
"Rendre les voies sur berge aux voitures, et construire la plus belle promenade du monde pour les piétons et les cyclistes au-dessus. (…) Au lieu de répartir l'espace existant entre les différents modes de transport, nous allons augmenter la capacité nette en créant de la place. Cette promenade respectera l'identité esthétique de Paris, avec un garde-corps en fer forgé élégant, un sol noble en pierre naturelle, un mobilier urbain historique. Voilà comment nous construirons un nouveau lieu iconique de Paris tout en fluidifiant le trafic. La couverture et la promenade seront construites avec une structure très simple. Un portique appuyé sur une ligne d'arches côté Seine et sur le mur de quai existant côté rue."
Source : Programme de la Candidate
Alors que la tendance nationale est au réaménagement des berges de fleuve traversant les grandes agglomérations (Lyon, Nantes, Bordeaux, Toulouse, etc.) pour développer les mobilités douces - en France comme à l’international -, Paris s’est aussi engagé dans ce mouvement avec la piétonnisation des voies sur berges depuis le début des années 2010. Ce projet emblématique a suscité un grand nombre de controverses, ce qui en fait un des objets suscitant le plus de propositions de la part des candidats à la mairie de Paris.
Sarah Knafo propose ainsi de rouvrir à la circulation les quais bas entre le tunnel des Tuileries et le tunnel Henri IV et de construire au-dessus une promenade piétonne et cycliste, afin de fluidifier la circulation automobile dans Paris, réduire les pollutions sonores, créer un espace touristique et permettre une circulation piétonne et cycliste apaisée. Elle estime le délai de réalisation à quatre ans et son coût à 60 M€.
Afin de chiffrer cette mesure, il est nécessaire de prendre en compte le coût de la remise en état des voies sur berges (sécurité, revêtement) mais aussi le coût de construction de la nouvelle structure, en se fondant sur des exemples comme celui de la High Line à New York ou sur des passerelles piétonnes et cyclables construites en France.
Le coût estimé est de 176 M€, avec une fourchette basse à 139 M€ et une fourchette haute à 546 M€. La largeur de la fourchette résulte des incertitudes sur le dimensionnement exact de l’ouvrage, sur la nature de la structure retenue (ouvrage relativement léger à appuis rapprochés ou couverture plus lourde) ainsi que sur l’ampleur des contraintes susceptibles de renchérir l’opération : la nécessité de conforter les quais hauts et bas, anciens et reposant sur des sols alluvionnaires, sur lesquels viendrait s’appuyer la structure de la promenade ; le risque de crue ; la végétalisation de la promenade ; ou encore la ventilation et la sécurisation du tunnel si elle venait à être imposée.
À cela s’ajouteront les coûts de fonctionnement à compter de 2030, non compris dans ce chiffrage mais évalués à 1,1 M€ par an.
Le projet représente au total une dépense d’investissement de 84 € par habitant (2,1 millions d’habitants), 9 % du budget annuel consacré par la ville de Paris à ses investissements. C’est aussi près de 5 fois le montant prévu pour la rénovation de la place de la Concorde (38 M€ HT).
Le projet devra par ailleurs obtenir l’agrément de l’UNESCO et des Architectes des Bâtiments de France étant donné que les berges de Seine sont classées à l’UNESCO et à proximité de bâtiments historiques. Enfin, cette proposition devra être approuvée par référendum, ce qui nécessite d’obtenir l’approbation des Parisiens.
Après la publication de ce chiffrage, l’équipe de campagne de la candidate précise que son estimation de 60 M€ repose sur un dimensionnement technique de 2 km de longueur pour 10 m de largeur (contre une moyenne de 14 m de large dans notre hypothèse). Sur la base retenue de 6000€ au m², le coût total du projet avec le dimensionnement précisé par la candidate serait de 126 M€. Ce chiffre constitue l’hypothèse basse ici retenue.
Par ailleurs, le chiffrage transmis par l’équipe de campagne repose sur la multiplication de quantités par des prix unitaires (issus de bases de prix de marchés publics attribués en Île-de-France) et des frais annexes (études, installations, provision pour aléas).
