AccueilExpressions par MontaigneRéférendum sur la justice : en Italie, l’échec cinglant de Giorgia MeloniLa plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne Europe25/03/2026ImprimerPARTAGERRéférendum sur la justice : en Italie, l’échec cinglant de Giorgia MeloniAuteur Marc Lazar Expert Associé - Démocratie et Populisme, Italie Le 22 et 23 mars, les Italiens se prononçaient par référendum sur une réforme de la justice, visant notamment à séparer les juges du siège et ceux du parquet et à modifier l'organisation du Conseil supérieur de la Magistrature. Un an avant des législatives cruciales pour une présidente du Conseil à qui tout semblait réussir, et au terme d'une campagne violente et fortement personnalisée, comment interpréter le rejet à 53,7 % de la réforme voulue par Giorgia Meloni ?Tout semblait sourire à Giorgia Meloni. Elle bénéficiait de sondages avantageux dans son pays d’autant que l’opposition était divisée. Elle avait réussi à asseoir une réelle crédibilité internationale occultant ainsi certains aspects quelque peu problématiques de son passé politique. Elle faisait entendre la voix de l’Italie au sein de l’Union européenne en particulier sur la question de l’immigration et la remise en cause de nombre de dispositions du Pacte vert. Elle tentait, non sans difficultés, de s’affirmer comme l’intermédiaire indispensable de la relation entre l’Union européenne et Donald Trump. Enfin, elle ne pouvait que se réjouir de la "melonimania" largement diffusée à droite en France comme ailleurs et dans une partie des médias. Mais les 22 et 23 mars, les électeurs italiens étaient appelés à se prononcer sur une réforme de la justice que son gouvernement proposait et ils l’ont rejeté à 53,7 % alors qu’au mois de novembre, quelques jours après la décision d’organiser ce scrutin, les sondages donnaient une large victoire au Oui. Il s’agit donc de comprendre ce qui était en jeu dans cette réforme, les raisons de l’échec de la présidente du Conseil et les conséquences de ce vote.Elle faisait entendre la voix de l’Italie au sein de l’Union européenne en particulier sur la question de l’immigration et la remise en cause de nombre de dispositions du Pacte vert.Lorsqu’elle a accédé au pouvoir, Giorgia Meloni avait indiqué quelques-unes de ses priorités. Une réforme des institutions, actuellement renvoyée à la prochaine législature, des mesures pour lutter contre l’immigration clandestine, des dispositions pour assurer la sécurité, enfin une réforme de la justice. Celle-ci était surtout voulue par l’un de ses partenaires dans la coalition, Forza Italia, fondé en 1994 par Silvio Berlusconi.Or Il Cavaliere avait eu maille à partir avec les juges et dénoncé régulièrement les "juges rouges", une thématique reprise hier comme de nos jours aussi bien par la Ligue de Matteo Salvini, membre de la coalition de droite, que par Frères d’Italie, le parti de Giorgia Meloni. La réforme de la justice n’a pas pu obtenir les 2/3 des députés et des sénateurs, y compris parce que le gouvernement n’a pas tellement cherché à trouver un compromis avec l’opposition. Aussi il ne restait que la voie du référendum, ce qui convenait au gouvernement, convaincu qu’il l’emporterait et que cela ouvrirait une dynamique favorable pour les élections politiques de l’an prochain. La réforme consistait en la séparation des carrières entre juges du siège et juges du parquet, le remplacement de l’actuel Conseil supérieur de la Magistrature présidé par le Président de la République par la création de deux Conseils supérieurs de la magistrature représentant les juges et les procureurs, l’instauration d’une Haute cour disciplinaire, un dispositif qui a aussi été mis en place en Pologne et en Hongrie. La désignation des membres des deux Conseils devait se faire par tirage au sort (et non plus élus avec un poids important exercé par les organisations syndicales) : un tiers d’entre eux aurait été composé de juristes à partir d’une liste établie par le Parlement, les deux-tiers restants étant des magistrats. Le gouvernement Meloni présentait cette réforme comme primordiale car elle aurait permis de réduire les conflits d’intérêts, de "dépolitiser" la représentation de la magistrature et d’accroître l’efficacité du système judiciaire, y compris en matière d’immigration et de sécurité publique, les juges étant accusés d’entraver l’action du gouvernement en la matière. Des associations de magistrats, des experts juridiques et l’opposition fustigeaient la réforme qui, à leur avis, risquait de mettre la justice sous contrôle du gouvernement, d’autant que l’organisation du tirage au sort était encore très floue ; par ailleurs, la séparation des carrières et la nouvelle organisation de la représentation des magistrats modifiaient le titre IV, deuxième partie de la Constitution, ce qui représentait en fait une attaque contre la Constitution. Il est toutefois à remarquer que des personnalités politiques, des universitaires, des constitutionnalistes et des intellectuels clairement situés à gauche et toujours