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21/04/2026
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L’automne des populismes européens ?

L’automne des populismes européens ?
 Marc Lazar
Auteur
Expert Associé - Démocratie et Populisme, Italie

Matteo Salvini​, chef de la Ligue et membre du gouvernement de Giorgia Meloni, invitait le 18 avril l'extrême-droite européenne​ à Milan, pour un "Sommet de la remigration​" auquel participait Jordan Bardella​. Le rassemblement a été assombri par l'échec de Viktor Orbán le 12 avril. Signe d’un recul pour les partis nationaux-populistes ? Comme le montre Marc Lazar, si la dynamique électorale n'a pas changé, la droite radicale peut tirer les leçons de la comparaison entre modèles hongrois et italien : le soutien de Trump est un baiser de la mort et l'obstruction anti-européenne est sanctionnée par les électeurs, qui préfèrent l'équilibrisme avisé de Giorgia Meloni, notamment sur l’UE. 

Après un long printemps des populismes européens portés par une série de progressions électorales, parfois spectaculaires, serait-on entré maintenant dans une autre saison, celle de l’automne de ces mêmes populismes ? C’est un peu la tonalité qui sourd de nombre de commentaires qui égrènent quelques faits saillants à l’appui de cette interprétation. Le lourd échec de Giorgia Meloni à son référendum sur la justice des 22 et 23 mars derniers, la déroute de Viktor Orbán largement battu aux élections du 12 avril, la faible mobilisation des foules pour le meeting de Matteo Salvini du samedi 18 avril à Milan, qu’il espérait grandiose puisqu’il rassemblait tous les dirigeants des partis du groupe des Patriotes au Parlement européen - à l’exception de l’ex-Premier ministre hongrois qui a préféré renoncer à son déplacement. Davantage, ces mêmes analystes soulignent la forte mobilisation des électeurs, notamment des jeunes, en Italie et en Hongrie, laquelle marquerait leur opposition nette et franche aux gouvernements nationaux-populistes. Ils interprètent aussi les résultats des scrutins comme deux grandes victoires démocratiques, en Italie, pour la défense intransigeante de la Constitution, en Hongrie pour la lutte contre la corruption, la volonté de restaurer l’État de droit et le désir de s’ancrer dans l’Union européenne de manière positive. Bref, selon eux, les populismes en Italie et en Hongrie auraient subi un coup d’arrêt qui annoncerait le reflux plus général du reste des populismes européens.

On se gardera, pour notre part, de tels pronostics. Dans chaque pays, la dynamique populiste reste forte et s’explique par de puissants facteurs endogènes, propres à chaque pays. En Suède, où les élections se dérouleront le 13 septembre prochain, les Démocrates de Suède, le parti national-populiste d’extrême-droite s’affirme toujours comme la seconde formation politique, même s’il reste dans les intentions de vote autour de 20 %, sans progression notable par rapport à 2022. Le Rassemblement national a réussi une percée aux dernières élections municipales et toutes les enquêtes d’opinion démontrent que ses deux leaders, Marine Le Pen et Jordan Bardella, sont les responsables politiques préférés des Français et pourraient être, l’un ou l’autre, aisément qualifiés au second tour de l’élection présidentielle de l’an prochain. Giorgia Meloni enregistre une légère baisse de popularité mais elle et son parti, Frères d’Italie, sont largement en tête dans les intentions de vote pour les élections en 2027. Toujours dans la perspective de la cruciale année électorale de 2027, en Autriche, le Parti de la liberté caracole en tête des intentions de vote avec 37 % (+8,2 points par rapport au scrutin de 2024) tandis que Vox rassemblerait 18 % de suffrages des Espagnols (+5,5 points par rapport à 2023). En revanche, Droit et Justice en Pologne stagne avec 25,4 % d’intentions de vote, près de 10 points en moins qu’en 2023, le parti étant en outre profondément divisé malgré sa victoire à l’élection présidentielle de 2025. Il n’y a donc pas pour le moment - et il n’y aura sans doute pas à l’avenir - un impact italien ou hongrois direct sur les électeurs des autres pays appelés à se rendre aux urnes l’an prochain

Il n’y a donc pas pour le moment - et il n’y aura sans doute pas à l’avenir - un impact italien ou hongrois direct sur les électeurs des autres pays appelés à se rendre aux urnes l’an prochain.

