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L’Amérique latine à la croisée des chemins : au cœur de la nouvelle géopolitique mondiale

L’Amérique latine à la croisée des chemins : au cœur de la nouvelle géopolitique mondiale
 Alexandre Marc
Auteur
Expert Associé - Amériques et développement

​Après l’intervention américaine au Venezuela, qui semble initier une nouvelle, et peu claire, stratégie des États-Unis dans la région, comment l'Amérique latine s'adapte-t-elle ? L’Europe et les États-Unis vont-ils perdre du terrain sur le continent face à la Chine ? Retrouvez le second volet de l’analyse d’Alexandre Marc.

Les États-Unis retrouvent leur arrière-cour

L’enlèvement de Nicolas Maduro et de sa femme Cilia Flores au beau milieu de la nuit à Caracas par les forces spéciales américaines a créé un tsunami géopolitique.  Les préparatifs des États-Unis étaient assez faciles à repérer, mais beaucoup pensaient que Trump n’irait pas au bout de ses menaces - alors que depuis six mois, le président annonce  haut et fort son intention de peser de toute la puissance américaine sur le futur du pays. Comme c’est le plus souvent le cas, cette opération complexe et risquée a été décidée sans que ne soit élaborée d’approche pour le jour d’après, laissant le Venezuela face à un grand cafouillage qui fait partie du mode opératoire trumpiste.

Après avoir annoncé que les États-Unis allaient désormais gérer le pays - tout en laissant intact le régime chaviste et en renforçant sa répression, Marco Rubio, le Secrétaire d’État américain, a rétropédalé en expliquant que les États-Unis allaient renforcer le blocus économique sur le pays, surtout pétrolier, et arracher des concessions au gouvernement vénézuélien menacé  d’asphyxie. Le régime chaviste, maintenant dirigé par Delcy Rodriguez, est maître dans l’art de donner l’impression qu’il fait des concessions alors qu’il s’assure de la survie du régime à n’importe quel prix. Donald Trump est en train de l’apprendre à ses dépens.

La relation des États-Unis avec l’Amérique Latine sous le deuxième mandat de Donald Trump est en train d’être redéfinie ou, pour le dire plus justement, ne sera jamais précisément définie. Trump n’aime ni les stratégies ni les plans d’actions qui le contraignent dans ses actions et réduisent ses marges de manœuvre. Génie de l’improvisation, il aime prendre ses interlocuteurs à contre-pied et se fonde en grande partie sur ses intuitions du moment, d’autant plus volontiers que, quand il explique ses décisions, il s’adresse  principalement à sa base politique, mal informée et peu au fait du fonctionnement du système international si bien que, dans l’imaginaire américain, Donald Trump apparaît comme un cow-boy justicier du Far West peu préoccupé par les règles et la bienséance, un des grands mythes fondateurs du pays.

Cependant, à défaut de stratégies, certaines directions se dessinent dans la relation entre l’équipe de Trump et l’Amérique Latine et celles-ci sont très différentes, voire opposées, à celles annoncées lors de sa campagne présidentielle. À l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, on pouvait penser que son approche du continent serait focalisée  sur les intérêts immédiats des États-Unis : arrêter les flots migratoires depuis le sud  en faisant des deals avec les pays voisins pour reprendre leurs émigrés, éviter que les Chinois menacent les intérêts vitaux des États-Unis tels que le contrôle du canal de Panama, mener une politique plus active pour protéger le pays des exportations de drogue. L’idée qui prévalait, parmi ses électeurs et dans le reste du monde, était que Trump n’irait pas beaucoup plus loin, dès lors qu’il considérait, ainsi que le reste de son équipe, les aventures militaires extérieures des États-Unis comme une perte d’argent  et d’énergie et qu’il critiquait sans relâche ses prédécesseurs pour leur interventionnisme.

On observe donc, sur le continent latino-américain, un long glissement du positionnement américain depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, sans doute attribuable aux luttes d’influence au sein de son cabinet et entre ses conseillers officiels et informels. Marco Rubio, secrétaire d’État d’origine cubaine, qui aux positions néo-conservatrices très marquées lorsqu’il siégeait au Sénat et en faveur d’une politique impériale, semble avoir joué un rôle important.