À l’inverse, le chiffrage de l’Institut Montaigne repose sur une approche comparative des coûts observés pour des passerelles ou promenades urbaines. Il en résulte un coût moyen compris entre 6 000 et 16 000€ par m² contre 3 000€ par m² pour la candidate. Par ailleurs, l’estimation transmise par l’équipe de campagne se concentre essentiellement sur le génie civil et les aménagements directs de l’ouvrage, sans intégrer plusieurs postes susceptibles d’affecter le coût final d’une opération urbaine de cette nature : éventuels travaux de renforcement des quais existants, interfaces avec les ponts traversés, contraintes liées au classement des berges de la Seine au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Coût
estimé
Candidat
60 M€
Institut Montaigne
176 M€
Temporalité
Sur la durée du mandat
Hypothèse basse
139 M€
Hypothèse haute
546 M€
Au niveau national, la tendance est au développement des mobilités « douces », c’est-à-dire la marche et le vélo. Ceci s’est traduit notamment par le lancement d’un "Plan vélo et marche" national entre 2023-2027 pour faire notamment des mobilités douces une alternative à la voiture individuelle.
Cette tendance, couplée aux enjeux d’adaptation au changement climatique et de renaturation des villes, a conduit de nombreuses villes à reconfigurer les berges des fleuves et rivières qui les traversent pour les restituer à la circulation piétonne et cycliste et réduire la circulation automobile dans la ville. Les exemples sont nombreux en France, qu’il s’agisse du réaménagement des berges du Rhône à Lyon, de la transformation des quais de la Garonne à Bordeaux ou de la requalification des berges de la Loire à Nantes.
À Paris, la rive droite de la Seine est occupée depuis 1967 par les voies sur berges, une route à deux voies de 13 km permettant de traverser rapidement Paris en voiture d’est en ouest (40 000 véhicules par jour à la fin des années 2000). La rive gauche est quant à elle ouverte à la circulation automobile uniquement sur 2,3 km. Toutefois, depuis le début des années 2010, Bertrand Delanoë puis Anne Hidalgo ont porté un projet de piétonnisation des voies sur berges, tout d’abord côté rive gauche en 2010, puis rive droite à l’automne 2016 - avec la fermeture complète à la circulation automobile de la portion des voies comprises entre le tunnel des Tuileries et le tunnel Henri-IV (3,3 km).
Dans le cadre de la campagne municipale, la question des voies sur berges constitue un objet d’attention de la plupart des candidats. Ainsi, Rachida Dati porte le projet d’un « parc urbain patrimonial » avec une végétalisation totale, la création d’une voie pour les piétons et une cohabitation des usages. Pierre-Yves Bournazel propose de maintenir la piétonnisation et d’aller plus loin en créant une promenade continue « Nouvelles Berges de Seine » (piste cyclable en site propre, dimanches 100 % piétons, végétalisation, etc.). Emmanuel Grégoire présente quant à lui le projet de « Grandes Berges » avec notamment l’accélération de la piétonnisation des berges vers Bercy et Boulogne-Billancourt.
En matière d’aménagement des voies sur berge, la ville de Paris dispose de la compétence de droit commun en matière de circulation et de stationnement.
Toutefois, dans ce domaine, le maire de Paris doit composer avec le préfet de police de Paris qui détient des compétences d’attribution sur le fondement de la sécurité des personnes et des biens ou de la protection des institutions (art. L. 2512-14 du code général des collectivités territoriales): cela implique notamment la réversibilité des voies sur berge et donc l’impossibilité de supprimer l’axe de circulation (lettre du 5 mars 2018). En outre, le maire de Paris doit respecter les prescriptions du préfet pour les aménagements de voirie projetés par la ville pour certains axes « essentiels à la sécurité de Paris et au bon fonctionnement des pouvoirs publics ». Le règlement de voirie de la ville de Paris prévoit par ailleurs une saisine systématique de la préfecture de Police de tous les projets d’aménagement de voirie.
Une telle mesure ambitionne, d’après le site de campagne de Sarah Knafo, de :
Le projet pourrait faire face à certaines difficultés administratives et juridiques. La préfecture de Police de Paris ne devrait pas s’opposer à un projet qui entend faciliter la circulation automobile, un objectif important de la préfecture pour permettre l’acheminement aisé des secours. En revanche, les berges de Seine sont classées à l’UNESCO et sont à proximité immédiate de bâtiments historiques. Tant l’UNESCO que les Architectes des Bâtiments de France pourraient constituer des sources de blocage administratif en cas de construction d’une structure pérenne.
