AccueilExpressions par MontaigneIran : la négociation impossible ?La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne Moyen-Orient et Afrique22/04/2026ImprimerPARTAGERIran : la négociation impossible ?Auteur Michel Duclos Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie La perspective d'un accord entre les États-Unis et l'Iran a encore reculé, alors que Téhéran a annulé sa participation aux discussions qui devaient s’ouvrir à Islamabad et que Donald Trump a annoncé le 21 avril prolonger le cessez-le-feu. Un nouveau revirement dans les errements diplomatico-militaires d'une administration peu lisible. Pendant ce temps, le détroit d'Ormuz et les ports iraniens restent bloqués. Quels sont les signaux adressés par les Américains ? À quelles conditions les négociations pourraient-elles reprendre ?On est évidemment habitué au caractère erratique de la politique de Donald Trump. Les révélations du Wall Street Journal sur le fonctionnement de la gestion de la crise par l’administration américaine n’en laisse pas moins songeur. Selon le quotidien américain, le président se montrerait tellement impulsif, fébrile et hanté par le risque d’échec que ses collaborateurs tenteraient de l’éloigner le plus possible de la war room.Cela dit, la décision de proroger sine die le cessez-le-feu avec l’Iran, prise le 21 avril, correspond sans doute à un constat réaliste : reprendre la campagne de bombardements à ce stade aurait un coût élevé, économique (réaction des marchés, inflation etc.) et donc politique.Cette décision n’en reste pas moins contradictoire avec ce qui apparaissait comme le fil directeur de l’administration américaine durant toute cette affaire : établir un rapport de force conduisant la partie iranienne à négocier, c’est-à-dire, dans la philosophie trumpienne, à céder aux exigences du plus fort.Renoncer à reprendre les hostilités, alors que ce sont les Iraniens qui boudaient le rendez-vous fixé à Islamabad, c’est précisément adresser un signal de faiblesse.Renoncer à reprendre les hostilités, alors que ce sont les Iraniens qui boudaient le rendez-vous fixé à Islamabad, c’est précisément adresser un signal de faiblesse et encourager Téhéran par conséquent à ne pas céder. Pour tenter de déguiser son recul, M. Trump a précisé qu’il avait pris sa décision à la demande des autorités pakistanaises ainsi que "pour permettre aux deux camps en présence à Téhéran de se mettre d’accord sur une ligne". Au passage, nous avions émis dans un papier précédent l’hypothèse que le nouveau pouvoir iranien, peut-être plus homogène que le régime antérieur, aurait une plus grande capacité à décider. Cette hypothèse ne se vérifie pas pour l’instant, comme en témoigne le choix, rien de moins que bizarre pour un négociateur, de suspendre une négociation afin de, comme l’a dit M. Trump, "laisser le temps" à la partie adverse de régler ses différends internes. Le risque, comme le président l’a admis lui-même, est que le temps en question soit utilisé par les Gardiens de la Révolution (avec l’aide de la Chine) pour reconstituer les stocks de missiles et de drones iraniens.Un dialogue dysfonctionnelIl est intéressant de revenir à propos de ces différents points sur l’épisode qui a immédiatement précédé le développement actuel. Le 17 avril, un tweet du ministre des Affaires étrangères iranien, M. Araghchi, annonçait la réouverture du détroit d’Ormuz (dans des conditions très précises et pour une durée limitée). On ne peut douter que ce message ait reçu l’aval des différents clans du régime actuel de Téhéran, car M. Araghchi n’est pas du genre à prendre ce type d’initiative sans avoir vérifié ses arrières.Au demeurant, Trump avait imposé la veille à son allié Netanyahou un cessez-le-feu au Liban. C’était une exigence forte de Téhéran, protégeant son allié Hezbollah, pour avancer dans la négociation. D’ailleurs le même jour, le président indiquait qu’avec Téhéran "nous étions très près d’un accord".Au tweet de M. Araghchi, Trump répondait avec impétuosité en remerciant le ministre iranien, puis en adressant toute une série de messages prenant les Iraniens à contrepied : le blocus américain était maintenu, des