Trump a commencé par menacer le Panama d’une nouvelle occupation militaire américaine et de prendre le contrôle du canal au cas où un frein ne serait pas immédiatement mis à l’influence chinoise et si les navires américains n’étaient pas exonérés de droit de passage. Face à ces menaces, le gouvernement du Panama a promis de revoir les contrats avec Hutchinson Port Holdings, dont la compagnie mère, CK Hutchison Holdings, est basée à Hong Kong, et dont le Panama Ports Authority dépend. Elle gère deux des principaux ports qui desservent le canal. Le Panama a donc refusé de rendre le passage du canal gratuit pour les navires américains, expliquant que  l’autorité de gestion du Canal était indépendante du gouvernement panaméen selon les termes mêmes de l’accord de 1999 avec les États-Unis. La Maison Blanche semble s’être satisfaite des annonces du Président, qu’elle a présentées aux Américains comme d’importantes concessions obtenues du Panama, et Trump est passé pour le moment à autre chose.

L’interventionnisme en Amérique latine s’est précisé peu après la crise panaméenne, et n’a plus semblé concerner seulement les intérêts directs et immédiats des États-Unis, comme cela avait été le cas avec le Panama

L’interventionnisme en Amérique Latine s’est précisé peu après la crise panaméenne, et n’a plus semblé concerner seulement les intérêts directs et immédiats des États-Unis, comme cela avait été le cas avec le Panama. L’administration Trump s’est soudainement lancée dans le sauvetage du Président Javier Milei, qui fait savoir de manière retentissante l’admiration qu’il porte à Trump et qui est devenu une figure incontournable de l’ultralibéralisme conservateur latino-américain. Alors que le peso argentin subissait une importante chute due à une baisse de confiance dans la stabilité politique du pays et à la veille d’un scrutin très important pour le pays. Scott Bessent, le secrétaire américain au Trésor, a sauvé Milei.

 

Une stabilisation de dernière minute, réussie grâce à un système inhabituel de Swap de devises pour un montant de 20 milliards de dollars et à la promesse d’un support massif du secteur privé, a aidé Javier Milei à gagner largement les élections législatives. Une telle intervention récompensait sans nul doute le soutien et l’admiration sans faille que le président argentin a toujours montrés  à Donald Trump - loin que l’Argentine, à l’autre bout du continent, ne représente un intérêt vital pour les États-Unis.

Trump a aussi pris position dans les élections du Honduras en soutenant ouvertement Nasry Asfura, son candidat favori parmi les deux candidats de droite, qui a gagné de justesse la présidentielle. Trump a également gracié un ancien président hondurien du même parti que celui d'Asfura, emprisonné sur le sol américain et condamné pour avoir couvert un important trafic de drogue à destination des États-Unis lorsqu’il dirigeait le pays. Enfin, Trump n’a pas hésité à se mêler à la politique intérieure du Brésil en imposant des droits de douane absurdement élevés sur le pays, au prétexte que l’ancien président Bolsonaro était injustement jugé pour une tentative de coup de force après avoir perdu les élections. Depuis, Trump a changé son fusil d’épaule, abandonnant Bolsonaro à son sort et qualifiant Lula de “chic type”. C’est en général ce qui se passe face aux leaders qui lui tiennent tête.

Trump semble avoir découvert qu’il pouvait cultiver un réseau d’admirateurs allant de l’Argentin Javier Milei au Chilien Jose Antonio Kast en passant par Daniel Noboa Azin en Équateur et maintenant Nasry Asfura. Trump, qui se présente de plus en plus comme le leader d’une révolution mondiale, en a bien besoin, lui qui jouit d’une réputation désastreuse à l’extérieur de son pays.

Il s’agissait de préparer l’enlèvement de Maduro et la destruction d’une partie de son système de défense anti-aérien mais Trump a sciemment fait planer le doutes sur les cibles de cette armada afin que beaucoup de pays de la région, comme la Colombie ou Cuba, se sentent visés. 

