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17/01/2024

Un Premier ministre aurait dû dire ça

Un Premier ministre aurait dû dire ça
 Blanche Leridon
Auteur
Directrice Exécutive, éditoriale et Experte Résidente - Démocratie et Institutions

2h20 : le marathon de communication auquel le Président de la République s’est livré mardi 16 janvier s’inscrivait dans la séquence du remaniement ministériel et devait fixer un cap politique. De l’éducation aux réactions sur les polémiques récentes, les annonces, venues en une salve serrée, comme pour saturer l’espace politico-médiatique, étaient écoutées avec attention par la presse, les 8,7 millions d’auditeurs et le nouveau jeune Premier ministre. Que révèle cette conférence de presse des rapports de force au sein de l’exécutif ? Analyse de forme sur un manque de fond, par Blanche Leridon, directrice éditoriale de l’Institut Montaigne.

Le 16 septembre 1969, un Premier ministre fraîchement nommé prononçait à l’Assemblée nationale une déclaration de politique générale qui ferait date. Il s’agissait de Jacques Chaban-Delmas et de son discours sur la "Nouvelle société". Le texte, qui n’avait pas été validé par l’élysée, et dont le premier occupant, Georges Pompidou, ignorait la teneur, provoqua un puissant dissensus entre les deux hommes. Le Premier ministre devançait, par la parole, son Président. Quelques jours plus tard, le journaliste Jacques Fauvet écrivait dans Le Monde "le Premier ministre ayant fait la semaine dernière devant l'Assemblée nationale un discours de président de la République, le chef de l’État s'est trouvé condamné à faire une déclaration de chef de gouvernement devant la presse."

Est-ce au 16 septembre 1969 que le Président Macron songeait, hier soir, en répondant aux questions d’une centaine de journalistes réunis pour une conférence de presse qui dura plus de deux heures ? Est-ce un "effet Chaban" qu’il cherchait à devancer, à éviter ? Le principal intéressé vous dira tout le contraire, le Président ayant répété à plusieurs reprises qu’il ne se "substituerait pas au Gouvernement pour faire des annonces précises". Soit. N’empêche que de la franchise sur les médicaments à l’exposition des enfants aux écrans en passant par l’installation des médecins, le remplacement des professeurs ou les intempéries dans le Montreuillois, peu de détails ont été omis. Et peu de questions sont restées sans réponse.

Là où la conférence de presse d’hier détonne, c’est qu’elle devance [...] la déclaration de politique générale que doit prononcer son nouveau Premier ministre, Gabriel Attal.

Rien de vraiment neuf, direz-vous. Cette recherche de l’exhaustivité, ce goût pour le débat et le contact, ne devraient pas nous étonner, venant d’un hyper président maître des horloges, adepte de l’action et du contact. Du grand débat national aux prises de paroles fleuves prononcées devant le Parlement réuni en Congrès, quand il s’agit de discours, le Président est connu pour ses records de durée, et il n’a jamais dissimulé son attrait pour une parole franche et développée. C’est Jupiter et ses manches retroussées, jamais aussi à l’aise que devant une assemblée captive et modérément pugnace. 

Mais là où la conférence de presse d’hier détonne, c’est qu’elle devance, de quelques jours à peine, la déclaration de politique générale que doit prononcer son nouveau Premier ministre, Gabriel Attal. Cette temporalité est doublement problématique. Rappelons pour ceux qui ne seraient pas familiers des chorégraphies parlementaires que la déclaration de politique générale est l’exercice rituel auquel se livrent tous les Premier ministres à peine nommés, afin d’exposer, devant les députés, leur projet de gouvernement. Cet exercice programmatique relativement normé, que les révolutions médiatiques de ces dernières années ont rendu un brin désuet, reste un passage obligé. En dépit de ses contraintes formelles, il est indispensable pour asseoir la légitimité du nouveau Chef de Gouvernement. Une légitimité qui s'acquiert par la parole, mais aussi par le vote, puisqu’il est possible (possible, mais non obligatoire selon la Constitution) de faire suivre la déclaration d’un vote, qui permet d’obtenir la confiance du Parlement. Cette confiance, dans l’histoire longue de la Ve République et, davantage encore, dans l’histoire courte du quinquennat, elle était presque automatiquement obtenue, en raison du fait majoritaire. Sauf que. Le fait majoritaire a déserté l’Assemblée en juin 2022, avec l’arrivée d’une majorité relative, que les débats parlementaires de ces derniers mois ont encore fragilisée.

Élisabeth Borne, contrairement à ses prédécesseurs Jean Castex et Édouard Philippe, n’avait pas pu faire voter la confiance, sachant pertinemment qu’elle n’avait aucune chance de l’obtenir (avant elle, sept Premiers ministres sur 27, tous avant l’introduction du quinquennat, s’étaient retrouvés dans l’incapacité d’aller au vote). Gabriel Attal, confronté à une même majorité relative, ne pourra vraisemblablement pas non plus s’y confronter. Là où, d’ordinaire, un Premier ministre dispose de deux armes pour imposer sa légitimité, Gabriel Attal en est, lui, doublement privé. Privé de la légitimité du vote, en raison de la composition de l’Assemblée, privé du magistère de la parole, le président ayant pris le soin de tout annoncer. 

Gabriel Attal [est privé] de la légitimité du vote, en raison de la composition de l’Assemblée, privé du magistère de la parole, le président ayant pris le soin de tout annoncer.

Qu’en conclure ? Sur le plan institutionnel, cette confusion des genres révèle une fois encore les impasses dans lesquelles se trouve la Ve République aujourd’hui, et la nécessité de la mettre au diapason de son siècle et de sa société. Sur le plan programmatique et des idées, reprenons la remarque du Monde de 1969, et tentons de l’inverser. Le Président Pompidou, devancé par Chaban, était réduit à délivrer un discours de Premier ministre devant la presse. Gabriel Attal, devancé par Emmanuel Macron pourrait, quant à lui, se laisser tenter par un discours de Président. Cela lui permettrait notamment de formuler clairement cette vision dont beaucoup ont déploré l’absence hier dans la soirée. Au-delà de la litanie de mesures éparses et plus ou moins détaillées, sur quel projet politique le gouvernement va-t-il s’appuyer au cours des trois prochaines années ? Tout reste à penser et à exécuter. 

Copyright image : Ludovic MARIN / POOL / AFP

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