Des difficultés techniques à la mise en œuvre du projet nuancent l’optimisme du site de campagne de Sarah Knafo : « Les travaux sont relativement légers : il n'y a pas de voirie à créer, celle qui avait été fermée est toujours là. Aucune excavation, aucun terrassement et donc quasiment pas de dévoiements de réseaux souterrains à prévoir. On ne fait que rajouter une structure, on ne démolit rien. ». De nombreux éléments techniques pourraient toutefois venir complexifier le projet :
Le projet tel que présenté aujourd’hui en vidéo sur le site de la candidate ne prévoit en revanche pas d’éléments végétaux - seuls les arbres actuellement le long des quais hauts viendraient ombrager la promenade. La végétalisation ou la création de zones d’ombre sont susceptibles en effet de constituer des charges importantes sur l’ouvrage. En revanche, l’absence de nouvelles plantations ne permettra pas de diminuer la chaleur en été.
Par ailleurs, d’éventuelles difficultés politiques pourraient survenir avec le souhait de Sarah Knafo de faire valider le projet au moyen d’un référendum. Celui-ci devant survenir 18 mois après le début de son mandat, cette consultation, comme tout référendum, pourrait être l’occasion pour des Parisiens insatisfaits d’exprimer leur mécontentement et de rejeter le projet.
Sarah Knafo estime le coût du réaménagement de ces deux kilomètres de voies sur berges à 60 M€, répartis sur quatre ans.
En matière de chiffrage, il est nécessaire de prendre en compte tant la construction de la promenade que la remise en état et aux normes des voies rouvertes à la circulation automobile.
Parmi les projets s’approchant de celui porté par Sarah Knafo, le plus proche est sans doute celui de la High Line à New York. La reconversion en voie verte a coûté environ 153 M$ en 2009 pour une distance équivalente de 2,3 km. Ceci représente un coût actualisé de 213 M$ (coût de construction du BTP en France), équivalent à 180 M€. Toutefois, ce coût semble minoré par rapport à celui du projet porté par Sarah Knafo puisque la structure existait auparavant, le réaménagement n’a concerné que la surface de la High Line et le projet de S. Knafo souhaite utiliser des matériaux patrimoniaux, plus onéreux.
Une autre manière d’estimer le coût du projet est de se baser sur des exemples de passerelles piétons / vélos construites dans d’autres villes françaises et d’en déduire un coût moyen.
|
|
|
|
|
Coût /m² |
|||||
|
Bordeaux – Passerelle F. Mitterrand |
642 m |
3 m |
1926 m² |
11,8 M€ |
6 130 €/m² |
|||||
|
Pont de Nogent – Passerelle piétonne |
250 m |
3 m |
750 m² |
12 M€ |
16 000 €/m² |
|||||
|
EOLE Nanterre Bezons |
377 m |
5 m |
1 885 m² |
8 M€ |
4 245 €/m² |
|||||
|
Trois Pays – Huningue |
248 m |
5 m |
1 240 m² |
10 M€ (2007), soit 15,5 M€ actualisés |
12 500 €/m² |
Pour le projet parisien, la surface à couvrir est de 2 km de long environ multiplié par 10 m de large en fourchette basse et 14 m en fourchette médiane et haute. Cela donne une surface de 20 000 m² en fourchette basse et 28 000 m² en fourchette haute.
Sur cette base :
Contactée, l’équipe de campagne de la candidate précise que les exemples mobilisés reposent sur des passerelles franchissant des obstacles avec des portées plus importantes, ce qui tend à renchérir leur coût unitaire, alors que le projet envisagé pour les voies sur berge reposerait sur une structure à appuis rapprochés (portiques espacés d’environ 10 m). L’équipe de campagne rappelle que pour une portée de 200 mètres, les efforts sont 400 fois plus importants et les déformations 8000 fois plus fortes. Ces éléments n’ont pu être vérifiés par l’Institut Montaigne.
