AccueilExpressions par MontaigneSécurité économique : "Il faut nous donner les moyens de notre sécurité dans un monde toujours plus...La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne Compétitivité économique Union Européenne14/01/2026ImprimerPARTAGERSécurité économique : "Il faut nous donner les moyens de notre sécurité dans un monde toujours plus menaçant"Auteur François Chimits Responsable de projets - Europe Le 3 décembre dernier, la Commission européenne a publié un nouveau plan de travail pour renforcer la sécurité économique des 27, ravivant une ambition lancée en 2023 et quelque peu délaissée ces derniers temps. Que contient-il, et peut-il constituer un jalon stratégique à la hauteur de l'accroissement des risques ? Face à la surproduction chinoise et à la prédation américaine, sans compter la menace russe, quelles devraient être les priorités de la commission Von der Leyen II ?Loin de la fureur et du fracas du président américain qui sature les espaces médiatiques dédiés aux enjeux géopolitiques, début décembre, la Commission européenne a publiquement ravivé son projet de 2023 en faveur d’un renforcement de la la sécurité économique du continent, presque trois ans après son lancement.La Commission européenne a publiquement ravivé son projet de 2023 en faveur d’un renforcement de la la sécurité économique du continent, presque trois ans après son lancement.Prise en étau entre, d’une part, les menaces que V. Poutine et D. Trump font peser sur la sécurité du continent et, de l’autre, les difficultés d’un modèle économique en souffrance face au choc énergétique russe et au second choc commercial chinois, cette belle ambition a quelque peu été reléguée au second plan dans la discussion publique.Un nouveau document de travail plutôt qu’une doctrineDans le monde plus feutré des administrations, les travaux se sont poursuivis, et décembre a marqué un nouveau jalon après la stratégie de 2023 et la communication de janvier 2024. Après deux années marquées par les tensions géopolitiques, les coercitions économiques et l’accélération de la concurrence industrielle à des fins géopolitiques, il était temps.Le 3 décembre, la Commission a donc publié sa communication sur le "renforcement de la sécurité économique" de l’UE. Attendue depuis plus d’un an, ce qui avait été assigné au Commissaire au Commerce et à la Sécurité économique, M. Sefcovic, dans sa lettre de mission, comme l’élaboration d’une doctrine d’emploi des outils de sécurité économique, s’avère être une mise à jour de la "stratégie" de 2023. Ce nouveau plan de travail, structuré autour de six zones de risques élevés, met en cohérence les nombreuses initiatives en cours, en confirme quelques nouvelles et préfigure une inflexion de certains instruments. En revanche, pour la priorisation des efforts, demandée par des observateurs avisés, il faudra repasser, notamment afin de clarifier le périmètre de définition de ce qui est ou non critique : il est pour l’instant toujours trop vaste pour être clair.La gouvernance et le digital enfin au centre de l’attentionSous les radars médiatiques, le document investit fortement les enjeux de notre organisation collective sur le thème, multidimensionnel, de la sécurité collective. Sont abordés en détail à la fois la gouvernance de l’UE à 27, et le partage de l’information, aussi bien entre instances publiques qu’avec le secteur privé : c’est essentiel à une appréhension de qualité d’un sujet singulier par son ubiquité.La fin du cloisonnement des enjeux de défense et de diplomatie dans l’analyse des rapports entre puissances - ce que l’on pourrait considérer comme la définition opérationnelle de la géopolitique - impose de les intégrer dans des domaines qui, jusqu’ici, étaient considérés comme strictement orientés vers d’autres objectifs. Tel approvisionnement en médicament ou en service digital de fournisseurs tous à la merci d’un pouvoir étranger à la fiabilité douteuse n’est assurément plus seulement un enjeu économique ou de santé. Il en va de même pour le rachat d’une entreprise de pointe dans les semiconducteurs, l’hébergement de données sensibles ou encore, au-delà de l’économie, de l’aide et des financements au développement ou des partenariats en matière de recherche académique et d’innovation. Dit en des termes plus techniques, la sécurité économique nécessite la réintégration des enjeux de puissance dans des interactions internationales dont on aurait aimé pouvoir les exclure. Elle impose ainsi de transcender nos traditionnels silos de politiques publiques (défense, sécurité nationale, santé, économie, éducation, diplomatie, énergie, etc.)La sécurité économique nécessite la réintégration des enjeux de puissance dans des interactions internationales dont on aurait aimé pouvoir les exclure.La Commission européenne propose donc de développer un système d’information classifié autour d’un Réseau de la sécurité économique. Celui-ci