AccueilExpressions par Montaigne[Le monde vu d’ailleurs] - La Russie dénonce la "militarisation de l’Europe"La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne qui donne aussi la parole à des contributeurs externes. Russie29/04/2026ImprimerPARTAGER[Le monde vu d’ailleurs] - La Russie dénonce la "militarisation de l’Europe"Auteur Bernard Chappedelaine Ancien conseiller des Affaires étrangères Découvreznotre série Le monde vu d'ailleursPour soutenir l'Ukraine, tête de pont face à la Russie, l'Europe s'organise et s'autonomise : montée en puissance de l'armée et de la défense allemandes, dissuasion avancée française, adhésion de la Finlande à l'OTAN, renforcement capacitaire en matière de drones, prêt de 90 milliards d’€ à Kiev... Autant de signes qui, du point de vue de Moscou, indiquent que l'Europe instrumentalise la guerre pour relancer son économie et accélérer son projet politique. En réponse, les critiques fusent et les menaces s'accroissent. Une Europe bellicisteParmi les questions discutées les 23-24 avril au Conseil européen informel à Chypre figurent l’adoption du prêt de 90 milliards d’euros à l’Ukraine, ses perspectives d’adhésion à l’UE, le 20e paquet de sanctions à l’encontre de la Russie, mais aussi la mise en œuvre de l’article 42.7 du traité de Lisbonne, un point qui retient particulièrement l’attention de la Nezavissimaïa gazeta. Cette clause d’assistance mutuelle entre États membres est plus contraignante que l’article 5 du traité OTAN, rappelle le rédacteur en chef du quotidien, inquiet d’une "militarisation" des économies européennes, qui va "conduire à une hausse des investissements dans les infrastructures militaires aux frontières de l’UE". "Depuis plusieurs années, note Konstantin Remtchoukov, les pays du flanc oriental tentent d’obtenir la construction accélérée d’infrastructures offensives et logistiques dans les zones frontalières", ce que la Russie considère comme une "menace à sa sécurité nationale". "La densification des infrastructures de l’OTAN et désormais de l’UE va entraîner une réponse de Moscou, notamment le déploiement de missiles à courte et moyenne portée et le développement de systèmes hypersoniques d’interception et de frappe préventive", avertit le journal.L’UE est l’objet, ces derniers temps, d’attaques renouvelées de la part des responsables et experts russes, qui l’accusent de vouloir régler ses problèmes sur le compte de leur pays. De fait, l’UE est l’objet, ces derniers temps, d’attaques renouvelées de la part des responsables et experts russes, qui l’accusent de vouloir régler ses problèmes sur le compte de leur pays. Les dirigeants européens font de la Russie leur "ennemi extérieur idéal", mais ils pourront difficilement lui attribuer toutes leurs difficultés, affirme ainsi Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin. "Nous devons comprendre qu’une fois encore, l’Europe a déclenché une guerre contre la Russie", accuse Serguei Karaganov. Ce politologue proche du pouvoir fustige des "élites européennes en faillite", qui "alimentent l’hystérie guerrière pour détourner l’attention de leurs problèmes" et qui, "dans le même temps, se préparent à la guerre". Dans le même esprit, Fiodor Loukjanov considère que "la politique pro-ukrainienne et antirusse" des Européens est le moyen pour eux de promouvoir une "Europe politique" et qu’y renoncer comporterait plus d’inconvénients que d’avantages. Le général Iouri Balouevski déplore la faiblesse des réactions du Kremlin. "Quand allons-nous vraiment nous battre ?", demande cet ancien chef d’état-major de l’armée, qui rappelle les mises en garde de la Russie sur ses "lignes rouges" et sur les "armes hypersoniques uniques" dont elle dispose. "Ce général respecté a le courage de dire publiquement ce qu’on chuchote dans les couloirs", estime MK. Ces accusations à l’encontre des Européens se doublent d’attaques personnelles dont a récemment été victime Giorgia Meloni de la part d’un propagandiste du régime, propos jugés "vulgaires et inacceptables" par le ministre italien des Affaires étrangères. Antonio Tajani a convoqué l’ambassadeur de Russie, sans que ses autorités se désolidarisent des injures proférées par Vladimir Soloviev.Les