Pour autant, l’échec de Viktor Orbán est incontestablement celui de tous ses amis, qui l’ont soutenu, en particulier dans une vidéo au mois de janvier dernier dans laquelle s’exprimaient, entre autres, Giorgia Meloni, Matteo Salvini, Marine Le Pen, Alice Weidel la cheffe de l’AfD, Santiago Abascal, le leader de Vox, Herbert Kickl, le dirigeant du Parti de la liberté en Autriche, et hors d’Europe, Javier Milei et Benyamin Netanyahou. Si Giorgia Meloni s’est faite discrète par la suite, les autres dirigeants des partis membres du groupe des Patriotes se sont activés jusqu’au bout en faveur du Premier ministre sortant, à l’instar de Marine Le Pen, Matteo Salvini ou Geert Wilders. Enfin, l’administration américaine est intervenue directement avec les séjours à Budapest du secrétaire d’État, Mario Rubio, du vice-président J.D. Vance ; Donald Trump en personne a clairement appelé les Hongrois à voter en faveur de son "véritable ami", un "combattant", "un dirigeant fort et puissant" qui "se bat sans relâche pour son grand pays et son peuple, qu’il aime profondément, tout comme je le fais pour les États-Unis d’Amérique". Cette élection était en effet importante pour les Républicains car la Hongrie avait été érigée par eux, et notamment par le think tank Heritage Foundation, avant même leur retour au pouvoir, en source d’inspiration, voire en modèle à imiter presque à la lettre. Avec la déroute d’Orbán, les États-Unis d’Amérique perdent un allié européen sur lequel ils comptaient. En effet, le document de Stratégie nationale publié le 5 décembre dernier par la Maison Blanche appelait à "cultiver la résistance à la trajectoire actuelle de l’Europe" en plein déclin et qui pourrait devenir "méconnaissable dans vingt ans ou moins ". En conséquence, Washington comptait sur les "partis européens patriotes". À l’évidence, Fidesz était l’un d’entre eux. Or celui-ci pensait que le soutien américain pourrait lui être profitable. Il n’en a rien été.

C’est là l’une des premières leçons pour les diverses formations nationales-populistes de droite : Donald Trump et son administration ne constituent pas des ressources politiques favorables, bien au contraire. Deux exemples opposés en attestent. Le Rassemblement national quasiment depuis le début du second mandat de Trump s’est tenu assez éloigné de celui-ci. Si d’un côté, comme tous les autres partis nationaux-populistes, il salue son souverainisme, son nativisme, sa dénonciation de l’immigration clandestine et sa lutte contre le wokisme, il a condamné les droits de douane, son intervention au Venezuela, sa volonté de s’emparer du Groenland et maintenant sa guerre en Iran. Tout cela au nom de la défense des intérêts nationaux et en se réclamant en la matière du gaullisme. Par ailleurs, la virulence, pour ne pas dire la violence, de la rhétorique et des actions de Donald Trump sont à l’opposé de la stratégie de "dédiabolisation" du RN. Celui-ci, comme le FN, n’ont jamais été atlantistes et souhaitaient même sortir complètement de l’OTAN, proposition suspendue temporairement depuis le début de la guerre en Ukraine. Le RN ne peut que constater le rejet massif de Trump chez les Français, y compris parmi ses électeurs. 

C’est là l’une des premières leçons pour les diverses formations nationales-populistes de droite : Donald Trump et son administration ne constituent pas des ressources politiques favorables, bien au contraire.

