AccueilExpressions[Campagnes électorales] - 1965, France : la première campagne pour l’Élysée de la Ve RépubliqueSÉRIECampagnes électorales 21/07/2026 [Campagnes électorales] - 1965, France : la première campagne pour l’Élysée de la Ve RépubliqueVie démocratiquePARTAGER Marc Lazar Expert Associé - Démocratie et Populisme, Italie Découvreznotre série Campagnes électorales[Campagnes électorales, 1/8] Après le Oui au référendum sur l’élection au suffrage universel direct du locataire de l’Élysée, 1965 sera l’année de la première campagne présidentielle. Méthode à l’américaine d’un candidat quasi inconnu avec Lecanuet, union des gauches avec Mitterrand et mélange de la dramatisation des enjeux et d’un certain dilettantisme pour de Gaulle, qui se déclare officiellement un mois seulement avant le jour J : la campagne fut novatrice et sans doute séminale. 1er épisode de notre série sur quelques grandes campagnes électorales à travers le monde.ARTICLE 6. "Le Président de la République est élu pour cinq ans au suffrage universel direct"...1965, la Ve République a 7 ans. La terrible guerre d’Algérie s’est achevée en 1962 et le 20 septembre, le général de Gaulle a proposé l’élection au suffrage universel du président de la République. Cette réforme a suscité de vives polémiques sur le fond mais aussi sur la forme car le chef de l’État a recouru au référendum pour la faire adopter. Le "cartel des non", qui rassemble tous les partis de droite et de gauche, adopte une motion de censure qui provoque la chute du gouvernement de Georges Pompidou le 5 octobre. Le 28 octobre 1962, les Français tranchent : 61,7 % d’entre eux répondent Oui à la question "Approuvez-vous le projet de loi soumis au peuple français par le président de la République et relatif à l'élection du président de la République au suffrage universel ?" approuvant, une nouvelle fois, l’occupant de l’Élysée. Trois ans plus tard, les mêmes Français, convoqués aux urnes le 5 décembre avec un éventuel second tour quinze jours plus tard, expérimentent la nouvelle échéance électorale. Six candidats ayant réussi à obtenir au moins cent parrainages d’élus se présentent à leurs suffrages. L’un d’entre eux, Marcel Barbu, un dirigeant d’association œuvrant en faveur de l’accès au logement des plus démunis, est, au départ, inconnu du grand public. Pierre Marcilhacy dispose d’une notoriété un peu plus marquée, du moins pour ceux qui s’intéressent à la politique, en tant que sénateur de la Charente plutôt classé du côté de la droite modérée et libérale. Jean-Louis Tixier-Vignancour, favorable à l’Algérie française et avocat de dirigeants de l’OAS, représente l’extrême droite qui déteste le général de Gaulle. Le démocrate-chrétien Jean Lecanuet, président du Mouvement Républicain Populaire, se porte candidat pour l’ensemble des sensibilités centristes. François Mitterrand, l’auteur d’un retentissant essai critique de la Ve République, publié l’année précédente, Le coup d’État permanent, s’impose comme le candidat des gauches, regroupant entre autres son mouvement la Fédération de la Gauche Démocratique et Socialistes, les socialistes de la Section Française de l’Internationale Ouvrière et, grande nouveauté, le puissant Parti communiste français qui sort ainsi de l’isolement dans lequel il se trouvait depuis le déclenchement de la Guerre froide en 1947. Un candidat de Gaulle un peu trop au-dessus de la mêlée ? Tous ces candidats, avec des argumentaires différents, s’opposent au général de Gaulle et contestent le nouveau régime ou, pour ceux qui en 1958 avaient soutenu son instauration, l’orientation présidentialiste que son créateur vient de lui donner.Tous ces candidats, avec des argumentaires différents, s’opposent au général de Gaulle et contestent le nouveau régime ou, pour ceux qui en 1958 avaient soutenu son instauration, l’orientation présidentialiste que son créateur vient de lui donner. Néanmoins aucun d’entre eux ne pense emporter ce scrutin tant de Gaulle jouit d’une grande popularité. La plupart des commentateurs estiment même que celui-ci vaincra dès le 5 décembre au soir. Le général de Gaulle retarde son entrée en lice, en dépit de son entourage qui s’inquiète de la campagne à la "Kennedy" de Jean Lecanuet, et surtout de la dynamique engagée par un François Mitterrand s’érigeant en leader incontesté de toutes les gauches, occultant presque son propre passé de responsable de la IVe République rejetée massivement par les Français et les déchirements internes de son camp. En outre, selon les critères de l’époque, Lecanuet avec ses 45 ans et François Mitterrand âgé de 49 ans apparaissent comme des jeunes par rapport aux 75 ans de De Gaulle. Ce n’est que le 4 novembre, à peine un mois avant le premier tour, que celui-ci annonce se présenter. D’emblée, il dramatise le choix à opérer : en cas d’échec, lance-t-il, "personne ne peut douter que [la Ve République] s’écroulera aussitôt et que la France devra subir, cette fois sans recours possible, une confusion de l’État plus désastreuse encore que celle qu’elle connut autrefois". Sûr et certain de dominer