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15/04/2026
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[Le monde vu d’ailleurs] - Hongrie : l’échec de Viktor Orbán et ses leçons géopolitiques

[Le monde vu d’ailleurs] - Hongrie : l’échec de Viktor Orbán et ses leçons géopolitiques
 Bernard Chappedelaine
Auteur
Ancien conseiller des Affaires étrangères
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Dans un contexte marqué par les ingérences de leur pays, le diagnostic posé par les experts américains et russes sur les raisons de l’échec de Viktor Orban est assez voisin. À Moscou, les responsables se veulent assez sereins quant aux conséquences de ce scrutin sur la relation avec la Hongrie, à Washington, la défaite sans appel d’un inspirateur du courant MAGA fait débat dans les rangs des Républicains.

Les erreurs de Viktor Orbán

Considérée naguère comme l'un des pays les plus prospères d'Europe centrale, la Hongrie est désormais l'État le plus pauvre de la région, déplore Yascha Mounk. Le niveau de vie y est inférieur à celui de ses voisins (Roumanie, Bulgarie), la corruption y est répandue au point qu'elle affecte la vie des citoyens, alors que Viktor Orbán et ses proches ont joui jusqu'à présent de l’impunité. La Hongrie, qui a subi la domination soviétique et une intervention militaire en 1956, s'est alignée sur Moscou, rappelle le politologue, autant de raisons qui, selon lui, expliquent la défaite du Premier ministre, au pouvoir depuis 16 ans, aux élections législatives du 12 avril. Dans sa politique économique, Orbán a expérimenté un cocktail comprenant une stratégie industrielle nationaliste, des réductions d'impôt agressives réservées à certains groupes, une énergie bon marché et des investissements chinois importants, mélange qui n'a pas fonctionné en raison notamment du gel des fonds européens, qui représentent des sommes considérables pour l'économie hongroise en stagnation depuis 3 ans, alors même la Pologne connait une croissance soutenue, note El Pais. L'une des raisons pour lesquelles Viktor Orbán a mis l'accent sur la politique étrangère dans sa campagne c'est son bilan médiocre sur le plan interne, estime CNN, qui explique pourquoi il n'a eu de cesse de dénoncer des ennemis (des ONG, George Soros, le mouvement LGBTQ, les universités libérales, l'UE), de mettre l'accent sur la défense de la souveraineté et de se présenter comme le protecteur de la Hongrie. Mais "faire de l'Ukraine la principale menace à la souveraineté de la Hongrie est risible", souligne le politologue Ivan Krastev, cité par la chaîne d'information. 

[Péter Magyar] ne fait pas preuve de bienveillance vis-à-vis de Moscou, il affiche sa loyauté envers Bruxelles, entend concilier son euro-optimisme avec la défense de l'identité hongroise et se déclare favorable à la limitation de l'immigration.

Les causes de la défaite de Viktor Orbán sont diverses, estime pour sa part le site nationaliste russe topwar.ru : l'usure du pouvoir, mais aussi le contrôle des médias et des institutions qui, de facteur de stabilité, s'est transformé en motif de mobilisation contre le pouvoir. Péter Magyar a su rassembler derrière lui toutes les oppositions et il a bénéficié d'une participation massive des électeurs. L'une des grandes différences entre Péter Magyar et Viktor Orbán concerne la politique extérieure : à la différence du Premier ministre sortant, son concurrent ne fait pas preuve de bienveillance vis-à-vis de Moscou, il affiche sa loyauté envers Bruxelles, entend concilier son euro-optimisme avec la défense de l'identité hongroise et se déclare favorable à la limitation de l'immigration, relève le quotidien Vedomosti. Les causes de l'échec du parti Fidesz sont claires, selon Fiodor Loukjanov, l'usure du pouvoir - un mandat ininterrompu de 16 ans est inhabituel en Europe centrale. Viktor Orbán, qui se veut un nationaliste, défenseur des intérêts hongrois, était censé accorder la priorité à l'agenda intérieur. Or, pendant la campagne, il a mis l'accent sur les questions internationales, en premier lieu sur le conflit ukrainien, alors que ses adversaires soulignaient la nécessité de traiter les problèmes internes et mettaient l’accent sur le rôle que pouvaient jouer à cet égard les institutions européennes, observe le politologue.

