AccueilExpressions par MontaigneLes Français et les enjeux de défenseLa plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne qui donne aussi la parole à des contributeurs externes. Sécurité et défense23/04/2026ImprimerPARTAGERLes Français et les enjeux de défenseAuteur Jeanne Lebaudy Chargée de projets au programme Europe Pouvoir d'achat, santé, immigration, éducation... Et la défense ? Quelle est la place de cet enjeu parmi les préoccupations des Français et comment ces derniers se situent-ils par rapport à leurs voisins européens ? Répondre à cette question, de façon diachronique et synchronique, est un préalable pour construire un esprit de défense à la mesure de la menace. Cet article, en partenariat avec Verian, examine la place croissante des enjeux de défense dans l’opinion française et dégage un paradoxe : une forte sensibilité aux enjeux de défense, mais une réticence persistante à en assumer pleinement les implications.De sujet secondaire à priorité installée : la défense a changé de rang dans l’opinionAu milieu des années 2000, la hiérarchie des préoccupations des Français est dominée par les enjeux économiques et sociaux. Les enquêtes d’opinion de l’époque - qu’il s’agisse des séries Eurobaromètre ou des instituts nationaux - montrent que la défense apparaît marginalement parmi leurs inquiétudes (ils sont moins de 5 % à la faire figurer dans la liste de leurs préoccupations). Elle est perçue comme une compétence régalienne à part entière, traitée par un système d'alliances dans le cadre privilégié de l'OTAN, et relativement déconnectée des vies quotidiennes d’une époque marquée par un nombre faible de conflits, a fortiori en Europe. À l'exception de certains pays de l’est de l’Union européenne, la marginalisation de l’enjeu de défense se retrouve dans la plupart des 27 États membres.Cette marginalité contraste avec la période actuelle. En 2025, 18 % des Français citent la sécurité et la défense parmi les deux principaux enjeux auxquels l’Union européenne fait face, un niveau proche de la moyenne européenne (16 %), mais inférieur à celui observé dans certains pays d’Europe centrale et orientale. En Pologne, par exemple, les niveaux de préoccupation dépassent régulièrement 25 %, reflet d’une exposition géographique et historique directe à la menace russe. À l’inverse, en Italie ou en Espagne, la défense reste plus nettement derrière les priorités économiques et migratoires.La progression française n’en est pas moins significative. En vingt ans, la défense a changé de statut : longtemps cantonnée à une frange marginale de l’opinion publique, elle s’est progressivement imposée comme un thème structurant.La progression française n’en est pas moins significative. En vingt ans, la défense a changé de statut : longtemps cantonnée à une frange marginale de l’opinion publique, elle s’est progressivement imposée comme un thème structurant, désormais au niveau de sujets historiquement saillants comme l’immigration (20 % au niveau européen, 15 % en France) et devant des politiques publiques pourtant fortement sur le devant de la scène, comme l’environnement (9 %, 11 % en France) ou la santé (6 %, 7 % en France).Ce mouvement s’inscrit dans une tendance européenne plus large : en 2024, 33 % des Européens plaçaient déjà la sécurité et la défense au premier rang des priorités de l’Union. Ils sont 37 % en 2025, et n’avaient jamais été plus de 20 % avant 2022. Dans 13 États membres sur 27 - dont la France, l’Allemagne et la Pologne - ces enjeux arrivent désormais en tête. Cette progression marque une rupture avec la décennie 2010, structurée par d’autres urgences : crise de la zone euro d’abord, crise migratoire de 2015 ensuite.Historiquement, cette remontée pourrait s’apparenter à un retour. Durant la Guerre froide, la défense constituait un horizon structurant en France, bien que peu débattu publiquement. La période ouverte par la chute du mur de Berlin a, à l’inverse, installé une séquence de désensibilisation stratégique. Réduction des budgets militaires, mise à distance progressive des services nationaux - suspendus en France depuis 1997 - sur fond d’une perception atténuée de la menace, somme toute légitime. L'opinion française s'était progressivement désinvestie des questions de défense, principalement évoquées dans le débat public à l'occasion de sujets techniques (discussions budgétaires au parlement, débats sur la condition des militaires, crises humanitaires).Les travaux sur l’opinion des Français montrent que l’image des armées est restée globalement positive depuis les années 1990, mais que la défense n’est pas perçue comme un enjeu politique central jusqu’aux années 2010-2020, où la multiplication des attentats, le déploiement majeur des soldats français au Sahel pendant près d’une décennie, et, surtout, la guerre en Ukraine remettent la question au premier plan.Un basculement lié à la guerre en Ukraine et à la dégradation de l’environnement stratégiqueLe basculement observé depuis 2022 procède d’abord d’un choc exogène : l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Ce