largement ses concurrents qu’il regarde de haut, convaincu d’entretenir un rapport intime avec la population, de Gaulle ne s’investit pas vraiment dans la campagne. Sûr et certain de dominer largement ses concurrents qu’il regarde de haut, convaincu d’entretenir un rapport intime avec la population, de Gaulle ne s’investit pas vraiment dans la campagne. Ainsi, ce même 4 novembre, il s’exclame "À moi-même, que vous connaissez bien après tout ce que nous avons fait ensemble dans la guerre et dans la paix, chacun de vous, chacune de vous, aura l’occasion de prouver son estime et sa confiance". Le soir du 5 décembre, la surprise est totale. Marcel Barbu et Pierre Marcilhacy recueillent respectivement 1,1 et 1,7 % des suffrages exprimés, Jean-Louis Tixier-Vignancour, 5,2 % (il prétendait rassembler un Français sur 4), Jean Lecanuet 15,8 %, François Mitterrand 32,2 % et le général de Gaulle 43,7 %. Bref, de Gaulle est en ballotage avec le représentant des gauches, ce qui semblait invraisemblable au moment de la convocation du scrutin. Le choc est considérable, presque traumatique, même si le 19 décembre, à l’issue du second tour marqué par une participation considérable - 84,6 % -, de Gaulle obtient 54,5 % des voix et devient le premier président de la Ve République désigné directement par le peuple.ARTICLE 7 "à la majorité absolue des suffrages exprimés"Après le vote au référendum favorable à la réforme institutionnelle du mois d’octobre, la très faible abstention (14,9 % au premier tour, 15,4 % au second) démontre que les Français se sont emparés immédiatement de l’élection présidentielle au suffrage universel, désavouant tous les partis qui s’y étaient radicalement opposés. Manifestement, cette élection leur plaît et correspond à leurs attentes. Cela constitue un tournant fondamental dans l’histoire de la République et dans la conception même de celle-ci. Les choix politiques sont clairement formulés par les trois principaux candidats. Le général fait l’éloge des nouvelles institutions par opposition aux précédentes, de sa politique étrangère et de l’indépendance de la France. François Mitterrand invoque la justice sociale et esquive les sujets de politique étrangère, sujet de discorde à gauche. Jean Lecanuet fustige le pouvoir personnel, rejette les communistes et plaide en faveur de l’Europe. Une campagne inéditeLors de cette campagne électorale, apparaissent deux nouveautés qui complètent les traditionnelles réunions publiques et dont le rôle est appelé à s’amplifier considérablement par la suite : la télévision et les sondages.Lors de cette campagne électorale, apparaissent deux nouveautés qui complètent les traditionnelles réunions publiques et dont le rôle est appelé à s’amplifier considérablement par la suite : la télévision et les sondages. De Gaulle utilise habilement cette "fée du logis" qui pénètre de plus en plus dans les foyers ou qui est regardée en groupes, dans les cafés par exemple. Mitterrand s’évertue maladroitement et difficilement à maîtriser ce média dont il a compris le caractère révolutionnaire, Jean Lecanuet se montre extrêmement à l’aise : en effet, il bénéficie de l’apport des premiers conseillers en communication férus de marketing et qui s’inspirent des campagnes américaines. En septembre 1963, certains d’entre eux, notamment le journaliste Jean Ferniot, avaient même tenté de promouvoir un candidat mystérieux, Monsieur X, dans L’Express de Jean-Jacques Servan-Schreiber : censé affronter de Gaulle et incarner le post-gaullisme, c’était en fait le maire socialiste de Marseille, Gaston Defferre, dont la candidature fit long feu. En revanche, ceux qui travaillent avec Jean Lecanuet lui permettent de se faire connaître du grand public (83 % des Français ne savaient pas qui il était lors de l’annonce de sa candidature), de progresser dans les intentions de vote et de marquer les esprits lors de ses prestations télévisées. De Gaulle quant à lui refuse l’aide des représentants de cette profession appelée à un bel avenir, cependant que François Mitterrand commence, prudemment, à s’y intéresser. Enfin, les Français, intrigués et fascinés, lisent les sondages réalisés par l’IFOP et la SOFRES et suivent les commentaires qui accompagnent leur publication. La campagne de 1965 fut donc novatrice. D’une part, parce que les Français répondirent à l’interrogation soulevée par le professeur de droit public et éditorialiste réputé, Maurice Duverger, au seuil de cette élection, dans un article de La vie française du 23 avril 1965 : "Le véritable enjeu des élections présidentielles de 1965, c’est de savoir si elles seront la première application d’un régime qui fonctionnera régulièrement ensuite ou une aventure isolée, exceptionnelle et sans lendemain". Non seulement, les Français se rendirent massivement aux urnes et mais ils s’approprièrent ce scrutin. Par ailleurs, 1965 signala un changement majeur de notre vie publique puisque s’y affirmèrent pour la première fois la personnalisation, la médiatisation et la présidentialisation de la politique. Copyright AFPCharles de Gaulle en 1965PARTAGER