Rechercher un rapport, une publication, un expert...
La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne qui donne aussi la parole à des contributeurs externes.
13/05/2026
Imprimer
PARTAGER

[Le monde vu d’ailleurs] - Le régime Poutine sur la défensive

[Le monde vu d’ailleurs] - Le régime Poutine sur la défensive
 Bernard Chappedelaine
Auteur
Ancien conseiller des Affaires étrangères
Découvrez
notre série 
Le monde vu d'ailleurs

Le 9 mai, "jour de la Victoire" sur l’Allemagne nazie, qui traditionnellement met en scène la puissance russe et légitime le régime, a donné cette année l’image d’un pays vulnérable, d’un pouvoir fragilisé par son incapacité à imposer sa volonté à l’Ukraine et par les difficultés économiques, qui plus que jamais a besoin de la figure de l’ennemi et est tenté d’accentuer encore le contrôle social.

Le défilé du 9 mai - une démonstration de faiblesse

La parade militaire du 9 mai à Moscou, qui commémore la victoire de l’URSS dans la "grande guerre patriotique" (1941-45) était cette année, selon Vzgliad, "la réponse aux menaces et défis extérieurs". Le quotidien russe a perçu dans la brève allocution prononcée sur la Place rouge par Vladimir Poutine "une mise en garde très claire à l’adresse de ses adversaires sur le caractère inacceptable de la rhétorique dans la langue des nazis". Le Kremlin a "définitivement privatisé le 9 mai et assimilé la grande guerre patriotique à l’opération militaire spéciale" menée en Ukraine, conclut pour sa part le politologue indépendant Andreï Kolesnikov, qui relève l’insistance mise par le Président russe sur l’unité du peuple et l’emploi inusité du terme "arrière" ("тыл") dans son appel à la cohésion. Cette parade n’était que "l’ombre des éditions précédentes", juge la FAZ. Très peu de dirigeants étrangers y ont assisté, les présidents kazakh et ouzbek ont annoncé leur venue à la dernière minute. Contrairement à la tradition, armements et matériels étaient absents, la parade s’est limitée à un défilé de troupes à pied, précise le quotidien allemand. Des images des forces engagées en Ukraine ont été projetées sur la Place rouge afin de "rendre la parade plus spectaculaire", expliquent les Novye Izvestia, qui s’abstiennent toutefois de mentionner la menace des drones ukrainiens, à l’origine de la réduction drastique du format. Depuis deux mois, l’armée russe cède du terrain en Ukraine et ne donne aucun signe de vouloir lancer une offensive de printemps. Pour la première fois depuis trois ans, c’est Kiev qui a l’initiative, estime The Economist, alors que, dans son discours, le président Poutine a prétendu que "nos héros avancent" sur le front ukrainien. 

Depuis deux mois, l’armée russe cède du terrain en Ukraine et ne donne aucun signe de vouloir lancer une offensive de printemps. Pour la première fois depuis trois ans, c’est Kiev qui a l’initiative.

Une perspective de paix ?

Sans mentionner les Ukrainiens, pas plus comme citoyens soviétiques - 8 à 10 millions d’entre eux sont morts pendant la Seconde Guerre mondiale - que comme adversaires actuels, le Président russe a dénoncé sous les murs du Kremlin "une force agressive armée et soutenue par tout le bloc de l’OTAN". En dépit des revers militaires et du mécontentement grandissant de la population russe, il a réitéré son objectif, à savoir, selon la FAZ, "soumettre l’Ukraine et possiblement d’autres pays". Quelques mots de son intervention concernant la guerre en Ukraine ("je pense que cette affaire touche à sa fin") - un "signal énigmatique" selon le quotidien moscovite MK - ont alimenté les spéculations sur une fin prochaine du conflit, espoir que deux proches conseillers du Président russe se sont rapidement employés à doucher, rapporte le Guardian. Dmitri Peskov a expliqué que, certes les États-Unis sont pressés d’aboutir, mais un accord en Ukraine est "très complexe"et que "la route est longue avec des détails très compliqués à régler", tandis que Youri Ouchakov a rappelé que le préalable à la reprise des négociations tripartites est le retrait total des forces ukrainiennes de la région de Donetsk. Lors d’une rencontre avec des journalistes, à l’issue des cérémonies du 9 mai, Vladimir Poutine a réitéré son invitation à V. Zelensky à venir à Moscou - que le Président ukrainien a jugée inacceptable. Il a également évoqué l’hypothèse d’une rencontre dans un pays tiers, mais pour "mettre un point final aux négociations" et signer un "accord de paix qui s’inscrive dans une longue perspective historique", réitérant sa position antérieure. L’allusion de Vladimir Poutine à "cette affaire qui va prendre fin" est avant tout destinée à l’opinion russe, explique Paul Goble. Alors que les célébrations du 9 mai ont illustré les faiblesses de la Russie plus que ses forces, il veut montrer à sa population que la situation est sous contrôle, rejeter la responsabilité de la poursuite de la guerre sur les Occidentaux et accentuer leurs dissensions. 

