AccueilExpressions par MontaigneIran-États-Unis : double revendication de victoire et blocage des négociationsLa plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne Moyen-Orient et Afrique29/04/2026ImprimerPARTAGERIran-États-Unis : double revendication de victoire et blocage des négociationsAuteur Reza Pirzadeh Expert en Relations Internationales Entre l'Iran et les États-Unis, les négociations diplomatiques sont dans l'impasse. En revenant sur les raisons que chaque camp invoque à l'appui de sa déclaration de victoire, Reza Pirzadeh montre que si la base de compromis est bien là, les deux récits qui cohabitent en parallèle empêchent les succès tactiques de se traduire par des gains stratégiques. Alors que la paix reste lointaine, le régime en place semble renforcé par la guerre qui s’installe dans la durée.Trois semaines après le cessez-le-feu entre l’Iran et la coalition israélo-américaine, l’impasse diplomatique s’installe. Non pas faute de canaux de négociation, mais parce que chacun des deux camps se considère aujourd’hui comme le vainqueur du conflit. Une configuration rare qui transforme la négociation en prolongement du rapport de force et rend tout compromis politiquement coûteux.Une négociation paralysée par une double logique de victoireTrois semaines après la fin des hostilités, les discussions indirectes entre Téhéran et Washington, menées notamment par l’intermédiaire du Pakistan, se poursuivent sans produire de résultats tangibles.Ce blocage ne s’explique ni par une absence d’intérêt pour un accord, ni par une divergence insurmontable sur les paramètres techniques - nucléaire, missiles balistiques, sécurité régionale. Sur ces sujets, des bases de compromis existaient déjà lors des négociations de Genève à la veille du déclenchement du conflit.La raison est plus profonde : les deux parties considèrent avoir gagné la guerreDans ces conditions, toute concession devient politiquement risquée. Céder reviendrait à fragiliser le récit de victoire construit à destination des opinions publiques nationales. La négociation cesse alors d’être un espace de compromis pour devenir le prolongement du conflit par d’autres moyens.Washington : une supériorité militaire réelle, des objectifs stratégiques hors d’atteinteDu point de vue de Washington, l’opération lancée le 28 février - décidée par Donald Trump en dépit des évaluations des agences de renseignement américaines selon lesquelles l’Iran n’avait pas pris la décision politique de se doter de l’arme nucléaire - est présentée comme un succès militaire.Les arguments avancés reposent sur des éléments tangibles : supériorité militaire et technologique, destruction d’une part importante des capacités aéronavales iraniennes, frappes ciblées sur des infrastructures stratégiques, élimination de hauts responsables militaires et politiques. Certaines estimations publiées par CBS évoquent la neutralisation d’environ un tiers des capacités balistiques et de 40 % des lanceurs.Mais ces succès tactiques ne se traduisent pas par des gains stratégiquesAucun des objectifs initiaux n’a été atteint : ni changement de régime, explicitement évoqué dans les premières déclarations de Donald Trump, ni démantèlement durable du programme nucléaire, ni réduction décisive des capacités balistiques, ni interruption du soutien aux réseaux régionaux.Ce décalage entre performance militaire et résultat politique renvoie à une constante bien documentée des conflits asymétriques : la supériorité technologique ne garantit pas la victoire stratégique.Téhéran : une victoire politique construite sur la résilienceLa lecture iranienne s’inscrit sur une logique différente : celle de la survie du système comme critère principal de la victoire.La République islamique considère avoir remporté une victoire face à deux puissances militaires majeures, dont une superpuissance mondiale et deux États dotés de l’arme nucléaire. Cette perception ne repose pas sur une négation des pertes subies, mais sur une hiérarchisation différente des objectifs.La République islamique considère avoir remporté une victoire face à deux puissances militaires majeures, dont une superpuissance mondiale et deux États dotés de l’arme nucléaire. Cette perception ne repose pas sur une négation des pertes subies, mais sur une hiérarchisation différente des objectifs. Le premier point, central, est l’échec du changement de régime. Malgré l’élimination de hauts responsables - y compris au sommet de l’État -, l’État iranien a démontré une remarquable capacité de résilience et de continuité. Les chaînes de commandement ont été rapidement reconstituées, les capacités de riposte maintenues, et les structures essentielles de l’appareil sécuritaire préservées.Sur le plan intérieur, la guerre a produit un effet inverse à celui recherché par Israël et les États-Unis. Là où une partie de la population espérait initialement accéder à la liberté et à la démocratie "grâce" à cette guerre, les frappes sur des infrastructures civiles - écoles, universités, sites historiques et culturels, sites industriels et ponts - ont contribué à provoquer un réflexe de ralliement national, la défense de la souveraineté et de l’intégrité territoriale prenant le pas sur les aspirations démocratiques. Ainsi, les prises de position pro-Trump et pro-Netanyahou de l’opposition extérieure, menée par Reza Pahlavi, ont achevé de la décrédibiliser en la présentant comme un mouvement aligné sur les intérêts des agresseurs. À court voire moyen terme, ce phénomène a neutralisé la dynamique protestataire apparue en janvier 2026.Sur le plan militaire, l’Iran conserve des capacités significatives. Si une partie de son arsenal a été détruite, selon CBS 70 % de ses missiles balistiques, 60 % de ses lanceurs et des dizaines de milliers de ses drones restent opérationnels. Sa stratégie navale asymétrique, fondée sur des unités légères et dispersées, demeure également intacte. Aussi, sa capacité à continuer de