L’Amérique Latine a découvert que les choses étaient en train de changer avec l’arrivée d’une armada militaire impressionnante dans la mer des Caraïbes en octobre 2025, forte de onze navires dont un porte-avions et un sous-marin nucléaire : une politique de la canonnière des plus impérialistes, au prétexte de la lutte contre le trafic de drogue depuis le Venezuela (qui ne représente qu’une faible part du trafic vers les États-Unis). Il s’agissait de préparer l’enlèvement de Maduro et la destruction d’une partie de son système de défense anti-aérien mais Trump a sciemment fait planer le doutes sur les cibles de cette armada afin que beaucoup de pays de la région, comme la Colombie ou Cuba, se sentent visés. 

C’est dans ce contexte que les conseillers de Trump ont officiellement relancé la fameuse doctrine Monroe à laquelle les États-Unis ne faisaient plus référence depuis la fin de la Guerre froide. La doctrine énoncée en 1823 par le président Monroe positionnait les États-Unis en protecteurs du continent américain contre les velléités interventionnistes des anciennes colonies, surtout l’Espagne et, dans une moindre mesure, la France. Cette doctrine, tout d’abord totalement pacifiste, s’est transformée en un interventionnisme de type impérial en 1898, lors de la guerre américano-espagnole sous la présidence de McKinley [1897-1901] puis de Theodore Roosevelt [1901-1909]. Avec cette doctrine, les États-Unis inauguraient l’idée de zones d’influence privilégiée pour les États-Unis et s’emparaient de territoires comme Porto Rico.  Après une première mention  de la doctrine Monroe par Trump, celle-ci est apparue à nouveau énoncée  dans la nouvelle Stratégie de sécurité américaine publiée en novembre 2025 : “Nous affirmerons et appliquerons un “corollaire Trump” à la doctrine Monroe…“ et plus loin “Après des années de négligence, les États-Unis réaffirmeront et appliqueront la doctrine Monroe afin de restaurer la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental et de protéger notre territoire et notre accès à des zones géographiques clés dans toute la région.” La stratégie souligne l’importance de sécuriser l’arrière-cour des États-Unis, qui s’étend à l’ensemble de  l’hémisphère occidental (dont le Groenland fait partie) afin de lutter contre l’immigration, le crime et le trafic de drogue, sans oublier la menace que la Chine exerce sur les intérêts vitaux des États-Unis.

Cette vision impérialiste dénie toute responsabilité des États-Unis dans le maintien de la stabilité mondiale et énonce que l’hémisphère occidental va devenir une zone privilégiée pour les États-Unis en particulier, mais pas seulement, pour son approvisionnement en matières premières énergétiques et stratégiques. La nouvelle stratégie de sécurité américaine est assez floue sur les détails de sa mise en œuvre mais évoque à plusieurs reprises le “pragmatisme”.  Elle consacre la fin de l’idée d’une suprématie américaine sur le monde et la remplace par l’idée de zones d’influence des grandes puissances et de l’importance pour les États-Unis de se positionner le mieux possible dans cette compétition entre grandes puissances.

L'isolationnisme pur et dur énoncé par Trump durant sa campagne présidentielle s'efface progressivement au profit d’une doctrine des zones d’influences où l’Amérique latine et plus largement l’hémisphère occidental sont au centre de l’attention. L’Europe, considérée comme une entité décadente, n’a même plus le statut de grande puissance. La stratégie mentionne cependant à de nombreuses reprises que les États-Unis travailleront en partenariat avec les États de la région et reconnaît que certains pays seront plus enclins à travailler avec les États-Unis que d’autres. En attendant, le cas du Venezuela semble être une mise en application de la nouvelle stratégie américaine et il semble même que certaines sections de la stratégie ont été écrites alors que les évènements du Venezuela étaient déjà en préparation.

La grande question est de savoir si Trump va bénéficier du support intérieur nécessaire  pour continuer dans une voie aussi fortement interventionniste, Cuba étant probablement le prochain candidat à subir les pressions militaristes américaines. À cet égard, la base MAGA semble de plus en plus divisée, tant sur le plan de la politique extérieure des États-Unis que de la politique intérieure. Le 8 janvier, le Sénat a ainsi voté pour interdire toute nouvelle intervention militaire au Venezuela sans une autorisation du Congrès - une première depuis l'arrivée de Trump au pouvoir, tandis que la popularité de Trump est au plus bas. Les dirigeants latino-américains observent le cours des événements avec une certaine perplexité et tandis que Milei a claironné son soutien pour l’intervention américaine au Venezuela ou que Lula l'a clairement critiquée, la plupart gardent profil bas.