Si cet argument peut néanmoins justifier un coût plus faible au m², il ne neutralise pas l’ensemble des contraintes propres au site parisien - quais anciens, appui sur ouvrages existants, proximité immédiate de la Seine, contraintes liées à la prévention des inondations, environnement patrimonial. À titre de comparaison, la High Line de New York, reposant sur un ouvrage déjà existant, présente un coût au m² supérieur aux hypothèses avancées par l’équipe de campagne. Afin de tenir compte de ces éléments contradictoires, le chiffrage médian retient l’hypothèse basse de la fourchette, fondée sur un coût unitaire de 6 000€/m² pour 28 000 m² (14 m de large sur 2000 m de long) et correspondant aux références favorables observées pour des ouvrages comparables.
Cette estimation apparaît par ailleurs cohérente avec les éléments de comparaison issus de couvertures routières plutôt que des passerelles. La couverture de l’A6b au Kremlin-Bicêtre, réalisée entre 2010 et 2012, constitue l’un des exemples les mieux documentés. Le projet a représenté environ 120 M€ pour 800 mètres de couverture, soit 148 M€ actualisés selon l’indice BT01. Avec une largeur d’ouvrage de 21 mètres, la surface couverte atteint 16 800 m², ce qui correspond à un coût d’environ 8 800€/m². Un second exemple peut être trouvé avec la couverture partielle de l’A3 entre Bagnolet et Montreuil. L’opération a représenté environ 82 M€ actualisés, soit un coût indicatif entre 4 400 et 5 100€/m² (largeur entre 30 et 35 mètres pour une autoroute 2×4 voies, linéaire de 388 mètres de couverture totale et 150 mètres de semi-couverture accessible). Ce ratio doit toutefois être interprété avec prudence, car la présence importante de semi-couvertures tend à minorer le coût d’un ouvrage entièrement accessible et aménageable en surface. Ces deux références permettent ainsi d’encadrer un ordre de grandeur compris entre 4 500 et 8 800€/m² pour des opérations de couverture d’infrastructures urbaines. Dans ce contexte, l’hypothèse retenue (6 000€/m²) apparaît prudente au regard de la complexité du site parisien.
Rouvrir la circulation n’est pas sans impact financier. Plusieurs actions sont à mener : reprise des chaussées, installation de dispositifs de sécurité, signalisation, éventuelles protections anti-crue, équipements contre les incendies.
À ces 6,25 M€, il faut rajouter 10 à 15 % pour les études et la maîtrise d’œuvre, ainsi que 10 à 15 % pour les aléas. Au total, ceci donne un coût total pour la réfection d’environ 7,8 M€.
Il faut noter que ces chiffrages ne portent que sur les dépenses d’investissement. Il est nécessaire de prendre en compte par la suite des dépenses de fonctionnement, qui pourraient représenter un total de 1,1 M€/an dont :
Ces dépenses de fonctionnement ne sont pas incluses dans le présent chiffrage.
Programme de campagne de Sarah Knafo
Vie Publique, Paris, collectivité territoriale spécifique, août 2024
Légifrance / Code général des collectivités territoriales, Article L.2512-14
Sénat, Texte n°548 sur la répartition des compétences à Paris en matière de circulation et de stationnement, février 2022
Ministères Aménagement du territoire Transition écologique, Cahier d'accompagnement pour la renaturation des villes et des villages, mars 2025
Le Monde, Delanoë veut rendre les quais de Seine aux piétons "dans les deux ans", avril 2010
Le Parisien, Municipales à Paris : 25 km de balade en bord de Seine, baignade au port de l’Arsenal… Le projet d’Emmanuel Grégoire, janvier 2026
E-Architect, High Line Park New York Section 2, Manhattan, février 2018
RTL, Interview de Rachida Dati dans l'émission Le grand jury, février 2026
Vidéo de campagne de Sara Knafo
Wikipédia, Voie Georges-Pompidou
Agence Nationale pour l'Information sur le Logement (ANIL), Indice INSEE du coût de la construction
France Bleu, Cher : l'entretien des routes de plus en plus coûteux, septembre 2024
Actu.fr, Drôme : après avoir investi plusieurs millions d'euros pour sécuriser ce tunnel, est-ce efficace ?, avril 2025
Ville de Paris / Mairie du 8e arrondissement, Le projet d'aménagement de place de la Concorde dévoilé, mars 2025