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Expressions par Montaigne
SÉRIECampagnes électorales 27/07/2026

[Campagnes électorales] - Présidentielle américaine de 2016 : du poison de la division

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[Campagnes électorales] - Présidentielle américaine de 2016 : du poison de la division
 Blanche Leridon
Blanche Leridon
Directrice des études France de l’Institut Montaigne, spécialiste des questions démocratiques et institutionnelles
 Joseph de Weck
Joseph de Weck
Expert Associé - Allemagne
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Campagnes électorales

La victoire d'Hillary Clinton, en 2016, semblait acquise. L'élection de Donald Trump à la Maison-Blanche montre donc que le revirement s'est en grande partie joué lors de la primaire démocrate qui opposa deux candidats aux antipodes de par leur profil et leur vision : Hillary Clinton et Bernie Sanders.  Un président sortant qui ne peut se représenter, un camp divisé qui semble incapable de réconciliation, et des adversaires anti-establishment qui imposent leurs thèmes : comparaison n’est pas raison, mais les analogies sont riches pour penser l'élection présidentielle française.

C’était il y a dix ans très exactement, au Wells Fargo Center de Philadelphie, en Pennsylvanie. Hillary Clinton était officiellement investie candidate par le Parti démocrate, au terme d’une primaire qui n’aurait dû être, à en croire beaucoup de commentateurs de l’époque, qu’une "formalité" pour l’ancienne Secretary of State de Barack Obama. Une formalité qui s'avèrera infiniment plus laborieuse et violente qu’anticipé. Le duel qui l’opposa au sénateur du Vermont Bernie Sanders devait créer une fracture durable au sein du parti Démocrate. Signe du destin ou ironie de l’histoire, quatre mois plus tard, Donald Trump était élu 45e Président des États-Unis, notamment grâce à son succès en Pennsylvanie, Swing state qui lui permettra, avec le Michigan et le Wisconsin, d’emporter une majorité de Grands électeurs.

Cet épisode nous intéresse aujourd’hui à plusieurs titres. Déjà car il met en évidence le poids de la division dans une pré-campagne et les stigmates indélébiles que celui-ci peut laisser au sein d’une famille politique. Ensuite, car il illustre toute la singularité d’une campagne où le sortant n’est plus en capacité de se présenter (Barack Obama achevait alors son second mandat, épuisant les possibilités prévues par le 22e amendement de la Constitution américaine), et les dilemmes qui se posent à son propre camp pour penser l’après. Mais ce que cette campagne nous dit aussi, c’est la fragilité de tout sentiment d’une victoire acquise d’avance : Clinton, donnée grande gagnante jusqu’à la veille du scrutin, devra finalement s’incliner. Autant d’éléments qui font écho à la campagne que l’on s’apprête à vivre, ici, en 2027.

La division

Tout commence au début du mois d’avril 2015 par un mail et un tweet. Hillary Clinton, Secrétaire d’État de Barack Obama de 2009 à 2013, annonce sa candidature à la primaire démocrate. Un tweet accompagné d’une vidéo tournée vers les électeurs, un mail - signé John Podesta, son directeur de campagne - pour les donateurs. La course est lancée. "I'm running for president", déclare-t-elle au bout d’une minute trente de vidéo, où se succèdent des témoignages de citoyens ordinaires. Celle qui avait déjà tenté d’obtenir la candidature démocrate en 2008 entend cette fois éviter l’image du sacre annoncé et faire profil bas.

Deux semaines plus tard, Bernie Sanders lui donne la réplique lors d’une conférence de presse improvisée au Capitole, où il dénonce un niveau "obscène" d’inégalités dans le pays. Le 26 mai, il annonce officiellement sa candidature depuis son fief de Burlington, dans le Vermont. Ni vidéo léchée, ni grands donateurs : le sénateur indépendant mise sur le terrain et les micro-dons pour marquer sa différence.