La Chine change discrètement son approche

Pour les dirigeants du continent, la première question qui se pose est bien entendu la relation avec la Chine ; certains pays se demandent s’ils devront choisir entre les États-Unis et la Chine et, le cas échéant, si un ancrage avec la Chine ne serait pas plus avantageux. Des pays comme le Brésil, où la Chine est le principal importateur et qui investit beaucoup dans le pays, ont par exemple davantage à gagner d’une alliance avec Pékin Chine que d’une alliance avec Washington. C’est également vrai pour le Chili et le Pérou. Obliger les pays latino-américains à couper les liens avec la Chine pourrait se retourner contre les États-Unis et ceux-ci en sont bien conscients : ils se retiennent d’exiger que les pays qu’ils aident se retirent de leurs accords avec la Chine, à l’exception du Panama. Même l’Argentine n’a pas eu à abandonner ses liens très lucratifs avec la Chine. La façon dont la doctrine Monroe, ou plus exactement Donroe, comme la surnomme la presse américaine, va réellement s’appliquer au continent demeure peu claire.

La Chine, présentée dans la stratégie de sécurité américaine comme la puissance rivale la plus dangereuse pour les États-Unis, a vu sa présence s’étendre exponentiellement en Amérique latine entre 2005 et 2024. La part de la Chine dans les exportations de l’Amérique latine est passée de 3 % à 33 %, alors que celle des États-Unis a baissé de 50 % à 44 %. Entre la période 2000-2004 et la période 2020-2024, les investissements chinois ont augmenté dans la région de 1859 % pour atteindre 55,6 milliards, mais les États-Unis restent tout de même le premier investisseur sur le continent. La Chine a aussi financé d’énormes projets d’infrastructures dont le méga-port de Chançay au Pérou est le symbole le plus visible. Il deviendra, une fois totalement terminé, le plus grand port en eau profonde sur la côte ouest de l’Amérique du Sud. Il est financé par un prêt de près d’un milliard de dollars par cinq banques chinoises mais aussi par une prise de participation majoritaire de COSCO, le géant chinois du transport maritime, dans la société de gestion du port. Enfin, le projet s’accompagne d’autres projets, très nombreux mais plus petits, liés de près ou de loin à l’activité du port. Des projets d’infrastructure moins grandioses mais beaucoup plus nombreux ont aussi été réalisés notamment au Brésil (infrastructure portuaire, transport et génération électrique) et au Mexique (le train Maya).  

La Chine a aussi énormément investi au Venezuela, où elle a vu le potentiel de créer un partenariat exemplaire. La collaboration entre la Chine et le Venezuela a démarré en 2008 dans divers domaines : agriculture, infrastructure et en particulier un projet de train, développement du secteur minier, mais c’est le pétrole qui est rapidement devenu le moteur de la coopération entre les deux pays.  La Chine et le Venezuela ont mis en place un système d’échange de produits et d’appui financier contre des exportations de pétrole - la dette vis-à-vis de la Chine étant essentiellement payée  en exportations de pétrole. Le Venezuela se trouve aujourd’hui incapable de rembourser dans sa totalité du fait de sa faible production. La Chine aurait investi près de 60 milliards de dollars au Venezuela.  La dette publique du Venezuela vis-à-vis de la Chine est estimée entre 10 et 25,5 milliards de dollars selon les sources, et la Chine a considérablement réduit sa collaboration, devenue négligeable aujourd’hui. La Chine ne dépend plus du Venezuela que pour 3 % de ses importations de pétrole et ne ressort guère gagnante de son pari : bien avant l’intervention militaire américaine, elle avait considérablement réduit sa présence mais, après l’intervention des États-Unis, elle risque bien de voir ses créances s’envoler en fumée.