Aiguiser les désaccords au sein de la coalition au pouvoir à Berlin sur l’attitude à adopter à l’égard de la Russie était aussi l’objectif de Vladimir Poutine, quand, interrogé sur la nomination d’un médiateur, il a émis une préférence "personnelle" pour Gerhard Schröder.

Aiguiser les désaccords au sein de la coalition au pouvoir à Berlin sur l’attitude à adopter à l’égard de la Russie était aussi l’objectif de Vladimir Poutine, quand, interrogé sur la nomination d’un médiateur, il a émis une préférence "personnelle" pour Gerhard Schröder, analyse Euractiv. Cette proposition a suscité en Allemagne des réactions diverses, compte tenu de ses liens personnels avec le président russe et des relations d’affaires nouées avec des entreprises russes après son départ de la chancellerie. Le gouvernement fédéral s’est contenté de "prendre connaissance" de cette idée, jugée "non crédible" et qui s’inscrit dans une série de "propositions de façade". Des voix divergentes se sont élevées au sein du SPD, certains parlementaires (MM. Ahmetović, Stegner) se montrant ouverts à cette option, refusée par d’autres (M. Roth). Le nom de Frank-Walter Steimeier, qui devrait bientôt quitter ses fonctions de président fédéral, est également avancé, rapporte le Spiegel, alors que le Financial Times fait état d’un désintérêt croissant de Moscou et de Kiev à l’égard des pourparlers en cours sous l’égide des États-Unis. D’autres propos tenus par le président russe devant les journalistes conduisent les commentateurs à douter de sa volonté de paix. "Poutine a menacé l’Arménie d’une répétition du scénario ukrainien en raison de son projet d’adhésion à l’UE", s’inquiète le Moscow Times."Il ne faut pas pousser à l’extrême", Kommersant reprend aussi cet avertissement donné par le président Poutine. L’appartenance de l’Arménie à l’Union économique eurasiatique lui confère de nombreux avantages, a-t-il souligné, or les discussions en cours entre Erevan et l’UE évoquent, d’après lui, ce qui s’est passé en Ukraine. "Comment cela a-t-il commencé ? Par l’adhésion ou la tentative d’adhésion de l’Ukraine à l’UE", rappelle Vladimir Poutine, "tout cela a conduit au coup d’État [cf. Maïdan], à l’affaire de Crimée, à la position prise dans le sud-est de l’Ukraine et aux combats".