frapper lourdement - comme l’attaque d’une base américaine au Koweït par un F-5 vieux de 65 ans - est utilisée comme démonstration de résilience. Mais c’est surtout sur le plan géostratégique que Téhéran considère avoir consolidé sa position.Un basculement du rapport de force régional ?Le conflit a profondément ébranlé les équilibres du Golfe Persique.Les frappes iraniennes sur des infrastructures énergétiques et industrielles des pays arabes du Golfe Persique ont mis en lumière la vulnérabilité des modèles économiques et sécuritaires de ces pays. Plus encore, elles ont exposé les limites des garanties de sécurité offertes par Washington.Pour les monarchies du Golfe, dont les modèles économiques reposent sur la stabilité et l’attractivité, cette vulnérabilité constitue un risque structurel. Elle pourrait, à moyen terme, conduire à une diversification de leurs partenariats de sécurité ou à une redéfinition de leur relation avec les États-Unis - objectif stratégique de longue date de la République islamique d’Iran.Un levier géoéconomique majeur : le détroit d’OrmuzL’un des enseignements majeurs du conflit réside dans la centralité du détroit d’Ormuz. Au-delà du seul théâtre régional, les conséquences économiques du conflit renforcent également la lecture iranienne.Environ 20 % du pétrole mondial y transite, ainsi qu’une part significative du gaz naturel liquéfié. Les perturbations observées durant le conflit ont contribué à une hausse marquée des prix de l’énergie - le baril étant passé d’environ 70 dollars avant la guerre à plus de 100 dollars à certains moments -, ravivant les pressions inflationnistes à l’échelle mondiale.Au-delà des hydrocarbures, cette zone concentre également des flux essentiels pour certaines chaînes industrielles, renforçant son importance stratégique.Les économies dépendantes des importations énergétiques apparaissent exposées à des chocs que l’Iran, habitué à fonctionner sous sanctions, estime mieux absorber.Dans ce contexte, la capacité de l’Iran à perturber durablement, voire contrôler partiellement ces flux, constitue un levier de puissance majeur. Elle alimente l’idée, à Téhéran, d’un renversement relatif du rapport de vulnérabilité : les économies dépendantes des importations énergétiques apparaissent exposées à des chocs que l’Iran, habitué à fonctionner sous sanctions, estime mieux absorber.Des recompositions accéléréesLe conflit s’inscrit dans des dynamiques plus larges de recomposition du système international.La progression, encore limitée mais politiquement significative, des échanges énergétiques en yuan s’inscrit dans une volonté de diversification monétaire déjà portée par plusieurs pays des BRICS. Si le dollar reste dominant, ces évolutions traduisent une tendance à la fragmentation du système financier international.Parallèlement, la résilience des exportations iraniennes - plus de 34 navires transportant du pétrole iranien ont réussi à passer le blocus américain - illustre la capacité de Téhéran à mieux résister à cette épreuve que les États-Unis et leurs alliés.Une impasse stratégique durable ?L’impasse actuelle repose donc sur un paradoxe : une guerre qui produit deux récits de victoire incompatibles.Dans ce type de configuration, bien connue dans l’histoire des conflits asymétriques, la paix devient difficile non pas faute de solutions techniques, mais en raison du coût politique des concessions.Ni Washington ni Téhéran ne peuvent, à ce stade, apparaître comme cédant à l’autre.La paix devient difficile non pas faute de solutions techniques, mais en raison du coût politique des concessions.Dans le même temps, une reprise des hostilités apparaît peu probable à court terme. Les contraintes économiques, industrielles et politiques pèsent sur les deux acteurs, en particulier pour les États-Unis dans un contexte de tensions inflationnistes, d’échéances électorales en novembre prochain et de limites croissantes de certaines capacités militaires disponibles.Vers une redéfinition de l’ordre régional ?Au total, cette séquence traduit un déplacement relatif du rapport de force.Une guerre engagée pour contenir l’Iran a, paradoxalement, contribué à renforcer certains de ses leviers stratégiques : capacité de nuisance énergétique, consolidation interne à court terme, affirmation régionale.Pour autant, la poursuite de cette dynamique dépendra de la capacité de l’Iran à transformer ces gains conjoncturels en avantages durables, dans un contexte marqué par des contraintes économiques internes persistantes et une pression internationale qui demeure élevée.Fort de cette lecture, l’Iran ne s’inscrit plus dans une logique de négociation classique. Il ne cherche plus un compromis, mais une reconnaissance de son nouveau statut.L’objectif implicite est désormais plus large : remettre en cause la domination stratégique américaine au Moyen-Orient et imposer les bases d’un nouvel ordre régional.Ce positionnement est renforcé par l’observation attentive des fractures au sein du camp occidental : tensions au sein de l’OTAN, divergences avec les alliés asiatiques, et polarisation croissante de la scène politique américaine.Dans ce cadre, une issue négociée apparaît, à moyen terme, inévitable. Mais elle impliquera probablement un ajustement stratégique de la part de Washington, conduisant, de facto, à reconnaître, au moins partiellement, l’évolution du rapport de force régional en faveur de l’Iran.Ironie de la séquence : à la veille du conflit, c’est Téhéran qui semblait prêt à consentir des concessions importantes. Aujourd’hui, la dynamique s’est inversée. Et avec elle, les termes même de la négociation.Copyright image : Atta KENARE / AFP Manifestation de soutien à l’ayatollah Mojtaba Khamenei à Téhéran, le 27 avril 2026.ImprimerPARTAGERcontenus associés 22/04/2026 Iran : la négociation impossible ? Michel Duclos 31/03/2026 En Iran, triple échec et impasses stratégiques Reza Pirzadeh 08/04/2026 Iran : penser l’impensable Michel Duclos