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Conseil de la Paix : Trump, faire la paix comme on fait des affaires

Conseil de la Paix : Trump, faire la paix comme on fait des affaires
 Cyrille Bret
Auteur
Expert Associé - Géopolitique, Défense, Europe centrale et orientale

Le communiqué officiel de la Maison-Blanche qui annonce la création du Conseil de la Paix date à peine du 16 janvier, et déjà ce nouvel organisme, dont l'objectif affiché est de concurrencer l'ONU, semble acter la remise en cause brutale de la diplomatie classique. Que retenir d'une instance pensée à la gloire du président Trump et de son fonctionnement  inspiré d'une holding immobilière ?

Peut-on faire la paix comme on fait des affaires ?

C’est la question soulevée par le récent mais déjà célèbre “Conseil de la Paix” (Board of Peace) proposé par Donald Trump en septembre 2025, promu depuis le début de 2026 et lancé au Forum économique de Davos la semaine dernière pour attirer, mobiliser ou intimider les chefs d’États et de gouvernements de la planète.

Le but narcissique de cette nouvelle institution est clair : garantir au 47e président des États-Unis le Prix Nobel de la paix dès 2026 à la suite de sa déception en 2025. La finalité diplomatique officielle ancrée dans la résolution 2803 du Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU), est connue : "promouvoir la stabilité, restaurer la gouvernance régulière et garantir une paix durable dans les zones affectées ou susceptibles d’être affectées par un conflit". Rien dans ce programme n’est surprenant, même si la vocation affichée excède le cadre de cette résolution centrée sur Gaza.

La nature réelle de ce Conseil de la Paix intrigue et interroge : le projet repose sur une conviction : claironner urbi et orbi, que la paix est l’affaire des businessmen, des dealmakers et des négociateurs privés.

La nature réelle de ce Conseil de la Paix intrigue et interroge : le projet repose sur une conviction : claironner urbi et orbi, que la paix est l’affaire des businessmen, des dealmakers et des négociateurs privés. Quelle importance, dira-t-on, quand il s’agit de mettre fin à la guerre à Gaza et en Ukraine ? Toute initiative de paix n’est-elle pas bonne ? Le système onusien n’est-il pas dépassé ? De nombreux États ont déjà promis leur participation, ce qui atteste d’un certain engouement pour l’initiative personnelle et unilatérale du président américain.

Dans ce Conseil de la Paix, tout rappelle les éléments fondamentaux d’un fonds d’investissement ou d’une holding immobilière.

La cooptation unilatérale d’abord : depuis le début de 2026, Donald Trump aurait adressé environ soixante invitations à des États potentiellement intéressés par le statut de membre. C’est la paix par élection, par sélection et par adhésion : le fameux Conseil de la Paix serait une espèce de coalition des pacificateurs volontaires excédant largement la résolution 2803 de l’ONU centrée sur l’accord concernant Gaza.

Le "ticket d’entrée" ensuite. Fixée à un milliard de dollars américains, la cotisation est lourde. C’est le "prix de la paix", ou du moins le prix pour entrer dans ce club fermé et prestigieux. La cotisation ouvrirait des droits pour participer aux initiatives du Conseil et soigner sa réputation auprès du président américain. Mais l’utilisation des fonds reste encore à définir : s’agit-il de financer un secrétariat permanent ? de constituer un fonds de garantie pour des prêts aux belligérants ? d’un financement complémentaire pour la reconstruction de régions en guerre ? La vocation réelle est de renforcer la puissance américaine sur les cotisants, par exemple dans le cas du Kosovo — qui paierait sa protection.

La gouvernance rappelle également une entreprise : le "Conseil de la Paix" (le conseil d’administration) serait composé de chefs d’État et de gouvernements doublement sélectionnés par l’invitation présidentielle et la cotisation d’entrée. Il serait présidé par Donald Trump, doté de pouvoirs étendus (rédaction des ordres du jour, exclusion et admission des membres, décisions, plans d’action, etc) : ce serait un chairman très actif. Ce Conseil coifferait un Conseil exécutif, tout comme un Conseil d’administration ou de surveillance surveille ou chapeaute un COMEX. Le Conseil chapeauterait aussi des comités spécialisés, comme le Conseil sur Gaza.

Fixée à un milliard de dollars américains, la cotisation est lourde. C’est le “prix de la paix”, ou du moins le prix pour entrer dans ce club fermé et prestigieux. La cotisation ouvrirait des droits pour participer aux initiatives du Conseil et soigner sa réputation auprès du président américain.

La “raison sociale” du fonds se devine à travers les plans de paix pour Gaza et pour l’Ukraine élaborés en 2025 : le Conseil de la Paix suivrait les négociations lancées par Donald Trump, conduites par les membres du COMEX (au premier rang duquel Marco Rubio, Steve Witkoff et Jared Kushner).

Et les investisseurs en tireraient des bénéfices : une bonne image, l’accès à des marchés de reconstruction, etc. Faut-il également comprendre que les États en guerre pourraient lancer des appels à projet ou des appels d’offres pour que le Conseil de la Paix lui fasse une proposition de services ?

Bien sûr, ce Conseil de la Paix n’est pas un véritable fonds. Les investisseurs n’y ont ni les droits ni les risques de véritables investisseurs privés (comme les caisses de retraite). Il s’agit d’une forme particulière de diplomatie : la "politique business", censée supplanter la diplomatie classique par son efficacité, sa créativité et sa rapidité.