La frustration croissante de l’opinion et des élites russes

Pour beaucoup d’analystes, le climat politique en Russie est en train de changer. Selon Thomas Graham, la journée du 9 mai a "révélé des fissures dans la Russie de Poutine". Le "poutinisme militaire" qu’est devenu le régime russe n’est pas encore en crise, affirme le politologue Kirill Rogov, mais il engendre des "frustrations" et il est confronté à des défis majeurs qui sont aujourd’hui sans réponses convaincantes. "Vladimir Poutine fait face à une insatisfaction croissante au sein de la société russe alors que la guerre contre l’Ukraine s’éternise, que l’économie s’enfonce et que le mécontentement de l’opinion va croissant à propos des restrictions d’accès à internet", écrit aussi le Washington Post, sous la plume de Catherine Belton et de Natalia Abbakumova. Nous sommes témoins de trois processus, juge pour sa part Alexandr Baounov, l’attitude envers le président Poutine se modifie, l’optimisme économique et le patriotisme qui lui est associé tendent à s’estomper et l’opinion prend conscience de l’impossibilité de gagner une guerre qui a réduit les atouts du pays. Une explication du "signal énigmatique" donné par Vladimir Poutine le 9 mai sur une perspective de paix est la volonté du pouvoir russe d’apaiser une population russe lasse de ce conflit

Chacun a conscience que le conflit excède désormais en durée la "grande guerre patriotique" et que l’armée russe est toujours incapable de conquérir la région de Donetsk. Cette impasse militaire est due à la féroce résistance des Ukrainiens et à une révolution dans l’industrie de défense.

Au cœur de ses difficultés se trouve en effet l’incapacité du Kremlin à atteindre ses objectifs militaires en Ukraine et les coûts croissants de la guerre, souligne Kirill Rogov. Le sentiment général est que les hostilités doivent prendre fin, indique un responsable russe interrogé par les journalistes du Washington Post, chacun a conscience que le conflit excède désormais en durée la "grande guerre patriotique" et que l’armée russe est toujours incapable de conquérir la région de Donetsk. Cette impasse militaire est due à la féroce résistance des Ukrainiens et à une révolution dans l’industrie de défense (cf. les drones), qui conduit à un gel du front et à ce que les "blogueurs militaires" ne réclament plus la mobilisation générale, observe Alexandr Baounov. Pour cet expert de la Carnegie, le changement d’humeur des Russes est aussi lié à la capacité de l’armée ukrainienne à frapper le territoire russe dans la profondeur et à cibler des sites stratégiques (raffineries de pétrole…), ce qui fait que la population ne peut plus ignorer la guerre. Une grande partie de la Russie est désormais vulnérable aux attaques ukrainiennes, la guerre est entrée dans le quotidien de la population, constate aussi Kirill Rogov.

Les restrictions de plus en plus sévères auxquelles sont désormais soumis internet et les réseaux sociaux - Whatsapp et Telegram étant les victimes les plus récentes - suscitent également un fort mécontentement. Ce renforcement du contrôle social vise à anticiper l’impact négatif sur l’opinion de la détérioration de la situation économique et militaire, explique encore Kirill Rogov. Les coupures d’internet, de plus en plus fréquentes, sont justifiées par des raisons sécuritaires (empêcher le vol des drones ukrainiens), mais l’objectif est en réalité de tester un Runet, un internet souverain, à l’exemple de la Chine, illustré aussi par l’interdiction des VPN, qui permettent de contourner la censure, soulignent les experts. Il s’agit de contraindre les Russes à utiliser la messagerie MAX, à laquelle le FSB a accès, ce qui heurte les classes aisées jusqu’à présent loyales vis-à-vis du pouvoir, note Kirill Rogov. Les gens ont le sentiment d’une atteinte à leur vie privée, leur espace personnel étant le seul domaine préservé face à l’omniprésence de l’État dans le domaine public, observe Alexandr Baounov. Dans les deux premières décennies du siècle, le Kremlin se contentait d’une propagande "soft" dont le symbole était le téléviseur, s’y substituent désormais le contrôle des réseaux sociaux et une volonté d’endoctrinement, pour justifier la répression, mais, selon Kirill Rogov, le bilan des trois dernières années de cette mobilisation idéologique est décevant.