Ce télescopage du printemps 2015 révèle d'emblée l'affrontement de deux visions difficilement conciliables, sur la forme comme sur le fond : l'establishment hyper-professionnalisé incarné par Clinton, face à la ferveur militante et anti-système portée par Sanders. Fils d’immigré polonais ayant grandi dans un quartier populaire de Brooklyn, ancien maire de Burlington puis représentant et sénateur du Vermont, Sanders incarne une gauche radicale dont la visibilité comme le poids électoral sont sans précédent dans l’histoire récente du parti. Ancré hors du sérail démocrate traditionnel - il avait publiquement exprimé son souhait de voir émerger, en 2012, une candidature plus à gauche face à Barack Obama - il s'impose rapidement comme le réceptacle d'une colère populaire à laquelle le parti démocrate est accusé de ne pas savoir répondre.

Cette polarisation aiguë entre Clinton et Sanders met au jour des dissensions qui vont progressivement miner toute perspective d’union sincère entre les deux candidats.

Cette polarisation aiguë entre Clinton et Sanders met au jour des dissensions qui vont progressivement miner toute perspective d’union sincère entre les deux candidats. Pendant plus d'un an, ils s'affrontent violemment sur leur intégrité, leur rapport à Wall Street et leur crédibilité à gouverner. De débats sous tension en attaques personnelles - comme lors de la joute virulente sur les traités de libre-échange à Flint, dans le Michigan, - Sanders instille l'idée d'une candidate corrompue et captive des élites, tandis que Clinton dénonce l'irréalisme de son rival. En mettant publiquement en doute le jugement et l’indépendance de la favorite de son propre parti, Sanders contribue à fragiliser durablement son camp, et offre à Donald Trump des arguments qu'il n'aura plus qu'à réutiliser quelques mois plus tard, lorsqu’il devra débattre avec la candidate démocrate. 

Le piège se referme progressivement. Bien que la victoire mathématique de Clinton soit acquise dès le début du mois de juin, Sanders prolonge sa campagne pour négocier la ligne du parti, n'accordant son soutien officiel qu'à la mi-juillet. Lorsque s'ouvre la Convention de Philadelphie, le mal est fait. La fuite des e-mails du Comité National Démocrate (DNC), prouvant le parti pris de l'appareil en faveur de Clinton, renforce chez une partie des partisans de Sanders la conviction que le système est truqué. Le ralliement de façade ne suffit pas : une frange des électeurs déçus de Sanders s’oriente vers l’abstention, vers des candidatures tierces, voire même, dans certains territoires, vers Donald Trump. Pendant que les Démocrates s'épuisaient dans cette guerre fratricide, le milliardaire américain, débarrassé très tôt de ses rivaux républicains, avait eu tout le loisir de monopoliser le récit politique et de pilonner une candidate démocrate déjà exsangue.

L’analogie

Si les exemples malheureux de divisions abondent dans l’histoire politique française récente, l’analogie avec la campagne américaine de 2016 est peut-être l’une des plus éloquentes - éloquente ne signifiant évidemment pas ici analogie pure et parfaite - on ne répètera jamais suffisamment à quel point chaque campagne répond à sa logique propre, avec ses mécanismes singuliers et une large part laissée à l’imprévu. Trois dimensions doivent être envisagées.

Les alliés d'hier deviennent les rivaux d'aujourd'hui et chaque sensibilité tente sa chance, au risque de transformer le parti en arène.

La première, c’est l'absence du sortant. Tout comme Barack Obama en 2016, Emmanuel Macron ne pourra pas se représenter en 2027. Dans un camp qui a occupé le pouvoir pendant huit ans (une décennie pour le cas français), le départ du Président crée un appel d'air inévitable, incitant la multiplication des candidatures. Car après tout, pourquoi pas moi ? En déverrouillant la succession, et sans dauphin naturel ou clairement intronisé, les alliés d'hier deviennent les rivaux d'aujourd'hui et chaque sensibilité tente sa chance, au risque de transformer le parti en arène.
 

