AccueilExpressions par Montaigne[Le monde vu d’ailleurs ] - La Russie, perdante ou gagnante du renversement de Maduro ?La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne Russie07/01/2026ImprimerPARTAGER[Le monde vu d’ailleurs ] - La Russie, perdante ou gagnante du renversement de Maduro ?Auteur Bernard Chappedelaine Ancien conseiller des Affaires étrangères Découvreznotre série Le monde vu d'ailleursL’opération militaire américaine au Venezuela a un coût politique pour le Kremlin. Après Bachar al-Assad, c’est un nouvel allié qui est chassé du pouvoir, affaiblissant le discours russe sur l’anticolonialisme, tandis que les prix du pétrole pourraient baisser. Mais, pour Moscou, la volonté de Donald Trump de faire de "l’hémisphère occidental" le pré-carré de Washington a pour grand avantage de justifier l’invasion de l’Ukraine et sa prétention de créer une sphère d’influence dans son "étranger proche”.Après la Syrie, le lâchage d’un nouvel alliéLe Venezuela de Nicolas Maduro fait partie du petit nombre d’États qui ont reconnu l’indépendance des provinces sécessionnistes géorgiennes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud, ainsi que l’annexion de la Crimée par la Russie, et qui ont soutenu l’invasion de l’Ukraine, rappelle la FAZ. Vladimir Poutine a pour sa part appuyé la candidature de Caracas pour intégrer les BRICS et a accueilli Nicolas Maduro au sommet de Kazan en octobre 2024. Celui-ci était présent le 9 mai dernier à Moscou pour les célébrations de la victoire du 9 mai 1945 et un accord sur un partenariat stratégique a été signé à cette occasion, rappelle le site d’information Agenstvo. En octobre, le président vénézuélien avait adressé à son homologue russe une lettre pour solliciter un renforcement des capacités de défense aérienne et la livraison de chasseurs Su-30. Les deux pays ont en effet noué depuis l’ère Chávez une coopération sur le plan militaire, des manœuvres conjointes ont été organisées, la Russie a fourni à Caracas des armes et des systèmes anti-aériens. De 2006 à 2017, la compagnie pétrolière publique Rosneft a accordé des crédits évalués à hauteur de 17 milliards de dollars. La part croissante prise par la Chine dans le commerce extérieur du Venezuela - Pékin est le premier client pour l’achat de son pétrole - ne doit dissimuler le fait que, dans le domaine de la défense et de la sécurité, Moscou demeurait un partenaire essentiel, même si Caracas ne figurait plus parmi les premiers acheteurs d’armes russes, souligne Ivan U. Klyszcz. Le régime de Nicolas Maduro constituait aussi un maillon important du dispositif de contournement des sanctions internationales, mises en œuvre après l’invasion de l’Ukraine.Difficile pour le défenseur autoproclamé du "Sud global" de ne pas relever cette action impérialiste classique – une intervention armée dans un pays d’Amérique latine et l’arrestation de son président,À l’annonce de la capture de Nicolas Maduro par les forces américaines et de son transfert aux États-Unis, "Poutine a réagi comme il le fait toujours dans de telles circonstances, il s’est tu" : le président russe a laissé au ministère des Affaires étrangères (MID) le soin de condamner cet "acte d’agression", rapporte la FAZ. Difficile en effet pour le défenseur autoproclamé du "Sud global" de ne pas relever cette action impérialiste classique - une intervention armée dans un pays d’Amérique latine et l’arrestation de son président, souligne Alexandr Baounov.Toutefois, exprimer trop bruyamment son irritation ne ferait que manifester son impuissance, d’autant que cette affaire survient au moment où Vladimir Poutine est accusé de saboter les négociations en Ukraine, analyse l’expert du centre Carnegie. Le communiqué publié par le MID à l’issue de son entretien téléphonique avec Delcy Rodríguez, désignée pour succéder à Nicolas Maduro, évoque la "solidarité avec le