La détérioration de la situation économique de la Russie constitue une autre source de frustration, qui a amené le ministre du Développement économique à constater que les "réserves" sont largement épuisées et qui conduit le gouvernement à abaisser ses prévisions de croissance pour 2026, ramenées de 1,3 à 0 ,4 %. Alors qu’une baisse du PIB a été enregistrée pendant les deux premiers mois de l’année, la politique économique a fait l’objet, ces dernières semaines, de critiques inhabituelles du président Poutine lors d’une réunion, le 15 avril. Elle est aussi contestée par les milieux d’affaires. Est mis en cause le niveau toujours très élevé des taux d’intérêt, destiné à combattre l’inflation, qui freine l’investissement, provoque une hausse très importante des impayés commerciaux (109 Mds $ en janvier 2026) et entraîne de nombreuses fermetures d’entreprises, soulignent Catherine Belton et Natalia Abbakumova. Après la hausse de la TVA, portée de 20 à 22 %, les Russes craignent de voir l’État s’en prendre à leur argent, estiment-elles, inquiétude alimentée par la présidente de la Banque centrale, qui a admis qu’en raison des sanctions, qui ne permettent plus d’avoir accès aux marchés des capitaux occidentaux, "l’épargne des Russes constitue aujourd’hui pratiquement la seule source de financement de l’économie".

Les "réserves" sont largement épuisées et qui conduit le gouvernement à abaisser ses prévisions de croissance pour 2026, ramenées de 1,3 à 0 ,4 %.

La magie du pouvoir s’estompe

"Poutine perd sa magie", assure Alexandr Baounov, il est désormais perçu dans l’opinion comme un vieil homme - très loin de l’image du Président, torse nu à cheval - qui tient parfois des "propos confus, voire incohérent" et qui n’est plus, selon le politologue, considéré comme un "garant". Le message de l’influenceuse et animatrice de télévision Victoria Bonya, posté le 14 avril et visionné des dizaines de millions de fois, constitue pour le politologue un tournant. Le concept de "l’opération militaire spéciale" était basé sur l’idée que le Président russe était en possession d’informations dont ne disposaient pas les gens ordinaires (cf. un projet d’attaque imminente sur la Russie), mais Victoria Bonya détruit ce narratif en affirmant que Vladimir Poutine ignore les problèmes réels du pays, ce qui conduit à s’interroger sur le bien-fondé de la guerre en Ukraine. Le régime, estime Alexandr Baounov, était parvenu à convaincre la société qu’ils étaient "dans le même bateau", or ce sentiment n’existe plus. Le pacte social noué après le déclenchement de la guerre en Ukraine ("si vous ne vous opposez pas à la guerre, vous pouvez pour l’essentiel maintenir votre mode de vie") est désormais mis en cause. En règle générale, explique Kirill Rogov, les raisons du mécontentement dans les élites et dans le peuple divergent, le risque pour le régime en place c’est de les voir converger, et c’est précisément ce que montre le message de Victorya Bonya. C’est une analyse partagée par Catherine Belton qui, en s’appuyant sur des confidences de responsables russes, évoque les dissensions au sein du régime entre ceux qui, au Kremlin autour de Sergueï Kirienko, tentent de convaincre le Président Poutine qu’ils peuvent contrôler la situation au moyen de 'technologies politiques' et les partisans de la répression, actifs notamment au FSB. 

"Poutine perd sa magie", assure Alexandr Baounov, il est désormais perçu dans l’opinion comme un vieil homme - très loin de l’image du Président, torse nu à cheval - qui tient parfois des "propos confus, voire incohérent".

Pour le politologue Georgui Bovt, depuis 7 ans et la pandémie de Covid, le système politique russe s’est "confortablement transformé" en un "régime extrême" qui a besoin de la figure de l'ennemi, extérieur ou intérieur, pour se maintenir. Mettre un terme au conflit en Ukraine sans brandir une nouvelle menace serait une manœuvre "très risquée", dans la mesure où, dans l’environnement beaucoup plus favorable qui prévalait au début des années 2010, le régime russe s’est avéré incapable d’élaborer un "projet de développement convaincant" pour sortir de la dépendance envers les matières premières. Aujourd’hui, les conditions sont beaucoup plus difficiles, aussi, selon le politologue, "paraît-il assez irréaliste d’espérer un retour rapide et réussi à un agenda de normalité"


Copyright image : Alexander KAZAKOV / POOL / AFP.

Recevez chaque semaine l’actualité de l’Institut Montaigne
Je m'abonne