menaces russes à l’égard de l’Europe du NordLes résultats du récent sommet franco-polonais de Gdansk et l’annonce d’une coopération renforcée en matière de défense ont aussi alimenté ces attaques. Le porte-parole du Kremlin voit dans l’organisation d’exercices aériens conjoints la confirmation de la volonté de l’UE de "poursuivre sur la voie du militarisme et de la nucléarisation". Alexandr Grouchko met en garde les États européens qui accepteraient le déploiement sur leur sol d’avions porteurs d’armes nucléaires françaises, ils "feraient de leur pays des cibles pour les forces russes en cas de conflit", le vice-ministre russe des Affaires étrangères fustige un "développement incontrôlé du potentiel nucléaire de l’OTAN, qui constitue une menace stratégique pour la Russie" et estime que de futures négociations sur la limitation des armes nucléaires devront prendre en compte les capacités européennes, notamment les arsenaux français et britannique. Les tensions autour de la Baltique et la possibilité d’un incident qui dégénère inquiètent un expert des questions de sécurité comme Alexeï Arbatov. Avec l’aide active de la Pologne, l’OTAN met en place contre la Russie une "force de frappe balto-scandinave" qui fait planer des menaces sur Kaliningrad et Saint-Pétersbourg, compte tenu de la position dure de ces pays à l’égard de Moscou, alerte Vzgliad.Le projet que le gouvernement finlandais vient de soumettre au Parlement d’Helsinki visant à supprimer les obstacles légaux au stationnement sur son territoire d’armes nucléaires n’a pas manqué non plus de susciter de vives critiques à Moscou. En renonçant au statut de neutralité et en adhérant à l’OTAN, les Finlandais ont commis une "bêtise et une imprudence", affirme Konstantin Kossatchev, vice-président du Conseil de la Fédération, la Chambre haute du Parlement russe, et ils s’apprêtent, selon lui, à commettre une autre erreur en pensant "très naïvement" qu’ils vont accroître leur sécurité en disposant d’armes nucléaires sur leur territoire. Pour cet ancien diplomate, c’est un "signal clair que l’OTAN est un bloc agressif qui ne cesse de renforcer sa présence militaire quantitative et qualitative aux abords immédiats des frontières russes". Président de la commission de la Défense de la Douma, Andreï Kartapolov affirme aussi que "la Finlande a choisi de se transformer en cible pour les armes nucléaires stratégiques russes, c’est son choix". Les menaces de la Russie à l’adresse des Européens ont pris un tour concret [...] : le ministère russe de la Défense a publié deux listes d’entreprises ukrainiennes et européennes, fabricantes de drones, avec leurs adresses (Londres, Riga, Prague, Munich…) et prévenu que cette aide fournie à l’Ukraine “entraînait les pays européens dans la guerre”Dernièrement, les menaces de la Russie à l’adresse des Européens ont pris un tour concret. Au lendemain de consultations gouvernementales germano-ukrainiennes, au cours desquelles les deux pays ont conclu un partenariat stratégique et décidé d’une nouvelle enveloppe d’assistance militaire à Kiev d’un montant de 4 milliards d’euros, note Euractiv, le ministère russe de la Défense a publié deux listes d’entreprises ukrainiennes et européennes, fabricantes de drones, avec leurs adresses (Londres, Riga, Prague, Munich…) et prévenu que cette aide fournie à l’Ukraine "entraînait les pays européens dans la guerre". Vice-Président du conseil de sécurité russe, Dmitri Medvedev a expliqué qu’il fallait y voir "une liste d’objectifs potentiels pour l’armée russe". Pour expliquer ces menaces nouvelles ouvertement brandies, la FAZ rapporte que Vladimir Poutine aurait été informé par son ministre de la Défense que les nouveaux drones ukrainiens disposent actuellement d’un "sérieux avantage" sur leurs équivalents russes et sont difficiles à intercepter. Une Allemagne qui concentre les critiques et les pressions russesInvoquant des problèmes techniques, la Russie a décidé de suspendre à compter du 1er mai le transit par son territoire de pétrole kazakh, indique Eurasianet. Est concernée la fourniture de 2,1 millions de tonnes destinés à la raffinerie de Schwedt, qui assure l’approvisionnement de Berlin et des Länder