peuple vénézuélien", formule déjà utilisée à Moscou après la chute de Bachar al-Assad, autre partenaire de la Russie qu’elle n’avait pas non plus cherché à défendre. Dans ses messages sur les réseaux sociaux, Kirill Dmitriev, le représentant du Kremlin dans les négociations sur l’Ukraine, s’est borné à évoquer les ressources pétrolières du Venezuela. La prudence des réactions russes rappelle celles qui ont suivi les bombardements américains sur l’Iran ou l’annonce du projet plaçant le corridor de Zangezur, dans le sud du Caucase, sous le contrôle de Washington, relève le site Agenstvo. Il est vrai, explique Ivan U. Klyszcz, que, comme Bachar al-Assad, Maduro était devenu un allié assez encombrant, et que l’effondrement économique et social du Venezuela réduisait la valeur de ce partenariat aux yeux de Moscou, sans compter que depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, les échanges bilatéraux manquaient de substance dans un paysage stratégique transformé.Aussi, ni Moscou ni Pékin n’ont réagi à l’automne dernier quand Maduro a demandé de l’aide face aux menaces d’intervention de Donald Trump. Néanmoins, l’inefficacité des systèmes de défense anti-aérienne fournis par Moscou, présentés comme les meilleurs du monde, et neutralisés par l’armée américaine, ternit la réputation du complexe militaro-industriel russe et de l’entreprise Алмаз-Антей qui les produit, estime Konstantin Eggert. Certains commentateurs proches du Kremlin tentent d’expliquer cette passivité. Selon le site topwar.ru, il y a toutes les raisons de penser que si "une opération militaire spéciale" n’était pas en cours en Ukraine, "Trump aurait longuement réfléchi" avant de renverser le président vénézuélien : il utilise le fait que "le Kremlin ne peut se détourner de son problème stratégique". Pour ce média, les performances des systèmes anti-aériens ne sont pas en cause, Maduro a été trahi par une "cinquième colonne". Curieusement, Gevorg Mirzaïan accuse la Chine de pusillanimité. Ce n’est pas un secret, écrit-il, quelques heures avant l’enlèvement de Maduro, une délégation chinoise était sur place pour négocier les termes d’une nouvelle coopération stratégique avec le Venezuela. Or, "la Chine n’a pas réagi, pas de sanctions, pas de garanties de sécurité au Venezuela en cas d’intervention, rien". Une fois de plus, affirme cet analyste, "comme ce fut le cas à plusieurs reprises en Afrique, les Chinois ont montré qu’ils craignent de défendre leurs positions vis-à-vis des Américains et qu’ils préfèrent abandonner leurs investissements et leurs alliés".Des conséquences multiples, encore difficiles à apprécierMais, pour la Russie également, le départ de Nicolas Maduro est susceptible d’avoir des conséquences économiques négatives. Le Venezuela, rappelle la publication spécialisée Neftegaz.ru, dispose des plus importantes réserves prouvées de pétrole du monde, 17 % du total, soit 304 milliards de barils, et le coût de l’extraction est bien inférieur à ce qu’il est en Russie. La Chine et les États-Unis étaient ces derniers temps les principaux acheteurs de cette production qui avait été ramenée à un très bas niveau (0,8 million de baril/jour), mais qui pourrait être nettement accrue. Dès 2001, rappelle Neftegaz.ru, Hugo Chávez et Vladimir Poutine étaient convenus de concerter leur politique sur le marché mondial de l’énergie. Rosneft était présent au Venezuela jusqu’en 2020 et, en novembre dernier, les deux pays avaient prolongé un accord sur les co-entreprises, présentes notamment dans le secteur des matières premières. Il est vrai toutefois, tempère la Rossiiskaïa gazeta, que la mise en exploitation de ces richesses - telle qu’annoncée par Donald Trump - nécessitera du temps et des "investissements colossaux" et aussi un cours suffisamment élevé des cours du pétrole pour assurer leur rentabilité, qui ne serait pas garantie