Si les formes classiques de prévention et de résolution des conflits ont montré des limites bien documentées, ce Conseil comporte, lui, bien des risques pour la paix qu’il prétend servir. Et il s’agit de points aveugles dans cette initiative qui compromettent la paix.

On peut identifier certains écueils aisément : cette initiative concurrencera les institutions que Donald Trump cherche à discréditer : les instances multilatérales mondiales (ONU en tête) ou régionales (UE, CPE, OSCE, etc.) chargées de garantir ou restaurer la paix. On pourra affirmer que les risques pour la paix sont minimes dans la mesure où il est évident, pour Donald Trump, que le système de l’ONU faillit à sa mission. En revanche, le lancement du Conseil de la Paix affaiblira mécaniquement ces institutions internationales en leur prenant des "parts de marchés" diplomatiques et en asséchant les finances des États. Le Conseil de la Paix est conçu pour les concurrencer, pas pour se coordonner avec elles comme c’est le cas de l’UE, de la CEDEAO en Afrique ou du Mercosur en Amérique latine. Par une ruse de l’histoire, le Conseil de la Paix ouvre un nouveau conflit dans la gouvernance mondiale. Et il rendra encore plus rares les ressources des États dévolues à la prévention et à la résolution de conflits.

Nul n’a la naïveté de croire que les organisations internationales sont exemptes de rivalités. Du moins, les organisations de 1945 tirent leur efficacité (limitée) de leur universalité : elle leur permet de faire se parler les ennemis au sein d’une enceinte non excluante, même en cas de sanctions : la Russie, l’Iran et la Corée du Nord continuent de siéger dans les enceintes onusiennes. Au contraire, le Conseil de la Paix est lui pris dans une double logique d’exclusion (de la concurrence et des États non-membres), ce qui fait de ce club exclusif une alliance et non une institution de pacification. Quelle paix pourrait être possible avec un des parias désignés par le Conseil de la Paix, puisque, rappelons-le, une paix stable réclame de rassembler des belligérants et des États garants ?

Nul n’a la naïveté de croire que les organisations internationales sont exemptes de rivalités. Du moins, les organisations de 1945 tirent leur efficacité (limitée) de leur universalité : elle leur permet de faire se parler les ennemis au sein d’une enceinte non excluante, même en cas de sanctions.

En outre, le but d’un fonds d’investissement est de produire des gains (sous forme de prises de participation, de dividendes ou de recettes en cas de vente, de pourcentages sur les deals). Le Conseil de la Paix aura pour finalité de fournir des retours sur investissement aux membres du Conseil sous forme financière, territoriale, médiatique, juridique, etc. Comme un fonds ou une société, il vendra des "prestations de paix" contre des intéressements à spécifier dans les plans de paix produits. Et, pour garantir ces gains, il s’intéressera de près aux politiques publiques des États.

Là encore, plus personne ne croit que les institutions internationales sont régies par le désintéressement. Mais toute la difficulté est que le Conseil de la Paix repose sur la conviction que la paix est un accord incitatif et profitable pour ceux qui le promeuvent. Toute la difficulté vient des divergences d’intérêts massives entre les membres du Conseil de la Paix, par exemple entre la Russie et l’UE. Et ces divergences ne seront pas supprimées par une rémunération différenciée entre membres du club. En outre, le Conseil de la Paix exigera-t-il d’avoir son mot à dire dans les nominations aux postes clés des pays ? En effet, un fonds a un poids dans le choix des dirigeants, dans la définition de la stratégie et dans les reportings réguliers. Autrement dit, le Conseil de la Paix poursuivra les intérêts de ses membres et s’ingèrera pour cela dans la vie politique des États pacifiés grâce à lui.

Ultime risque identifié, celui d’une présidence personnelle et sans limite de temps de Donald Trump. Celui-ci est tout à la fois juge et partie (dans les campagnes contre le Venezuela, le Groenland, le Canada, etc.) alors qu’une mission de pacification est par nature arbitrale. De plus, une telle présidence lui conférerait la possibilité de lancer l’anathème sur tel pays, tel dirigeant ou tel parti qui lui plairait, portant la conflictualité à un niveau supérieur. Là encore, les risques d’exclusion, de partialité et de conflits d’intérêt sont patents. La paix par le rassemblement, la médiation neutre et l’impartialité est étrangère à la logique du Conseil de la Paix.

Qu’il s’agisse d’un club de golf huppé (basé sur le pay to play), d’un syndic d’investisseurs, d’une holding internationale ou d’une oligarchie de pacificateurs auto-proclamés, le Conseil de la Paix repose sur une vision de la paix faite de tours de table, de retours sur investissements, d’incitations et de parts de marché. Celle-ci a sa légitimité et a démontré son efficacité dans certaines sphères. Après tout, les grandes négociations internationales sont faites de trocs, de bluff et d’incitations.

Ce qui pose problème, c’est la conception de la paix qui s’exprime dans le projet même du Conseil : celle-ci est une stabilisation forcée d’un jeu de puissances au bénéfice de ceux qui la promeuvent. Elle n’est plus la résolution d’un conflit armé par l’élaboration de compromis destinés à durer au profit des populations.

Dans un fonds d’investissement, ceux qui ont intérêt à la paix sont les investisseurs, pas les entreprises contrôlées ni leurs salariés. Autrement dit, le Conseil de la Paix œuvrera au nom de la paix au prestige de son président, aux intérêts des États-Unis et de leurs associés et non pas au bénéfice réel des populations frappées par les conflits.

Entre la paix par le business et la paix comme business, il y a un fossé.

Copyright image : Fabrice COFFRINI / AFP

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