Les ingérences étrangères

L'élection du 12 avril en Hongrie met en lumière une "rare convergence géopolitique", observe Axios, les États-Unis comme la Russie sont intervenus pour tenter de maintenir Viktor Orbán au pouvoir, alors que l'UE et l'Ukraine étaient très désireuses de le voir partir. L'administration Trump avait fait de sa survie politique une "priorité stratégique", souligne le site d'information, qui rappelle que Viktor Orbán a servi d'inspirateur idéologique au mouvement MAGA. En février dernier, remarque Newsweek, le Secrétaire d'État Rubio avait marqué à Budapest, devant le chef de gouvernement hongrois, combien "Trump était attaché à son succès". Quelques jours avant le scrutin le vice-Président Vance a lui aussi fait le déplacement à Budapest et Donald Trump a promis une assistance économique en cas de victoire du Fidesz. Dans une tribune publiée sur le site de Fox News, le sénateur républicain Mitch McConnell constate "l’intense fascination" exercée depuis une décennie par la politique hongroise sur certains milieux de la droite américaine, qui voient dans le pays gouverné par Viktor Orbán "une oasis de traditionalisme dans le désert de l’Europe post-moderne malade, libérale et décadente". Le parlementaire s’étonne que "certains responsables politiques américains aient acheté ce mythe" en dépit du népotisme et des violations de la liberté d’expression et des résultats décevants en matière de renouveau religieux et de natalité. En outre, observe le sénateur républicain, le gouvernement Orbán a fait acte d’allégeance à Moscou et transformé la Hongrie en un instrument de la Chine pour ses "manœuvres prédatrices en Europe". Une enquête publiée par le magazine en ligne The Insider montre à ce propos comment, avec l’aide des services de renseignement militaires russes (GRU) et d’une officine (SDA) domiciliée en Hongrie, le Kremlin a mobilisé son appareil de propagande et de désinformation pour tenter d’assurer la réélection de Viktor Orbán.

Le gouvernement Orbán a fait acte d’allégeance à Moscou et transformé la Hongrie en un instrument de la Chine pour ses "manœuvres prédatrices en Europe".

Expert du MGIMO, Anton Grichanov critique pour sa part la mobilisation européenne en faveur de Péter Magyar. "Tous les moyens ont été employés" selon lui, de l'engagement des dirigeants européens en faveur du "bon candidat" au "chantage économique" et à la "guerre des kompromats", allusion notamment à la publication d’enregistrements de conversations téléphoniques Lavrov-Szijjártó, lors desquelles le ministre hongrois des Affaires étrangères informait son homologue russe de l'état des discussions internes à l'Union européenne. Dans les pays de l'UE, la défaite de Viktor Orbán est présentée comme une avancée géopolitique majeure, qui affaiblit les positions de la Russie en Europe, note Dmitri Trenin, une "exagération évidente", selon lui. En effet, selon le nouveau président du RIAC, "Orbán n'a jamais été un politicien pro-russe, il a été et reste un nationaliste hongrois modéré". Ses liens avec Moscou avaient pour objectif de "garantir les intérêts de la Hongrie, particulièrement dans le secteur énergétique", estime Dmitri Trenin, et les raisons de son conflit avec Kiev ne sont pas à chercher dans sa sympathie pour les Russes, mais dans le mépris des Ukrainiens pour les intérêts hongrois dans le domaine de l'énergie et dans la violation des droits de la minorité hongroise de Transcarpathie. C'est une approche partagée par Vladimir Priakhin, qui, quelques jours avant le scrutin, écrivait que, "en réalité, le gouvernement Orbán conduit une politique étrangère correspondant aux intérêts non pas de la Russie, mais de la Hongrie". Selon ce professeur moscovite, cela est "particulièrement évident aux yeux des électeurs", confrontés à une crise énergétique aiguë et à la guerre au Moyen-Orient. Beaucoup de Hongrois se souviennent encore de la coopération économique soviéto-hongroise dans le cadre du CAEM, "ces années n'étaient certainement pas les pires dans l'histoire de la Hongrie", assure Vladimir Priakhine.

Les premières réactions à Washington et à Moscou

Réagissant à la défaite de Viktor Orbán, rapporte Politico, le vice-Président Vance s'est dit "triste mais pas surpris" du résultat, il a indiqué que l'objectif de sa visite à Budapest à la veille du scrutin était plus de manifester sa solidarité à un "allié fidèle" que de l'aider à remporter une victoire qui semblait peu probable. En 16 ans, Viktor Orbán a transformé son pays, il a été l'un des rares dirigeants européens à affronter la bureaucratie bruxelloise, a souligné J.D. Vance. Conseiller du Président Trump pendant son premier mandat, Steve Bannon voit quant à lui dans la défaite de Viktor Orbán un avertissement à quelques mois des élections de mi-mandat, relève aussi Politico. Washington serait bien avisé, selon le sénateur McConnell, de saluer le changement à Budapest dès lors que le prochain gouvernement hongrois se montre moins servile à l’égard des adversaires des États-Unis et plus sérieux dans la défense de nos intérêts communs. La défaite écrasante du Premier ministre hongrois a mis à jour un clivage au sein du Parti républicain entre ceux qui sont prêts à accompagner un tournant politique post-Orbán en Europe et ceux qui regrettent la chute d’une figure politique éminente de droite, liée à la fois aux Présidents Trump et Poutine, observe The Hill.

La défaite écrasante du Premier ministre hongrois a mis à jour un clivage au sein du Parti républicain entre ceux qui sont prêts à accompagner un tournant politique post-Orbán en Europe et ceux qui regrettent la chute d’une figure politique éminente de droite, liée à la fois aux Présidents Trump et Poutine.