conflit agit comme un révélateur brutal du retour, en Europe, d’une conflictualité interétatique que l’on croyait largement appartenir au passé.Les données Eurobaromètre convergent. En 2025, 75 % des Français (et 77 % des Européens) considèrent cette invasion comme une menace pour la sécurité de l’Union européenne (Eurobaromètre Standard 104, automne 2025). Et 78 % des Européens se sentent "préoccupés par la défense et la sécurité de l’UE pour les cinq prochaines années" (77 % en France, Eurobaromètre Standard 103, printemps 2025). Ce niveau de perception du risque est historiquement élevé, comparable à celui observé lors des pics de tension de la Guerre froide, dans un contexte toutefois profondément recomposé où la conflictualité conventionnelle se combine désormais avec des formes hybrides et des menaces cyber.Autre singularité de notre époque, ce choc s’est traduit par un soutien massif à l’action européenne. À l’automne 2025, 79 % des Européens se déclaraient favorables à une politique commune de sécurité et de défense, et 71 % à un renforcement des capacités industrielles militaires de l’Union. Dans la même enquête, en France, 71 % approuvent les sanctions économiques contre la Russie, 73 % l’aide financière et humanitaire à l’Ukraine, et 53 % le financement et la livraison d’équipements militaires en Ukraine (contre 68 % au printemps 2022, soit une baisse notable).Le discours politique dans l’Hexagone a accompagné cette inflexion, avec un fort investissement du discours présidentiel sur les sujets de défense. Il s’est concrétisé par trois revues stratégiques entre 2017 et 2025 (au cours des 40 années précédentes, la moyenne pour ce document de référence était de un tous les dix ans). Dès 2017, Emmanuel Macron plaidait pour une "Europe de la défense" dans son discours de la Sorbonne. Après 2022, cette ligne a été réaffirmée, notamment lors des conférences sur la sécurité européenne, insistant sur la nécessité de "réarmer" le continent. Elle s’est récemment traduite par une prise de position plus explicite en faveur d’une ouverture du parapluie nucléaire français à ses partenaires européens, que le président Emmanuel Macron a défendue de manière appuyée, marquant un infléchissement notable de la doctrine.Au-delà de l’Ukraine, l’environnement international s’est durci, voire brutalisé. Les menaces américaines contre l’autonomie du Groenland [...] ont constitué un choc sans précédent dans les perceptions européennes.Au-delà de l’Ukraine, l’environnement international s’est durci, voire brutalisé. Les menaces américaines contre l’autonomie du Groenland (et par conséquent contre la souveraineté du Danemark) ont constitué un choc sans précédent dans les perceptions européennes. À l’automne 2025, 19 % des Français citent la situation internationale parmi les principaux enjeux pour l’UE, un niveau légèrement supérieur à celui de la sécurité et la défense elle-même (16 %). Les tensions au Moyen-Orient - que la récente guerre en Iran a fait encore monter d’un cran - les rivalités sino-américaines ou encore les perturbations des chaînes d’approvisionnement contribuent à inscrire durablement la sécurité dans le champ des préoccupations ordinaires. Cette dynamique est également entretenue par les réponses européennes. La montée en visibilité des initiatives de la Commission européenne - qu’il s’agisse du Fonds européen de défense, des instruments de soutien à l’industrie ou de la nomination d’un Commissaire dédié - contribue à politiser ces enjeux. En 2025, 38 % des Français souhaitent que le budget de l’UE accorde la priorité à la sécurité et à la défense, un niveau en progression depuis 2020. Pour autant, l’opinion française reste moins alignée sur une logique d’augmentation massive des dépenses dans la défense que ses voisins d’Europe orientale (comme la Pologne qui les a portées à 5 % du PIB, contre 2 % en France). Une centralité acquise, mais des divergences persistantes sur les réponsesSi un consensus se dessine sur la réalité de la menace - 58 % jugent probable qu’un conflit armé touche la France dans les cinq prochaines années - et par conséquent de l’importance du sujet, il ne se prolonge pas mécaniquement sur les modalités de la réponse. Cette perception élevée du risque contraste avec le faible niveau de confiance dans la préparation nationale : seuls 27 % des Français estiment que le pays est prêt à faire face à un conflit, et 73 % jugent sa préparation militaire suffisante. Pour autant, une large majorité des Français soutient une politique de sécurité et de défense commune des États membres de l'Union européenne (74 %) et près d’un Français sur deux pense que davantage de décisions devraient être prises au niveau de l’Union européenne (49 %). Ce soutien de principe à l’action commune s’accompagne néanmoins d’une large défiance à l’égard des institutions européennes et nationales.Le cas français se distingue ainsi par un paradoxe récurrent. La sensibilité aux enjeux stratégiques y est relativement élevée, le soutien à l’action commune