adversaires de Meloni, de même que quelques magistrats ont appelé à voter en faveur de cette réforme.La campagne a rapidement pris une tournure politique et a été très virulente d’un côté comme de l’autre. Ainsi, le ministre de la Justice Carlo Nordio avait estimé que la magistrature composait "un système paramafieux" tandis que sa cheffe de cabinet assénait que les magistrats formaient "un peloton d’exécution" Du côté des adversaires, le juge antimafia, Nicola Gratteri, a dénoncé une réforme qui, selon lui, favorisait "les riches accusés". Les sondages enregistrant une montée du non, Giorgia Meloni, tout en affirmant qu’elle ne démissionnerait pas en cas de victoire du non, s’est engagée fortement. Elle n’a cessé d’intervenir, en particulier dans les médias publics, critiquant durement les juges et les oppositions. De plus en plus, le référendum a porté sur la personne et l’action du gouvernement dans un moment où les Italiens s’inquiétaient du prix des factures énergétiques et des carburants, se préoccupaient des risques d’extension des guerres et désapprouvaient sans cesse davantage Donald Trump, dont Giorgia Meloni cultive l’amitié.La participation a été élevée, quasiment 54 %, et le non l’a emporté avec 53,7 % des votes. Le oui a gagné seulement dans trois régions, la Lombardie, la Vénétie et le Frioul. Le rejet de la réforme a été particulièrement fort dans le sud du pays, la Sicile et la Sardaigne, mais aussi en Emilie-Romagne ou en Toscane ainsi que dans les grandes métropoles. D’après les premières études, les électeurs de droite ne se sont pas beaucoup mobilisés (seuls 78 % se sont rendus aux urnes), et une partie a même voté non (quasiment 18 % des électeurs de Forza Italia, 14 % de ceux de la Lega et même un peu plus de 11 % des sympathisants de Frères d’Italie). À l’inverse, les électeurs des oppositions se sont déplacés à 85 % pour s’opposer à la réforme, comme les jeunes qui, pour la tranche d’âge 18-28 ans, se sont exprimés à 58,5 % pour le non. Selon Nando Pagnoncelli d’IPSOS, ce scrutin a été caractérisé par le vote de très nombreux abstentionnistes de 2022, qui, eux aussi, ont massivement rejeté la réforme et sans doute Giorgia Meloni.Rien ne dit que les 53,7 % des opposants à la réforme seraient prêts, dans un an, au moment des élections parlementaires, à voter pour les partis d’une opposition qui est certes revigorée par son succès mais n’est pas encore en ordre de bataille.La cheffe du gouvernement a donc subi sa première lourde défaite depuis 2002. Incontestablement, elle en sort affaiblie. On peut s’attendre à quelques tensions au sein de la coalition mais pas à la chute de l’exécutif et d’ailleurs deux démissions ont été annoncées, celle de la chef de cabinet du ministre de la Justice à l’origine de la violente sortie contre les magistrats évoquée ci-dessus et du secrétaire d’État à la Justice impliqué dans de troubles affaires. L’hypothèse d’un coup de poker de la part de Giorgia Meloni, se rendant chez le président de la République pour demander la dissolution des Chambres, en espérant prendre de vitesse l’opposition semble plus qu’hasardeuse. Cet échec ne se traduira peut-être pas par une perte immédiate de popularité pour elle. Et rien ne dit que les 53,7 % des opposants à la réforme seraient prêts, dans un an, au moment des élections parlementaires, à voter pour les partis d’une opposition qui est certes revigorée par son succès mais n’est pas encore en ordre de bataille. Elle doit élaborer un programme alors que ses composantes divergent sur beaucoup de sujets, s’unir en rassemblant les divers petits partis centristes, le PD le Mouvement 5 étoiles et encore le mouvement de la gauche radicale, l’AVS (Alliance Verts et gauche) désigner son leader, peut-être en organisant une primaire.Tout reste ouvert en Italie alors même que le pays, plus que jamais, est confronté à de sérieux défis économiques, avec, notamment, une faible croissance (0,5 % en 2025), une productivité en baisse ou la fin programmée des versements du Plan national de relance et de résilience (mécanisme européen de relance post-Covid). Giorgia Meloni entame sa dernière année de gouvernements avec nombre de défis à relever sans que l’on sache pour le moment si elle tentera d’engager de nouvelles réformes, dont celle du mode de scrutin qui lui tient à cœur, ou si elle préférera adopter un profil plus bas en attendant les élections décisives de 2027. Copyright image : Stefano RELLANDINI / AFP Giorgia Meloni à Milan, le 12 mars 2026.ImprimerPARTAGERcontenus associés à la uneAvril 2024Union européenne : portée et limites des nationaux-populistesLa montée des partis nationaux-populistes pose un défi pour l'avenir de l'UE. Quelle influence réelle ces partis peuvent-ils exercer sur les politiques européennes et quelles sont leurs visions divergentes de l'avenir de l'UE ?Consultez la Note d'éclairage 04/08/2025 [Le référendum] - Entre les citoyens et le référendum, les divorces à l'ita... Institut Montaigne 22/11/2024 [Trump II] - Les dilemmes de l'Italie de Meloni Marc Lazar