missions conjointes "irano-américaines" allaient débarrasser l’Iran de la "poussière nucléaire" provoquée par les bombes américaines, le cessez-le-feu au Liban était provisoire, les Iraniens avaient fait des concessions majeures etc.La réaction de l’aile militaire des Gardiens de la Révolution a été immédiate : le tweet de M. Araghchi était aussitôt dénoncé comme ne représentant nullement la position de la république Islamique et le détroit d’Ormuz restait fermé. Joignant le geste à la parole, quelques navires de pays non-amis (dont l’un de la CMA-CGM) étaient visés dans les jours qui ont suivi pour dissuader ces navires de passer. Il suffit de quelques coups de semonce pour que les armateurs (et les assureurs) renoncent. Le détroit d’Ormuz fait donc toujours l’objet d’un double blocage : des ports iraniens par la flotte américaine (que Washington est encore en train de renforcer), du trafic concernant les pays voisins de la part des Iraniens.Le détroit d’Ormuz fait donc toujours l’objet d’un double blocage : des ports iraniens par la flotte américaine (que Washington est encore en train de renforcer), du trafic concernant les pays voisins de la part des Iraniens. Quels sont les facteurs de fond de l’impasse actuelle ? Plusieurs explications sont avancées : le manque de confiance entre les deux parties constitue évidemment un handicap majeur. De même, comme on le dit souvent, la différence dans le style de négociation : les Iraniens privilégient un accord entrant dans les moindres détails ; c’est pourquoi la mise au point de l’accord nucléaire de 2015 avait demandé plus de deux ans de négociations ; l’équipe Trump au contraire, formée dans le moule des promoteurs immobiliers, procède par arrangements négociés au forceps, dans des délais rapides, et ne portant que sur des grandes lignes (les avocats passent ensuite pour traiter des détails). Nous ajouterons à cela qu’au-delà de la tactique, les stratégies de négociation en présence rendent le démarrage de la négociation ardu. Chacun des deux cotés croit que le temps joue pour lui : vu de Washington, l’économie iranienne ne peut que s’effondrer dans les prochaines semaines ; vu de Téhéran, les États-Unis ne peuvent soutenir très longtemps la détérioration de l’économie mondiale qui résulte inexorablement de la crise en cours. De surcroit, chacune des deux parties a pris des gages qu’elle se refuse à abandonner sans contrepartie : ports iraniens pour Trump ; contrôle du détroit pour Téhéran.Que faudrait-il pour que la négociation devienne possible ?- D’abord, on est clairement dans un cas de figure où le rôle du ou des médiateurs est essentiel. Le fait que les Pakistanais paraissent avoir gardé la confiance des deux adversaires est l’un des rares éléments positifs de cette affaire ; d’autres acteurs ont sans doute aussi un rôle à jouer ;- Peut-être un ou plusieurs nouveaux rounds de recours aux armes est-il inévitable pour que les deux parties mesurent mieux leurs faiblesses respectives (ou que les États-Unis finissent par triompher : c’est l’espoir des "néo-conservateurs" à Washington et probablement de M. Netanyahou). Un bon observateur, Gideon Rachman, dans le Financial Times estime qu’il faudra passer par un cycle de nouvelles escalades ;- En termes de négociation, un compromis doit être trouvé entre les approches que nous avons mentionnées. Seul un accord-cadre peut conduire à un règlement dans des délais qui ne soient pas trop longs, compte tenu de l’ampleur et de la complexité des problèmes à traiter ; mais un tel accord-cadre doit comporter des garanties assez solides pour donner aux deux parties, notamment aux Iraniens, le sentiment qu’il ne s’agit pas d’un marché de dupes.Copyright image : Saul LOEB / AFP Le secrétaire à la défense, Pete Hegseth, et l’amiral Brad Cooper, commandant du Commandement central des États-Unis (CENTCOM) lors d’une conférence de presse au Pentagone, le 16 avril 2026.ImprimerPARTAGERcontenus associés 08/04/2026 Iran : penser l’impensable Michel Duclos 31/03/2026 En Iran, triple échec et impasses stratégiques Reza Pirzadeh 09/03/2026 Les monarchies du Golfe à l’épreuve de la guerre avec l’Iran Jean-Loup Samaan