La Chine adapte en conséquence sa stratégie avec l’Amérique latine. Elle favorise moins les grands projets, peu populaires auprès des populations locales et qui placent les pays emprunteurs dans des situations très difficiles. Il est vrai aussi que la Chine fait face à de nouvelles contraintes de croissance interne qui la rendent beaucoup moins dispendieuse à l’extérieur. Elle a plus ou moins mis en veilleuse sa Road and belt initiative en Amérique latine mais la région reste essentielle pour ses besoins en produits agricoles, notamment le soja, et pour son approvisionnement en minéraux comme le lithium (98 % des besoins chinois en lithium proviennent de la région) et dans une moindre mesure pour ses besoins en pétrole. L’Amérique latine reste donc un marché très important pour les produits chinois, qui continue à croître mais se diversifie aussi.

Toutefois, la Chine recherche désormais des opportunités d’investissements liées à la  technologie, à l’extraction minière, aux véhicules électriques et dans les énergies renouvelables, voire dans le futur de l’IA en synergie avec les secteurs qu’elle promeut en Chine continentale. La coopération militaire et sécuritaire reste importante et pourrait même croître au vu de l’agressivité américaine. Cela va représenter, dans les années à venir, un changement important de direction à long terme, beaucoup plus attractif pour les pays de la région.

L’Europe : un rôle stabilisateur pour la région ?

La signature de l’accord entre la communauté européenne et le Mercosur (Paraguay, Uruguay, Brésil et Argentine) après vingt-cinq ans de discussion a soudainement mis les relations entre l’Europe et l’Amérique Latine sur le devant de la scène, en plein milieu de la crise du Venezuela.

La signature de l’accord entre la communauté européenne et le Mercosur (Paraguay, Uruguay, Brésil et Argentine) après vingt-cinq ans de discussion a soudainement mis les relations entre l’Europe et l’Amérique Latine sur le devant de la scène, en plein milieu de la crise du Venezuela. Ce n’est pas un hasard : les dirigeants européens semblent avoir été saisis d’un sens de l’urgence devant l'agressivité des États-Unis, chaque jour plus hostiles vis-à-vis du vieux continent et des initiatives multilatérales, tandis que du côté de l’Amérique Latine, la doctrine "Donroe" a rendu la recherche d’autres partenariats avec les États-Unis ou la Chine particulièrement urgente.  L’UE a également étendu l’accord qu’elle a avec le Mexique depuis 2000 en décembre 2025 et l’accord avec le Chili a été ratifié par le Parlement Européen en février 2024.

L’Europe, tout comme les États-Unis, perd rapidement du terrain sur le continent face à la montée de la Chine sur le plan des échanges commerciaux mais aussi des investissements. Les relations entre l’Amérique latine sont principalement bilatérales avec l’Espagne et, dans une moindre mesure, le Portugal. La France, l’Allemagne et l’Italie cherchent aussi à renforcer leurs relations.  Les approches globales restent faibles voire absentes, à l’exception du récent accord avec le Mercosur.
Nous sommes donc à un tournant : beaucoup d’opportunités s’ouvrent avec l'Europe et les dirigeants latino-américains de droite comme de gauche considèreraient d’un bon oeil le renforcement de la présence européenne. Ils savent que, plus ils ont d’alliés, moins ils sont vulnérables face à la Chine et aux États-Unis.

Alors que l’Europe voit l’Amérique latine surtout comme un marché émergent, beaucoup de grands pays d’Amérique latine voient aussi l’Europe comme une opportunité d’investissement.  Le cas de l’Espagne est extrêmement édifiant. Le pays est un investisseur actif et un partenaire commercial important pour l’Amérique latine et il est le principal investisseur européen avec un montant d’investissement estimé, en 2022, à 160 milliards d’euros. Cette dynamique est à double sens : les investissements latino-américains en Espagne se sont accrus rapidement, en particulier en provenance du Mexique, devenu le deuxième investisseur hors Union Européenne dans le pays, derrière les États-Unis. Il y aurait plus de 600 entreprises latino-américaines qui  investissent dans le pays, dont beaucoup de start-up. Les immigrés en provenance de la région, souvent bien éduqués et bien accueillis, contribuent aux bons résultats de l’économie espagnole, aujourd’hui une des plus dynamiques d’Europe. L’idée d’une collaboration à deux sens devrait être très attractive pour les pays européens, surtout pour une région qui a d’importants potentiels de croissance.