comprendrait un représentant de chaque État membre. Il serait adossé à un Centre d’information en matière de sécurité économique centralisant l’ensemble des données dispersées dans les différentes administrations impliquées sur ces sujets (conformément à une recommandation de longue date de l’Institut Montaigne).Le réseau pourrait ainsi mobiliser l’information produite par les études de risques et de vulnérabilités dont ces administrations sont responsables La Commission propose d’ailleurs d’approfondir et d'étendre les études déjà prévues dans le cadre européen autour des secteurs, des technologies et des infrastructures critiques, notamment autour de l’Observatoire des technologies critiques lancé en 2021. Un groupe de conseillers va aussi être créé pour rassembler des représentants du secteur privé, et les associer à ces discussions souvent à forte teneur technique où leurs connaissances sont précieuses.L’autre nouveauté notable est l’inclusion pleine et entière des enjeux numériques au cœur de la sécurité économique européenne. Ils sont reconnus comme secteur d’activité économique critiques en Europe alors que la cybersécurité est considérée comme essentielle à notre résilience (ses technologies l’étant déjà largement). C’est une évidence, mais qui implique des constats aux implications inconfortables. La totalité de notre économie. Les dépendances vis-à-vis des États-Unis y sont gigantesques. Les inflexions concrètes annoncées relèvent du renforcement d’orientations récentes plus que de la rupture. Elles couvrent le renforcement des standards de cybersécurité des infrastructures et des produits numériques critiques, des préférences envers les produits européens dans nos marchés publics, et un soutien renforcé aux secteurs des semi-conducteurs (une révision du Chips Act est attendu pour l’été 2026) et du quantique.Dans le même registre - des annonces préexistantes confortées par la réaffirmation de l’objectif de sécurité économique - les priorités du second mandat Von der Leyen figurent en bonne place : préférence aux productions européennes dans les secteurs critiques ;conditionnement des investissements étrangers en Europe à la valeur effectivement apportée au continent dans ces mêmes secteurs ; exclusion des "partenaires à risque" des programmes industriels et de recherche ; inclusion de la sécurité économique dans les procédures des outils de concurrence et de défense commerciale ; intégration formelle des politiques d’association de l’UE à sa sécurité économique, du Global Gateway aux politiques d’élargissement et de voisinage ; développement/maintien d’un leadership dans certains technologies critiques ; ou encore soutien aux capacités industrielles en matière de défense. Des nouvelles initiatives apparaissent aussi dans ce plan de travail. La coordination européenne du contrôle des exportations, la lutte contre les surcapacités étrangères et la diversification de certains intrants critiques doivent faire l’objet d’études pour déterminer si de nouveaux outils sont nécessaires à la défense des intérêts européens. La commission annonce aussi que les mécanismes de filtrage des investissements ou les méthodes d’exclusion des acteurs à risque des financements publics les plus efficaces figureront dans des guides des meilleures pratiques. Que les initiatives soient limitées à la publication de ce genre de charte et d’étude est en soi une indication inquiétante de l’ambition d’un document attendu depuis plus d’un an…Abstraction faite du sevrage vis-à-vis de la Russie, l’enjeu est tout bonnement absent, alors même que les États-Unis en font explicitement un instrument de puissance et de prédationEnfin, il faut noter les quelques absences. En sus de l’absence de priorisation sectorielle ou thématique mentionnée en début d’article, l’autre parent pauvre est l’énergie. Abstraction faite du sevrage vis-à-vis de la Russie, l’enjeu est tout bonnement absent, alors même que les États-Unis en font explicitement un instrument de puissance et de prédation.Ressources et compétences; les arbitrages en suspens malgré l’urgenceCe joli panorama des initiatives et intentions européennes ne doit pas faire perdre de vue que face à la dégradation accélérée de notre environnement géopolitique, et malgré les multiples réformes entreprises depuis, la sécurité économique européenne est aujourd’hui plus précaire qu’en 2023. Nos dépendances sont plus importantes, nos partenaires, toujours plus investis dans la réduction des leurs, sont plus fréquemment disposés à la coercition, tandis que notre maîtrise des technologies critiques est plus précaire que celles de nos concurrents.La Commission admet en creux la lenteur de la mise en œuvre de nombreux dispositifs, notamment sur le volet de coopération internationale de notre agenda de sécurité économique. Les nouveaux partenariats pour sécuriser certains approvisionnements sont de nouveau évoqués, sans qu’il n’y ait