aujourd’hui. Oleg Deripaska s’inquiète néanmoins de voir les États-Unis mettre la main sur "plus de la moitié des réserves mondiales de pétrole". L’oligarque russe note que l’administration américaine veillera à ce que "le prix du pétrole russe ne dépasse pas 50 dollars du baril", ce qui, selon le fondateur de l’entreprise d’aluminium Rusal, va mettre en cause le modèle de "capitalisme d’État", tel qu’il existe en Russie et créer des problèmes budgétaires pour l’État russe. En novembre dernier, le pétrole russe s’est exporté à un prix moyen de 45 dollars du baril, en décembre il s’établissait à 34 dollars du baril. Dans ce contexte, la Banque centrale de Russie a appelé à réduire les dépenses et à revoir le prix de référence du pétrole dans les prochains budgets.Les États-Unis mettre la main sur "plus de la moitié des réserves mondiales de pétrole".Le parallèle entre la capture réussie de Nicolas Maduro et l’échec de l’armée russe devant Kiev en 2022 ne manque pas d’être dressé par la mouvance ultra-nationaliste, relève le Moscow Times.Tout en jugeant les situations très différentes, les commentateurs russes ne dissimulent pas leur admiration pour l’organisation, jugée "excellente" de l’opération de l’armée américaine, "démonstration de force" qui suscite chez nous une "envie compréhensible", écrit l’agence officielle Ria-novosti. La passivité du Kremlin face aux pressions exercées par Washington sur le Venezuela est critiquée par la mouvance nationaliste russe, relève l’agence Reuters. Ainsi Igor Girkin, l’ancien chef militaire des milices du Donbass, actuellement emprisonné, déplore qu’après l’exil de Bachar al-Assad, un "nouveau coup soit porté à l’image de la Russie". Avec le Venezuela, qui avait conclu en mai dernier un partenariat stratégique avec Moscou, une nouvelle fois, "un pays qui comptait sur l’aide de la Russie ne l’a pas obtenue". "Empêtré jusqu’aux oreilles dans le bourbier sanglant en Ukraine, nous sommes incapables d’autre chose, en particulier d’aider le Venezuela", critique ce dirigeant nationaliste, alors que "les États-Unis montrent comment une grande puissance doit réagir avant les menaces ne deviennent trop sérieuses et insurmontables". Pour le politologue Abbas Galliamov, les promoteurs du rapprochement avec le régime de Caracas, Nicolaï Patrouchev, ancien secrétaire du conseil de sécurité, et Igor Setchine, président de Rosneft, figurent parmi les perdants. À l’exemple de la Syrie post-Assad, certains experts comme Konstantin Eggert et Ivan U. Klyszcz n’écartent pas cependant un scénario qui verrait la Russie préserver l’essentiel de ses intérêts au Venezuela, tandis qu’une chroniqueuse de l’agence Ria-novosti, dépeint une situation chaotique, marquée par des affrontements entre cartels de la drogue, qui représenterait un casse-tête pour la Maison Blanche. D’ores et déjà, un autre risque se profile. Aux dires mêmes du Président Trump, Téhéran pourrait être la prochaine cible des États-Unis, ce qui poserait à Moscou un dilemme encore plus grand car les relations russo-iraniennes sont beaucoup plus étroites, un renversement du régime iranien affaiblirait Vladimir Poutine, affirme Alexandr Baounov.Une vision partagée à Washington et Moscou d’un monde divisé en sphères d’influencePour beaucoup de commentateurs occidentaux, l’action de force décidée par l’administration Trump à l’encontre d’un pays indépendant est un nouveau coup porté au droit et à l’ordre international. L’aspect le plus dommageable de cette opération est la création d’un précédent, qui légitime l’intervention des grandes puissances dans leur arrière-cour afin d’éliminer des dirigeants qu’ils jugent illégitimes ou menaçants, juge Richard Haass. Vladimir Poutine ne peut que s’en féliciter, lui qui appelle à la "dénazification" de l’Ukraine et au départ du Président Zelensky. La Russie et la Chine se réjouissent de