L’Amérique Latine peut-elle tirer profit de la nouvelle géopolitique ?

Pour les pays de la région, naviguer dans la nouvelle géopolitique mondiale est complexe et risqué. Cuba et, dans une moindre mesure, le Nicaragua, sont dans une situation extrêmement difficile. Plus de la moitié des besoins énergétiques cubains dépendaient de ses exportations depuis le Venezuela, et elles sont désormais quasi à l’arrêt. Trump a également renforcé les sanctions financières sur l’île, mises en place sous la présidence Clinton en 1996, compromettant encore davantage les investissements étrangers dans l’île. La seule bonne nouvelle pour le continent est que cette fragilisation réduit de beaucoup le potentiel de nuisance de la Russie et de l’Iran et de  groupes déstabilisateurs comme le Hezbollah, qui a pignon sur rue à Caracas, dans la région.

Face à la bipolarisation du monde, un certain nombre de pays sont attirés par les BRICS, que Lula cherche à renforcer afin de contrebalancer le poids de la présence occidentale et surtout américaine sur le continent. Cependant, les instruments de coopération de ce mouvement sont soit sous contrôle de la Chine soit sans portée financière réelle, sans compter que la présence de paria internationaux dans ses membres comme l’Iran et la Russie  l’empêche d’établir un dialogue avec les pays occidentaux et sert de repoussoir pour beaucoup de pays potentiels candidats. Il s’agit pour le moment d’un groupe essayant de se coordonner leur position politique vis-à-vis de  l’occident  et en particulier vis-à-vis des sanctions occidentales, mais  sans capacité  propre en dehors d’organiser des réunions annuelles. La Banque des BRICS demeure une institution financière négligeable sur la scène internationale et ne peut absolument pas apporter de réponses concrètes aux problèmes économiques  de ses membres, tandis que l’Occident n’existe plus vraiment sur le plan international, Trump ayant fait voler en éclat le concept, puisque les États-Unis reconnaissent maintenant l’Europe comme des compétiteurs de plus décadents.

Alors que la Chine est aujourd’hui un partenaire incontournable, la question, pour beaucoup de pays, est de savoir de quelle façon ils peuvent tenter d’améliorer leur relation avec les États-Unis sans renoncer aux opportunités offertes par Pékin. Les États-Unis sont conscients que s’ils mettent une trop importante pression sur le continent, certains pays risquent de se tourner vers Pékin, comme c’est le cas du Brésil qui maintenant dépend bien plus de la Chine pour son commerce et même de ses investissements que des États-Unis. Lula l'a bien fait comprendre à Trump lors des négociations avec les États-Unis sur les droits de douane. Aussi, les États-Unis ne veulent pas entrer dans une guerre ouverte et généralisée avec la Chine en Amérique latine alors qu’ils essaient de trouver un modus vivendi avec ce pays sur le plan international.

Il ne faut pas non plus négliger les réalités géographiques, qui jouent un rôle prépondérant dans la position des pays vis-à-vis des États-Unis. Plus les pays sont proches géographiquement des États-Unis, plus l’influence américaine est grande culturellement et économiquement. Le Mexique, dont 83 % des relations commerciales extérieures se font avec les États-Unis, a été obligé d’accroître les droits de douane sur les produits chinois au même niveau que ceux imposés  par les  États-Unis du fait de leur dépendance à l’économie américaine. Les pays du Sud de l’Amérique ont beaucoup plus de liberté d’action pour le moment.  

Aujourd’hui, plus que jamais, le renforcement des relations entre l’Amérique latine et l’Europe devient vital pour les deux régions. Les pays d’Amérique latine regardent avec préoccupation la confrontation sino-américaine sur le continent et cherchent tous, de Lula à Milei en passant par Claudia Sheinbaum, à renforcer leurs liens avec l’Europe. Mais l’Europe saura-t-elle saisir cette opportunité ?


Copyright ADALBERTO ROQUE / AFP
Le drapeau vénézuelien est brandi par des Cubains, le 3 janvier 2026, en soutien au président Maduro.

 

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