La deuxième dimension qui fait écho à la situation française, c’est la dissymétrie des campagnes. En 2016, pendant que les Démocrates se déchiraient autour de la pureté présumée de leur projet, Donald Trump imposait ses thèmes - la sécurité, le protectionnisme et le rejet des élites - à un électorat populaire lassé par la politique traditionnelle, dont les conséquences les plus négatives sont toujours imputées au camp sortant. Un risque analogue guette le bloc central français. Si les prétendants à la succession d'Emmanuel Macron s'engagent dans une querelle d'ego prolongée (l’hypothèse de la primaire ayant été écartée), ils laisseront (et c’est déjà partiellement le cas) le Rassemblement National ou La France Insoumise dicter l'agenda politique, imposer leur sujet, le tout en affichant une unité de façade, qui contraste avec le sentiment de division qui prédomine dans tous les autres camps. Le "ticket" Bardella / Le Pen est à ce titre tout à fait révélateur : là où les autres se divisent, le camp nationaliste peut revendiquer sa parfaite entente (du moins, son affichage). L’opposition unie n'a qu'à observer le centre se dévorer lui-même, en recyclant les arguments que les candidats centristes auront eu la faiblesse de s'adresser mutuellement. À ce poison de la division se surimpose un autre dilemme pour les candidats issus de la famille macroniste : comment concilier la valorisation d’une crédibilité offerte par l’exercice du pouvoir sous Emmanuel Macron (en particulier, la place de Premier ministre), tout en se distinguant suffisamment du chef de l’État pour ne pas souffrir du rejet massif du sortant ? L’équilibre semble on ne peut plus difficile à trouver.

Troisième et dernière dimension enfin, plus prospective à ce stade : la dépréciation du vainqueur. Clinton est sortie de la primaire investie, mais politiquement usée, dépouillée d’une partie de son élan et perçue comme la représentante d'un statu quo fatigué face à un électorat en quête de rupture. Un vainqueur désigné au terme d'une bataille interne féroce ne récolte souvent qu'un champ de ruines. Une leçon à méditer pour tous ceux qui voudraient prolonger indéfiniment les candidatures concurrentes au sein d’un même camp.

Certes, l'analogie trouve ses limites. Le centre français ne dispose pas d'un système de primaire comme aux États-Unis - ce qui rend le risque de dispersion et de candidatures multiples au premier tour encore plus dangereux. De plus, contrairement à 2016 où Donald Trump faisait figure d'outsider improbable face à une Hillary Clinton favorite des sondages, le Rassemblement National aborde l'échéance de 2027 en position de leader incontesté des sondages. Dernière limite de notre analogie, Barack Obama, en fin de mandat, était bien plus populaire que ne l’est aujourd’hui Emmanuel Macron, ce qui devait a priori favoriser son camp et son potentiel successeur. 

Si les prétendants à la succession d'Emmanuel Macron s'engagent dans une querelle d'ego prolongée, ils laisseront le Rassemblement National ou La France Insoumise dicter l'agenda politique.

Il n'en reste pas moins que la leçon de 2016 demeure universelle : lorsqu'une famille politique transforme sa succession en feuilleton d'égos et d'invectives, elle oublie que l'élection ne se gagne pas contre ses alliés, mais face à ses adversaires. En politique, la division n'est pas seulement une faiblesse tactique ; elle est un poison lent qui finit toujours par profiter à celui que l'on n'attendait pas. Mais n’oublions pas non plus l’autre grande leçon du scrutin américain de 2016 : celle que tout le monde prédisait gagnante (Clinton en l’espèce), s’est finalement incliné face à un Trump que personne ne prenait au sérieux. La division, comme le sentiment d’inexorabilité, sont de bien mauvais moteurs dont l’ensemble des candidats à l’élection présidentielle de 2027 devront se protéger.


Copyright image : Justin SAGLIO / AFP

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