constater que Donald Trump partage leur vision d’un monde divisé en sphères d’influence, dans lequel Moscou et Pékin dominent l’Europe et l’Indo-Pacifique respectivement, souligne l’ancien diplomate. La décision de la Maison Blanche accélère le glissement d’un monde gouverné par des règles à une planète divisée en sphères d’influence, délimitées par la force armée et la volonté de l’utiliser, commente le Guardian, qui reprend l’expression de "poutinisation de la politique étrangère américaine"utilisée par un politologue américain. "On peut dire que Moscou a perdu un partenaire à Caracas, mais gagné un gouvernement à Washington qui partage ses idées", résume Ivan U. Klyszcz.L’aspect le plus dommageable de cette opération est la création d’un précédent, qui légitime l’intervention des grandes puissances dans leur arrière-cour afin d’éliminer des dirigeants qu’ils jugent illégitimes ou menaçantsLe "corollaire Trump" à la doctrine Monroe, tel qu’il est mis en œuvre au Venezuela, justifie l’existence de sphères d’influence dominées par les grandes puissances, qui sont un thème majeur de la politique étrangère du Kremlin, relève Ivan U. Klyszcz. Cette interprétation de la doctrine Monroe valide les revendications russes sur des États étrangers, comme l’Ukraine, qui ne sont pas considérés comme souverains. La Russie risque de perdre les milliards qu’elle a investis au Venezuela, mais elle obtient un gain politique important, puisque le comportement de Donald Trump alimente le narratif russe, note aussi Mark Galeotti. Pour Moscou, la situation n’est "pas très confortable", admet Fiodor Loukjanov, mais le politologue proche du pouvoir justifie le fait que la Russie n‘est pas venue en aide à Nicolas Maduro non seulement par des questions techniques et logistiques, mais aussi par des considérations politiques, à savoir que Vladimir Poutine partage avec Donald Trump un "sujet incomparablement plus essentiel - l’Ukraine". En dépit de toute sa sympathie pour Caracas, le Président russe n’est "vraisemblablement pas prêt à mettre en question toute sa stratégie avec un partenaire essentiel pour des sujets de second ordre". D’autant que, poursuit Fedor Loukjanov, la Chine, que Donald Trump cherche à évincer d’Amérique latine, entretient des relations plus étroites avec le Venezuela et qu’elle n’a rien entrepris pour lui venir en aide.S’agissant des revendications réitérées ces derniers jours par le président des États-Unis sur le Groenland, Vladimir Poutine a d’ores et déjà laissé entendre qu’il n’avait pas d’objection à une annexion de ce territoire par les États-Unis. Fin mars dernier, lors d’un forum sur l’Arctique, le président russe avait déclaré : "chacun connaît les plans des États-Unis concernant l’acquisition du Groenland. Ce n’est qu’à première vue qu’on peut être surpris, ce serait une profonde erreur d’y voir des propos extravagants de la part de la nouvelle administration américaine". "Ces projets ont des racines historiques profondes", expliquait-il à Mourmansk, convaincu que "les États-Unis vont continuer à promouvoir de manière systématique leurs intérêts géopolitiques, politico-militaires et économiques en Arctique". "S’agissant du Groenland, déclarait le président russe, c’est une question qui concerne deux États concrets et qui n’a aucun lien avec nous". Copyright image : Alexander Zemlianichenko / POOL / AFP Vladimir Poutine et Nicolas Maduro au Kremlin, le 7 mai 2025.ImprimerPARTAGERcontenus associés à la uneMars 2024[Scénarios] La Russie, une puissance crépusculaire ?L'échec de l'invasion en Ukraine et la résilience économique russe suscitent des interrogations sur l'avenir à long terme du pays. Dessins des trajectoires possibles sur le plan économique, démographique, militaire et politique.Consultez la Note d'éclairage 05/01/2026 De Caracas à Kiev : grands enjeux géopolitiques de 2026 Michel Duclos