remporté les élections de 2024”. Il est évident qu’il “porte davantage d’estime aux dictatures qu’à la démocratie, qu’il voit avant tout comme une limite à sa volonté de puissance”. Justin Vaïsse ajoute enfin une touche de science politique : “la théorie de la paix démocratique, selon laquelle les régimes démocratiques ne font pas la guerre à d’autres régimes démocratiques, va connaître un test. Si Trump prend le Groenland par la force, est-ce que cela invalidera la théorie, ou bien est-ce que cela voudra dire que l’Amérique n’est plus démocratique ?”

Les opposants de l’Amérique peuvent fonder des calculs dangereux sur le fait que Trump privilégie la menace de la force à l’emploi effectif de celle-ci.

Cette question nous conduit à une troisième série de conséquences du trumpisme  : la paix et la guerre. Trump professe un attachement très fort à la paix. Il reste que, indique Justin Vaïsse, “l’affaiblissement des règles de droit conduit mécaniquement à une aggravation de la dérégulation de la violence, déjà dénoncée depuis longtemps par Ghassan Salamé”. Par ailleurs, les opposants de l’Amérique peuvent fonder des calculs dangereux sur le fait que Trump privilégie la menace de la force à l’emploi effectif de celle-ci. De même, la course aux armements à laquelle on assiste dans le monde comporte de façon mécanique un risque de conflit accru, peut-être déclenché par des puissances mineures (déjà le nombre de conflits sur la planète atteint en ce moment des records), mais pouvant entraîner les grandes puissances.

Au total, selon notre interlocuteur, l’affaiblissement de la gouvernance globale sous l’effet de Trump II a un coût massif qui reste pour l’instant caché : le grippage des mécanismes de gestion collective des menaces qui pèsent sur nous (réchauffement climatique, pandémies, urgences humanitaires, etc.) mais aussi l’augmentation du risque de guerre. C’est là le cœur de la mission du Forum de Paris pour la Paix.

Copyright ANDREW CABALLERO-REYNOLDS / AFP

 Donald Trump devant l’Air Force One à l’aéroport de Palm Beach, le 16 janvier 2026.        

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