Giorgia Meloni se voulait être la plus proche de Donald Trump. Pour trois raisons fondamentales. D’une part, parce qu’elle s’inscrivait dans la continuité de la politique atlantiste italienne depuis les lendemains de la Seconde guerre mondiale, quelle que soit la couleur politique des gouvernements. D’autre part, parce qu’elle a de grandes affinités politiques et idéologiques avec les Républicains. Enfin, parce qu’elle entendait jouer un rôle prééminent d’intermédiaire entre Bruxelles et Washington. Cela lui permettrait, pensait-elle, de s’affirmer comme la femme forte de l’Europe, profitant de l’impopularité d’un Emmanuel Macron en fin de règle et des difficultés rencontrées par le chancelier Merz dans sa coalition et du fait de la montée en puissance de l’AfD. Par ailleurs, en affichant sa proximité avec son ami Trump, elle escomptait pouvoir obtenir quelques avantages pour son pays. Las ! Les comportements erratiques de Trump par rapport à l’Ukraine la mettent en difficulté, elle qui est engagée aux côtés de Kiev. L’Italie n’échappe pas aux droits de douane qui pénalisent ce pays fort exportateur. L’impopularité de la guerre en Iran en Italie à cause du prix de l’énergie ressenti par les Italiens et leur profond sentiment pacifiste l’a obligée, elle, qui avait dans un premier temps déclaré "ne pas partager" mais "ne pas condamner", à proclamer le 5 mars que "l’Italie en Iran n’est pas en guerre et ne veut pas entrer en guerre". Le 31 mars, elle a refusé l’utilisation de la base de l’OTAN à Sigonella, en Sicile, aux avions américains qui vont bombarder l’Iran. Enfin les attaques de Donald Trump contre le pape Léon XIV l’ont amené après une longue journée d’hésitation à les déclarer "inacceptables", ce qui a déclenché une volée de bois vert du président américain à l’encontre de celle qu’il présentait quelques semaines auparavant comme sa grande amie. Cette tension ne signifie en rien une rupture définitive. Loin de là. Mais, à l’évidence, Giorgia Meloni cherche à prendre quelque distance de Trump un an avant les élections, d’autant que 81 % des Italiens rejettent le président américain. D’où sa présence au Palais de l’Élysée, aux côtés de Macron, Starmer et Merz pour organiser une opération de sécurisation du détroit d’Ormuz qui peut être interprétée comme une action de contrepoids à la politique américaine. En d’autres termes, les "partis européens patriotes", pour reprendre la formulation américaine, préfèrent en ce moment ne pas répondre à l’appel de Washington quand bien même nombre d’entre eux partagent les argumentaires critiques des Républicains contre une Europe qui "étouffe" la liberté d’expression à cause d’un excès de réglementation et de la domination culturelle de la gauche. 

Le résultat des élections en Hongrie pose la question de l’Europe, ou mieux, de l’Union européenne, à laquelle les nationaux-populistes européens auront à se confronter.

Le résultat des élections en Hongrie pose la question de l’Europe, ou mieux, de l’Union européenne, à laquelle les nationaux-populistes européens auront à se confronter. Viktor Orbán déployait une stratégie d’obstruction en utilisant son veto et en ne tenant pas compte des mises en garde de Bruxelles à propos de ses violations de l’état de droit. Le résultat c’est que des fonds importants - 18 à 21 milliards d’euros- en faveur de la Hongrie étaient gelés, ce qui a contribué, en plus de la corruption généralise à la dégradation de l’économie du pays et de sa situation sociale. Les nationaux-populistes s’ils accèdent au pouvoir devront tenir compte de ce précédent. En particulier, ils sont désormais face à un vrai dilemme stratégique par rapport à l’Union européenne. Plus aucun d’entre eux n’envisage sérieusement d’en sortir ou de renoncer à la monnaie unique, pour ceux qui sont dans la zone euro. Pour autant, leur faut-il engager une stratégie d’affrontement comme le fit Orbán qui, au final, ne s’est pas avérée payante, alors qu’en outre, celui-ci a perdu le pouvoir et que les dirigeants des deux pays qui pourraient prolonger cette politique, la Slovaquie et la Bulgarie, n’ont pas le même poids politique et médiatique que l’ancien maître de Budapest ? Ou faut-il plutôt agir comme Giorgia Meloni qui cherche à réaliser des compromis avec le Parti populaire européen et la Commission européenne, sans pour autant renoncer à son projet d’une "Europe des nations et des peuples", ce qui signifie tenter de recouvrer davantage de souveraineté nationale ?


Les réponses qu’apporteront ces partis à ces questions pourraient peser assez fortement dans les campagnes électorales qui s’annoncent. 


Copyright image : Piero CRUCIATTI / AFP
Matteo Salvini​, chef de la Ligue et membre du gouvernement italien, Geert Wilders, leader du PVV aux Pays-Bas et Jordan Bardella à Milan le 18 avril 2026.

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