La première réaction du Kremlin à la victoire de Péter Magyar a été prudente. "La Hongrie a fait son choix, que nous respectons [...] Nous escomptons pouvoir poursuivre nos contacts très pragmatiques avec les nouveaux dirigeants hongrois", a déclaré Dmitri Peskov, pour qui le résultat de ces élections ne devrait pas avoir d'incidence sur le conflit russo-ukrainien ("deux processus différents, raison pour laquelle je ne vois pas de lien"). Le départ de Viktor Orbán va cependant réduire les marges de manœuvre de Moscou vis-à-vis de l'Occident, juge topwar.ru. La Russie va devoir traiter avec une UE unie, ce qui va renforcer sa dépendance à l'égard de la Chine, qui se cantonne toujours dans une approche pragmatique, tire profit de son voisin isolé et faible, fournisseur de matières premières, et qui n’est pas prête à mettre en péril son commerce avec l'Europe. Le site d'actualité s'interroge sur l'avenir de l'oléoduc Droujba, qui a un impact certain sur l'économie hongroise. La revue International Affairs pose quant à elle la question du sort de la centrale nucléaire de Paks-2, construite par Rosatom. Fiodor Loukjanov se refuse cependant à voir dans le changement de gouvernement à Budapest un moment de rupture pour la Russie ("pour nous, ce ne sera aucunement une révolution"). "L'issue du scrutin ne va pas modifier les conditions objectives de la politique étrangère de la Hongrie", en effet "le prochain gouvernement devra prendre en compte les intérêts nationaux du pays, qui coïncident avec une coopération constructive et mutuellement avantageuse avec la Russie", affirme également Vladimir Priakhin. Même si l'atmosphère des entretiens peut devenir plus fraîche, le pragmatisme devrait l'emporter, on peut s'attendre à ce que le "cap souverainiste" de la Hongrie soit, pour l'essentiel, maintenu, pronostique aussi Dmitri Trenin.

Quels enseignements pour les Européens ?

Les électeurs hongrois ont montré que la démocratie est bien vivante en Europe centrale, le plus grand défi qui attend le pays va être d'éliminer l'influence illibérale dans le pays sans utiliser les méthodes illibérales d'Orbán.

Les électeurs hongrois ont montré que la démocratie est bien vivante en Europe centrale, le plus grand défi qui attend le pays va être d'éliminer l'influence illibérale dans le pays sans utiliser les méthodes illibérales d'Orbán, écrit le Washington Post. Il serait prématuré d'affirmer que les menaces qui visent la démocratie hongroise ont été éliminées, tempère aussi Yasha Mounk. Péter Magyar a remporté une large victoire et la majorité des 2/3 des sièges au Parlement va lui faciliter la tâche, admet-il, mais sa coalition est diverse, lui-même reste une énigme sur le plan idéologique. Il n'en reste pas moins, souligne Ivan Krastev, que la défaite d'Orbán va avoir un "effet psychologique incroyable et porter un coup à l'image d'une extrême-droite puissante". Le politologue russe Malek Doudakov et l'expert américain David Broder s’accordent à considérer que le soutien apporté par Donald Trump a été pour Viktor Orbán le "baiser de la mort" en raison de l'impopularité du Président des États-Unis auprès des électeurs européens.


Le résultat de l'élection hongroise est "extraordinaire", commente Stephen Holmes, puisqu'un dirigeant qui se réclame de la "démocratie illibérale" - "modèle admiré, étudié et imité bien au-delà de la Hongrie" - a été écarté pacifiquement du pouvoir. "Dans une décennie pendant laquelle l'illibéralisme s'est présenté comme une vague d'avenir, les Hongrois ont, dans leur grande majorité, décidé de changer de cap", souligne le professeur de droit, qui marque cependant la difficulté du processus de démantèlement du système Orbán qui les attend. Évoquant les appels ("Russians, go home") qui ont retenti à Budapest lors de la soirée électorale, Stephen Holmes rappelle qu'on entendait déjà ce slogan en 1989 lorsque le bloc soviétique était sur le point de sombrer. Mais alors, explique-t-il, l'objectif était clair - obtenir le départ des occupants étrangers. Aujourd’hui, cette présence extérieure est moins apparente et plus résistante, elle s’exerce par des réseaux de dépendance et d’influence moins visibles. En 1989, il s'agissait de rejoindre l'Occident, qui bénéficiait alors de la protection américaine, "aujourd'hui, la question à laquelle l'Europe centrale et orientale est confrontée est de savoir si la démocratie libérale peut être reconstruite et stabilisée, alors que le puissant patron américain est devenu indifférent à son sort au point de s'acoquiner avec les ennemis de la démocratie libérale. L'Europe seule est-elle en mesure d'assumer cette tâche ?"


Éliminer le système illibéral et l’orientation anti-européenne mis en place depuis 16 ans est plus facile à dire qu’à faire, souligne à son tour Piotr Buras. Citant l’exemple de la Pologne qui a également vu la défaite du parti nationaliste PiS et le retour au pouvoir de Donald Tusk - et où Péter Magyar effectuera sa première visite - l’expert de l’ECFR appelle le nouveau Premier ministre hongrois à mettre à profit l’élan créé par sa victoire pour procéder rapidement aux réformes qu’il a annoncées et il invite les institutions européennes à accompagner ce mouvement.
 

Copyright image : Attila KISBENEDEK / AFP
Viktor Orbán, le 12 avril 2026.

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