majoritaire mais la confiance dans les institutions (européennes et nationales) demeure faible. En 2025, seuls 27 % des Français déclarent faire confiance à l’Union européenne, contre 48 % en moyenne dans l’UE. À l’inverse, 61 % expriment une défiance, soit un écart de plus de quinze points avec la moyenne européenne. Cette tension traverse aussi le rapport à l’Europe. Elle s’inscrit dans une relation historiquement ambivalente à la construction européenne, marquée à la fois par un rôle moteur dans les politiques de défense (de la dissuasion nucléaire nationale aux initiatives capacitaires européennes) et par une réticence à la délégation de souveraineté. Au-delà, le sentiment de défiance est caractéristique de la France. Rappelons qu’en 2025, près d’un Français sur deux déclarait associer son état d’esprit à la défiance, et une très large majorité d’entre eux affirmaient avoir "plutôt pas confiance" dans les partis politiques (89 %), le gouvernement national (86 %), ou le parlement national (80 %).Et ailleurs ? Comparativement, l’Allemagne présente un profil inverse : une confiance plus élevée dans les institutions européennes, mais une culture stratégique longtemps plus réticente à l’usage de la force. La Pologne combine, quant à elle, une forte perception de la menace avec un attachement prioritaire au cadre de l’OTAN. L’Italie et l’Espagne se caractérisent par une priorité moindre accordée à la défense et une approche plus intermittente de ces enjeux.Ainsi, le cas français présente une autre ambivalence : une forte sensibilité aux enjeux de défense, combinée à une réticence persistante à en assumer pleinement les implications. D’un côté, la perception de la menace est largement partagée ; elle structure désormais l’agenda politique. En revanche, les modalités de la réponse - niveau d’effort, instruments mobilisés, articulation entre échelons national, européen et atlantique - demeurent fortement débattues. Le clivage ne porte plus sur la nécessité d’agir, mais sur les conditions de cette action.Le cas français présente une autre ambivalence : une forte sensibilité aux enjeux de défense, combinée à une réticence persistante à en assumer pleinement les implications.Il en résulte une forme de patriotisme à demi-mots : la menace est reconnue, l’effort est admis en principe, mais son inscription dans des dispositifs contraignants ou durables suscite des réticences. Pour preuve, la mobilisation individuelle demeure limitée. 54 % refusent toute mesure contraignante d’après un sondage Verian au début de l’année. En creux, une base sur laquelle bâtir une culture de défense et de solidarité existe, avec notamment 46 % des Français se disant prêts à un effort. Mais cet effort reste fragmenté, conditionnel, rarement décisif. 20 % envisagent un engagement personnel - service, réserve, soutien logistique. 16 % accepteraient de travailler davantage, surtout chez les moins de 35 ans ; 15 % mobiliseraient leur épargne au profit de l’industrie de défense ; 8 % seulement accepteraient une hausse des contributions sociales.La prise de conscience est bien là. La disposition à agir, elle, demeure partielle. Entre perception de la menace et acceptation du coût, l’écart demeure - et fixe les bornes d’une mobilisation face à une guerre pourtant redevenue crédible.Sauf mention contraire, les données proviennent de l’Eurobaromètre Standard 104 - automne 2025.DescriptionSécurité, défense et Union européenne : l’opinion des français en 2025Perception du risque - Français préoccupés par la défense et la sécurité de l’UE (5 prochaines années) : 77 % - Français jugeant probable qu’un conflit armé touche le pays : 58 %Attitude vis-à-vis de l’UE - Français soutenant une politique de sécurité et de défense commune des États membres de l’UE : 74 % - Français pensant que davantage de décisions devraient être prises au niveau de l’UE : 49 % - Français exprimant une défiance vis-à-vis de l’UE : 61 %Préparation et engagement - Français estimant que le pays est prêt à faire face à un conflit : 27 % - Français envisageant un engagement personnel (service, réserve, soutien logistique) : 20 %*À titre de comparaison 78 % des Européens se sentent “préoccupés par la défense et la sécurité de l’UE pour les cinq prochaines annéesSource : Eurobaromètre Standard 103, printemps 2025.Copyright image : Thibaud MORITZ/AFPImprimerPARTAGERcontenus associés à la uneMars 2025Esprit de défense : l’affaire de tousLa résurgence d'un conflit majeur en Europe interroge la résilience des sociétés, mettant en lumière l’importance de l’esprit de défense. Ce dernier repose sur l’unité des citoyens et des institutions face à la menace, mais en France, il est fragilisé par des divisions internes. L’histoire montre que la cohésion sociale et un socle culturel partagé sont essentiels pour assurer la défense nationale. Aujourd’hui, la défense ne se limite plus au militaire, elle nécessite une mobilisation collective pour renforcer la résilience face aux menaces diverses comme les cyberattaques et la désinformation.Consultez la Note d'enjeux