eu d’avancée ni de renouvellement de l’approche. Il en va de même pour les partenariats en format G7, dont la France a pris la présidence en 2026, alors que le contexte paraît pourtant sensiblement dégradé. Les Partenariats en commerce et investissement propres, ou CTIP selon l’acronyme anglais, proposés comme fer de lance de cette sécurisation il y a un an, ne sont même plus expressément mentionnés. Il en va de même de la diversification de nos partenariats grâce aux accords commerciaux, alors que la signature du plus important d’entre eux, le Mercosur, se fait attendre depuis 2019, bien que les perspectives se soient finalement éclaircies ces derniers jours. À la croisée des partenariats extérieurs et des régulations intérieures, des standards de sécurité économique pour des approvisionnements diversifiés, transparents et de confiance figurent toujours en bonne place, avec cette fois une priorisation des minerais et des semiconducteurs. Enfin, de nouveau invoquée, la capacité des Européens à dissuader les puissances étrangères d’employer à notre égard des stratégies de coercition reste toujours à démontrer.La relative lenteur de nos réactions face à l’amplification des menaces s’explique par deux facteurs hors de portée de la Commission : les coûts économiques et politiques supplémentaires que nous sommes prêts à y consacrer ; la distribution de ceux-ci et des risques afférents entre Européens, y compris ce que nous sommes prêts à mettre en commun politiquement pour ce faire (indifféremment des modalités, fédérales ou confédérales).La Commission rappelle bien que les Européens "vont devoir accepter des coûts économiques au profit de la réduction de leurs vulnérabilités et d’une sécurité accrue". La Commission rappelle bien que les Européens "vont devoir accepter des coûts économiques au profit de la réduction de leurs vulnérabilités et d’une sécurité accrue". Cependant, dans la structuration politique existante de l’UE, bien loin des cris d’orfraie des populistes de tout bord qui rendent responsable de tous les maux une "Commission impériale", ces questions sont en réalité à la main des États membres et de leurs gouvernements dans une UE toujours à dominante confédérale dans sa gouvernance.Et à la fin des fins, les opinions publiques ne s’y tromperont pas et les tiendront pour responsables des échecs et succès de ces politiques lors des échéances électorales nationales.Entre difficultés économiques, tensions budgétaires et polarisation politique, ces décisions n’ont rien de simple. Sortir de dépendances critiques coûtera plus aux ménages, aux collectivités ou aux entreprises en Europe, et ne se fera sans représailles de nos partenaires. Surveiller plus étroitement nos actifs économiques stratégiques nécessite aussi des ressources supplémentaires. Et faire tout cela en étroite collaboration entre Européens implique un certain droit de regard réciproque des 27 États membres entre eux.Accaparés par l’urgence des enjeux de défense et du soutien à l’Ukraine, stupéfaits par la trajectoire que l’administration Trump a imprimée aux relations transatlantiques, les dirigeants européens ont sombré dans une certaine inertie sur l’agenda de sécurité économique. Les clarifications, pourtant nécessaires, des prérogatives de chacun sur ces enjeux à la jonction de l’économie - compétence fortement UE - et de la sécurité nationale - compétence nationale - n’ont pas eu lieu. Aucune nouvelle ressource conséquente n’a été attribuée, et les discussions sur le prochain cadre budgétaire s’orientent vers un budget au mieux constant.Certaines urgences derrière nous, espérons que contrairement au document de 2023, les chefs d’État européens s’approprient pleinement les orientations de celui-ci pour nous donner les moyens de notre sécurité dans ce monde hélas toujours plus menaçant. Sans une action décisive, la Commission sera condamnée à des panoramas de nos insuffisances, et les Européens à une extension sur le front géopolitique de la "lente agonie" redoutée par M. Draghi sur celui de la compétitivité économique. Copyright image : Roslan RAHMAN / AFP Maros Sefcovic, Commissaire au Commerce et à la Sécurité économique, le 7 mai 2025.ImprimerPARTAGERcontenus associés à la uneMars 2024Pour une sécurité économique européenne efficaceL'Europe doit agir rapidement pour assurer sa sécurité économique face aux menaces actuelles. La Commission européenne a proposé des mesures défensives, mais des débats persistent sur la meilleure approche. Comment l'Europe peut-elle coordonner efficacement ses actions pour garantir sa sécurité économique, et quel rôle joue la coopération internationale dans cette stratégie ?Consultez la Note d'action 18/12/2025 Cap sur la souveraineté numérique : l’Europe au défi de la mise en œuvre François Chimits Jeanne Lebaudy Luna Vauchelle 22/10/2025 Autonomie stratégique et compromis avec les États-Unis : face à la Chine, l... François Godement