orientaux, précise la FAZ. L’objectif de Moscou, selon le journal, c’est d’acheminer le pétrole kazakh destiné à l’Allemagne par les ports russes pour faire cesser les attaques ukrainiennes sur ces terminaux pétroliers. Selon la ministre fédérale de l’Économie, Katherina Reiche, l’impact de cette décision devrait toutefois rester limité. Les services russes sont d’autre part suspectés d’avoir espionné plus de 300 personnalités allemandes (présidente du Bundestag, membres du gouvernement fédéral, militaires, journalistes...), qui utilisent la messagerie Signal. Plusieurs parlementaires (MM. Kiesewetter, von Notz) ont réagi en se déclarant favorables à de nouvelles sanctions contre une Russie jugée de plus en plus agressive. Une rencontre entre Roderich Kiesewetter, expert des questions internationales de la CDU, et des indépendantistes tchétchènes à Kiev a provoqué la convocation de l'Ambassadeur d'Allemagne à Moscou, cette rencontre est, selon le MID, la preuve de la volonté de Berlin de "s’immiscer dans les affaires intérieures de la Russie et de créer des problèmes pour sa sécurité nationale".La doctrine militaire allemande, qui vient d’être rendue publique partiellement, retient aussi l’attention des experts russes, qui ne manquent pas de relever que leur pays est présenté comme la "plus grande menace pour la sécurité" de l’Europe, Moscou considérant que "l’emploi de la force militaire est un instrument légitime de défense de ses intérêts". Le ministre de la Défense, Boris Pistorius, a averti que la Russie pourrait attaquer un État membre de l’OTAN en 2029 et décidé le déploiement en Lituanie d’une brigade de la Bundeswehr. L’objectif à l’horizon 2039 est de faire de la Bundeswehr la plus forte armée européenne, rappelle le quotidien MK, aussi faut-il considérer ce texte, "non comme un document technique de l’OTAN, mais comme un manifeste politique de la militarisation de la RFA et du glissement du centre de gravité politico-militaire de l’UE à Berlin". En d’autres termes, selon le journal, "l’Allemagne ne construit pas seulement une ‘armée forte’, mais la structure offensive et logistique de l’OTAN sur le continent", à savoir les ports, les entrepôts, les nœuds de communication, les états-majors - "sous direction allemande, mais sous le parapluie de l’OTAN" - qui seront utilisés par les États-Unis et leurs alliés en cas d’action militaire contre la Russie. "Pour les élites allemandes, explique le quotidien, la guerre avec la Russie est un instrument commode". Elle permet de "rassembler l’UE face à la menace russe, d’occulter les problèmes internes, d’imposer à la société une restructuration coûteuse de l’économie après la renonciation à l’énergie russe et de marginaliser les concurrents, en premier lieu la Pologne, dans la compétition pour être le premier partenaire des États-Unis en Europe".Une Europe "russophobe" et "nazie", accusée d’instrumentaliser l’UkrainePour le porte-parole du Kremlin, cette doctrine militaire prouve que les responsables politiques européens ont choisi la "ligne de la russophobie totale comme orientation politique fondamentale". "L’Allemagne est aujourd’hui le principal promoteur de la politique antirusse au sein de l’UE", affirme encore Dmitri Peskov, qui affirme aussi que "beaucoup d’Européens ont eu froid dans le dos à la lecture" de ce document. Cet argument d’une Allemagne redevenue une menace pour ses voisins est aussi développé par Argumenty i Fakty (AiF). S’en prendre à la Russie, puissance nucléaire, équivaudrait pour Berlin à un "suicide", explique l’hebdomadaire. En réalité, l’armée que l’Allemagne entend développer "sera utilisée pour faire pression sur ses partenaires de l’UE", les citoyens européens dont certains, notamment en France, selon AiF, "observent avec méfiance les ambitions croissantes de leur voisin". Cette militarisation s’inscrit totalement dans la stratégie américaine de retrait d’Europe, affirme Vzgliad, puisqu’elle entend "faire reposer l’avenir du berceau de la civilisation occidentale sur les Européens afin que Washington puisse concentrer ses efforts diplomatiques et militaires sur le Moyen-Orient et l’Asie-Pacifique".Cette autonomisation de l’Europe, qui conduit à sa "militarisation", est critiquée à Moscou. "Nous observons le développement agressif d’une base industrielle, écrit Denis Batourin, consistant à produire drones et missiles en Allemagne, en France, en Angleterre et en partie en Ukraine, qui devient un site important d’assemblage". Le politologue dénonce une volonté d’utiliser Kiev pour faire la guerre à la Russie, l’Europe assurant les arrières de l’Ukraine et lui donnant une profondeur stratégique en fabriquant les armes à longue portée qui lui sont ensuite livrées. Il se réfère à des déclarations du ministre russe des Affaires étrangères, qui souligne la place de l’Ukraine dans la nouvelle stratégie occidentale ("les États-Unis et l’UE veulent créer un nouveau bloc, ils veulent attribuer à Kiev un rôle essentiel"). Cette accusation se retrouve dans une nouvelle charge de Sergueï Lavrov. Une fois encore, il s’en prend aux Européens qui, "depuis plus d’une décennie, ont fait de l’Ukraine un instrument pour faire la guerre à notre pays". Le chef de la diplomatie russe dénonce le retour de "l’idéologie" et des "pratiques nazies" en Allemagne, mais aussi en Finlande et au Royaume-Uni. Dans ce contexte, la reconversion d’une partie de l’industrie automobile allemande pour répondre aux besoins de la défense est suivie de près, de même que les coopérations qui se mettent en place avec des entreprises ukrainiennes. Friedrich Merz et les dirigeants européens voient dans la "militarisation des économies européennes" le moyen de sortir de la crise actuelle, affirme Vzgliad, sceptique sur la capacité du secteur de la défense à devenir un moteur de croissance comparable à ce que représente l’industrie automobile pour l’Allemagne. Le politologue dénonce une volonté d’utiliser Kiev pour faire la guerre à la Russie, l’Europe assurant les arrières de l’Ukraine et lui donnant une profondeur stratégique en fabriquant les armes à longue portée qui lui sont ensuite livrées."L’atlantisation rampante" était, selon Piotr Akopov, la raison principale du conflit militaire qui a éclaté en Ukraine en 2022. Aujourd’hui, les États-Unis et les Européens ont renoncé "en paroles" à cette adhésion, s’y substitue "l’européisation", à savoir l’intégration à l’UE, explique le commentateur. "Auparavant, poursuit-il, Moscou n’y objectait pas officiellement, bien que, clairement, nous voyons l’avenir de l’Ukraine dans une autre Union". Mais, "ces dernières années, l’UE se prépare à acquérir une dimension militaire […], il est clair que l’intégration européenne de l’Ukraine devient pour nous totalement inacceptable", conclut Piotr Akopov.Dans l’entretien qu’il a accordé à El Pais, Joschka Fischer observe que, "pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous sommes seuls face à une menace sur le flanc oriental de l’Europe et de l’OTAN". Face à cette "situation totalement nouvelle", nous devons "nous préparer à la fin de la protection américaine". L’ancien dirigeant du parti des Verts allemand appelle aussi à "investir massivement dans la sécurité" et à "tout faire pour soutenir l’Ukraine". "Tant que l’Ukraine continue à se battre et est en mesure de le faire, elle nous apporte une garantie de sécurité, car Vladimir Poutine ne s’arrêtera pas, il continuera à avancer vers l’Ouest", affirme celui qui fut le ministre des Affaires étrangères de la coalition dirigée par Gerhard Schröder. Copyright Gavriil Grigorov / POOL / AFP Vladimir Poutine et le porte-parole du gouvernement, Dmitry Peskov à Igora, dans la région de Léningrad, le 26 décembre 2024.ImprimerPARTAGERcontenus associés à la uneNovembre 2025[Scénarios] L’OTAN à l’épreuve de la menace russe : l’hypothèse balteLes incursions de drones russes et cyber-attaques en 2025 menacent l’Europe. Cette note analyse le risque d’escalade russe, l’impact d’un désengagement américain et les réponses possibles de l’OTAN et de l’UE pour sécuriser les pays baltes.Consultez la Note d'éclairage 23/04/2026 Les Français et les enjeux de défense Jeanne Lebaudy 07/01/2026 [Le monde vu d’ailleurs ] - La Russie, perdante ou gagnante du renversement... Bernard Chappedelaine 26/02/2025 [Le monde vu d'ailleurs] - L’Europe, Poutine et Trump : vu de Moscou, trian... Bernard Chappedelaine